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25 avril 2019

La purge de l’armée algérienne serait-elle une stratégie de survie ?


France-Irak Actualité : actualités sur l’Irak, le Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak, au Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique. Traduction d’articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne, enquêtes et informations exclusives.

Publié par Gilles Munier sur 19 Octobre 2018,

Catégories : #Algérie, #Maroc, #Tunisie, #Libye, #Mali

Revue de presse : Stratfor Report  (10/10/18)*

 

NOTA (AFI-Flash) : Stratfor (Strategic Forecasting, Inc.)surnommée par certains médias « la CIA clandestine – est une société américaine de renseignement privée qui publie un rapport quotidien depuis 1996.

 

– L’Etat-major de la très puissante armée algérienne a été remanié.

– La nature et le moment choisi pour effectuer la purge suggèrent une collaboration étroite entre l’armée et le gouvernement qui viserait à empêcher les généraux de faire  passer leurs intérêts privés avant ceux de l’Etat.

– L’opposition du public et des autres élites, en vue d’une nouvelle élection.

Les hautes sphères du puissant appareil sécuritaire algérien ont connu de profonds bouleversements avec des changements de personnel survenus dans les échelons supérieurs de l’armée, de la police mais aussi des services sécuritaires du pays. Si l’étendue et la motivation derrière ce remaniement sans précédent en 19 ans de présidence d’Abdelaziz Bouteflika restent floues, sa nature et le moment choisi, quant à eux, donnent des indications claires sur les intentions cachées. Bien que les rouages de la politique intérieure de l’Algérie restent largement opaques, rendant difficile toute analyse précise de ce qui se passe dans le pays, certains faits laissent à penser que le gouvernement et l’armée collaborent dans le but de se maintenir au pouvoir.

Les grandes lignes

L’économie algérienne, qui repose largement sur le pétrole, est en crise, et son président, âgé et au pouvoir depuis très longtemps, cherche à briguer un cinquième mandat en 2019, un fait sans précédent. Il semblerait que l’armée et la présidence s’appuient l’une sur l’autre pour préparer ce qui pourrait être une transition houleuse.

Ces remaniements ont en fait débuté en juin, lorsque Abdelghani Hamel, le chef de la police nationale algérienne a été limogé suite à une opération conjointe de l’armée et de la police qui a abouti à la saisie d’un chargement illicite de drogue au large des côtes algériennes. S’en est suivie une large spéculation dans les médias algériens sur le rôle de cette police, largement corrompue, dans ce trafic de drogue. Depuis, nous avons assisté au limogeage de  plus d’une douzaine de représentants haut placés de l’armée et de l’appareil sécuritaire, destitutions présentées comme partie intégrante d’une campagne anti-corruption. En août, quatre des six commandants régionaux militaires ont été excusés, ainsi que cinq des six commandants régionaux de la gendarmerie. En septembre, d’autres hauts responsables de la gendarmerie et de l’armée ont été démis de leur fonction et déférés devant des cours militaires accusés de corruption financière.  A l’heure actuelle, sur les deux douzaines de généraux de l’ère  pré-Boutéflika, seuls trois ont survécu aux purges, dont le chef d’Etat-major,  le général Ahmed Gaïd Salah, l’homme derrière tous ces changements.

L’armée, une institution confortable dans la société algérienne

« L’état, l’armée et le parti » (en particulier le Front de Libération Nationale de Bouteflika – FLN) représentent les 3 piliers de ce triumvirat au pouvoir en Algérie. Encore plus qu’en Egypte, où l’armée a une influence non négligeable sur l’économie et le pouvoir, l’armée algérienne donne sa légitimité à tout organe étatique. Le FLN ayant succédé aux forces armées qui ont gagné une guerre d’indépendance sanglante contre la France, les Algériens tiennent le parti en grande estime. A cela s’ajoute l’image de l’armée en tant que garante de la protection du pays contre l’extrémisme lors de la guerre civile dans les années 90.  La conscription militaire des jeunes hommes a renforcé la popularité de l’armée en Algérie, où effectuer son service militaire est considéré comme une preuve de patriotisme, et représente aussi une expérience culturelle partagée par toute la population, riche ou pauvre (le caractère obligatoire du service militaire est moins critiqué en Algérie qu’ailleurs en raison de l’anémie du secteur privé comparé à la taille de la bureaucratie).

