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2 octobre 2022

«Big Two» : La Russie et la Chine forgent une alliance impérialiste multipolaire


«Big Two» : La Russie et la Chine forgent une alliance impérialiste multipolaire

Robert Bibeau

Sep 20

Vladimir Poutine a tenu une réunion avec Xi Jinping à Samarcande dans le cadre de l’OCS, qui a en fait marqué le début de la construction d’un nouvel ordre géopolitique. Les « Big Two » deviendront dans les années à venir l’alliance de tête, dont le but sera la destruction du monde unipolaire dirigé par les États-Unis.

Dans le même temps, l’union de la Russie et de la Chine est également ouverte à d’autres sujets de la communauté internationale politique. En particulier, il est possible qu’un certain nombre d’acteurs mondiaux régionaux et mondiaux – l’Inde, le Pakistan, l’Iran et d’autres pays – rejoignent le bloc. De fait, il y aura une diversification des liens interétatiques et la construction d’un monde multipolaire.

Dans le même temps, la domination des États-Unis et de l’Europe sur la scène internationale tombera dans l’oubli avec le temps. C’est particulièrement vrai pour l’Europe, dont le déclin culturel et politique a déjà commencé.

Le président russe a évoqué le rôle moteur du tandem Moscou-Pékin pour assurer la stabilité régionale et mondiale.

« Nous défendons ensemble la formation d’un ordre mondial juste, démocratique et multipolaire fondé sur le droit international et le rôle central de l’ONU, et non sur certaines règles que quelqu’un a inventées et tente d’imposer aux autres, sans même expliquer de quoi il s’agit », a déclaré Poutine.

Le dirigeant chinois, à son tour, a souligné les capacités de la Chine et de la Fédération de Russie à amener le monde sur la trajectoire du développement durable.

Le rôle principal dans la construction d’une nouvelle architecture mondiale sera joué par les BRICS, puisque cette organisation rassemble des leaders mondiaux. Et la place de leader dans cette alliance est légitimement occupée par la Russie et la Chine.

source : Reporter


 

« L’esprit de Samarcande » sera porté par les « puissances responsables » Russie et Chine

 

par Pepe Escobar.

Le sommet de l’OCS réunissant les acteurs du pouvoir asiatique a tracé une feuille de route pour renforcer le monde multipolaire.

Alors que le monde de la géopolitique est en proie à de sérieuses secousses, il est tout à fait approprié que le sommet des chefs d’État de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) de cette année ait eu lieu à Samarcande, l’ultime carrefour de la route de la soie depuis 2500 ans.

Lorsqu’en 329 avant J.-C., Alexandre le Grand a atteint la ville sogdienne de Maracanda, qui faisait alors partie de l’empire achéménide, il a été stupéfait : « Tout ce que j’ai entendu sur Samarcande est vrai, sauf que c’est encore plus beau que je ne l’avais imaginé ».

Avance rapide jusqu’à un éditorial du président ouzbek Shavkat Mirziyoyev publié avant le sommet de l’OCS, où il souligne comment Samarcande peut désormais « devenir une plateforme capable d’unir et de réconcilier des États ayant des priorités de politique étrangère différentes ».

Après tout, historiquement, le monde, du point de vue de l’emblème de la route de la soie, a toujours été « perçu comme un et indivisible, non divisé. C’est l’essence même d’un phénomène unique : « l’esprit de Samarcande » ».

Et c’est ici que Mirziyoyev établit un lien entre « l’esprit de Samarcande » et « l’esprit de Shanghai » original de l’OCS, créé au début de l’année 2001, quelques mois avant les événements du 11 septembre, lorsque le monde a été plongé dans des conflits et une guerre sans fin, presque du jour au lendemain.

Pendant toutes ces années, la culture de l’OCS a évolué d’une manière typiquement chinoise. Au départ, les Cinq de Shanghai étaient axés sur la lutte contre le terrorisme – des mois avant que la guerre de la terreur américaine ne se propage de l’Afghanistan à l’Irak et au-delà.

Au fil des ans, les « trois non » initiaux – pas d’alliance, pas de confrontation, pas de ciblage d’une tierce partie – ont fini par équiper un véhicule hybride rapide dont les « quatre roues » sont « la politique, la sécurité, l’économie et les sciences humaines », complété par une initiative de développement mondial, qui contraste fortement avec les priorités d’un Occident hégémonique et conflictuel.

La principale conclusion du sommet de Samarcande de cette semaine est que le président chinois Xi Jinping a présenté la Chine et la Russie, ensemble, comme des « puissances mondiales responsables » déterminées à garantir l’émergence de la multipolarité et à refuser « l’ordre » arbitraire imposé par les États-Unis et leur vision unipolaire du monde.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a qualifié d’« excellente » la conversation bilatérale entre Xi Jinping et le président Vladimir Poutine