Mais les militaires qui contrôlent le pays ne sont pas de simples soldats et le sentiment qu’ils jouissent d’un statut privilégié génère un certain mécontentement au sein de la population. L’influence de l’armée s’opère en coulisse, mue principalement  par la volonté de préservation de soi. Les Algériens ne prennent pas à la légère le fait qu’un pouvoir invisible dirige les affaires du pays. Une blague algérienne ironise sur le drapeau national, expliquant que le vert représente l’Islam, le rouge le sang des martyrs (tombés pendant la guerre d’indépendance et la guerre civile des années 90) et le blanc, la toile vierge de l’histoire nettoyée par les diverses révisions faites par l’armée en sa faveur.

L’armée « connaît ses limites et ses devoirs constitutionnels. De ce fait elle peut intervenir dans les enchevêtrements partisans et politiques » a déclaré le général Ahmed Gaïd Salah le chef d’Etat-major de l’armée algérienne.

Cela dit l’armée cultive depuis longtemps une image neutre, d’arbitre de la scène politique, en plus de celle de garante de la protection du pays. Celà est possible en Algérie car le système ne prévoit aucun mécanisme de contrôle de l’armée dans les affaires intérieures. En fait, elle occupe une position privilégiée au-dessus de la politique partisane et inspire au gouvernement crainte et respect. Une déclaration récente du chef du principal parti islamiste algérien, le Mouvement de la Société pour la Paix, dans laquelle il invitait Gaïd Salah à mettre fin à la confusion politique actuelle, a été vivement rejetée par les autres partis et les militaires eux-mêmes. En refusant d’intervenir, Gaid Salah a réaffirmé non seulement l’indépendance de l’armée mais aussi sa force. Cette remarque montre que l’armée, qui n’a aucunement l’intention de renoncer au pouvoir, ne tient pas à devenir l’objet de politique partisane.

Une raison possible derrière les purges

Une des raisons possibles derrière ces récents remaniements serait que l’entourage de Bouteflika chercherait à s’assurer ainsi de la totale loyauté de l’armée avant les élections présidentielles de 2019. Bouteflika, 81 ans, a en effet décidé de briguer un cinquième mandat, ce qui a suscité des réactions mitigées de la part des différentes sphères politiques algériennes quant au bénéfice que cela pourrait avoir pour le pays. Les partis politiques institutionnalisés ont apporté leur soutien tacite à ce cinquième mandat, alors que les groupes d’opposition émergents, tels que Mouwatana, ont rappelé les déboires économiques du pays et par conséquent, le besoin d’une nouvelle équipe dirigeante. Tout cela laisse à penser que ce même entourage pourrait craindre un possible coup d’état contre leur dirigeant vieillissant. Certains faits semblent étayer cette idée, tel que le limogeage des alliés les plus proches de Gaïd Salah au sein de l’armée, ce qui voudrait dire que celui-ci agit en partie sur ordre de Bouteflika, et que le gouvernement est en train d’exercer son pouvoir sur l’armée. Après tout, la toute récente loi interdisant aux militaires retraités d’entrer dans les affaires publiques a été adoptée peu de temps après que des dignitaires militaires aient critiqué un possible cinquième mandat de Bouteflika. Ceci prouverait que le gouvernement peut exercer un certain pouvoir sur l’armée, du moins lorsque celle-ci est perçue menaçante.

Afin de maintenir son pouvoir sur l’armée, le gouvernement n’a cessé de l’apaiser en contentant son élite. C’est ainsi que l’armée est autorisée à contrôler permettant à ses officiers d’avoir un droit de regard sur les propriétés terriennes et de participer à des contrats privés.

Au vu de l’immense influence politique de l’armée algérienne, rien d’étonnant à ce qu’elle ait largement bénéficié des ventes d’armes et qu’elle soit relativement bien équipée. L’Algérie est le deuxième pays le mieux équipé militairement en Afrique, juste derrière l’Egypte, et a récemment acheté une important quantité d’armements de haute technologie à la Russie et à l’Europe. Il est probable que ces achats d’armes soient motivés politiquement, en particulier si l’on considère la volonté du gouvernement d’amadouer les généraux avec ces nouveaux équipements.

Bien sûr, les considérations de sécurité nationale jouent un rôle prépondérant dans l’achat d’armes. Le généreux appétit de l’Algérie en terme d’armement est en contradiction avec sa frilosité à étaler cette même puissance hors de ses frontières, (une réticence inscrite dans les limites constitutionnelles sur les déploiements militaires), ou à participer à des initiatives anti-terroristes menées par d’autres pays. Cela dit, l’Algérie ressent le besoin de maintenir son avantage militaire sur son voisin et rival géopolitique, le Maroc, avec lequel elle est entrée en conflit à plusieurs reprises. De plus, la longue et sanglante guerre d’indépendance inspire encore des craintes au sein de l’armée sur une possible ingérence étrangère dans ses affaires, et elle considère que sa puissance représente un moyen de dissuasion efficace contre une telle possibilité.

Au-delà de la théorie du coup d’état, il est possible que Gaïd Salah lui-même soit en train de réorganiser le commandement militaire afin d’exercer encore plus de pouvoir sur Bouteflika, d’autant que ce dernier souffre de graves problèmes médicaux et pourrait voir son état de santé empirer. Le chef des armées aurait ainsi éliminé les généraux dont l’ambition aurait pu gêner la sienne ou qui soutiendraient Saïd Bouteflika, le jeune frère du président, qui  occupe un poste clé en arrière-plan dans l’administration actuelle.

D’autres pensent que Gaïd Salah a initié cette purge afin de se débarrasser de ceux au pouvoir qui auraient encore des liens avec le général Mohammed Mediène, le très puissant ancien chef des services secrets militaires, connu sous le nom de Toufik, que le président Bouteflika a limogé en 2015. Cela requerrait une certaine coopération entre le clan Bouteflika et celui de Gaïd Salah. Le fait que Gaïd Salah ait gardé son poste à la tête des forces armées tout en poursuivant les remaniements suggère qu’il jouit du soutien de Bouteflika. Et le fait qu’il ait conservé son pouvoir depuis le départ de Toufik semble indiquer qu’il arrive à maintenir l’équilibre des forces entre son clan et celui de Bouteflika, mais qu’il est tout de même inquiet à propos de ses relations futures avec la présidence le jour où le président décéderait, ce qui pourrait bousculer l’actuel rapport de force.

Distraire d’une économie fragile?

Autre élément moteur possible derrière ces récentes purges,  la coopération entre les militaires et la présidence afin d’assurer leur survie mutuelle au-delà des élections de 2019, une éventualité très probable au vu de la faiblesse économique du pays. Les plans de réformes économiques erratiques du gouvernement algérien – y compris l’impression de monnaie – ont été fortement critiqués par certains partis d’opposition. Le peuple a lui aussi montré des signes de mécontentement. Dans la liste des griefs économiques, les récriminations concernant la corruption, qui imprègne toute la société algérienne, ont pris une grande ampleur dans les médias. Une des accusations principales portée contre les militaires de haut rang est l’utilisation de leur position à des fins lucratives grâce au blanchiment d’argent et autres activités illégales. Avec les limogeages qui ont suivi la saisie de drogue en juin, et ceux de septembre, qui ont conduit à l’investigation financière des militaires impliqués, il est possible que le gouvernement soit, avec l’accord de l’armée, en train de faire le grand ménage. Il se peut aussi que le gouvernement ainsi que l’armée cherchent à dissiper le mécontentement populaire grandissant concernant la performance économique du pays en montrant qu’ils agissent.

*Source (version originale, avec statistiques): Stratfor Report 

Traduction et Synthèse : Z.E pour France-Irak Actualité

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,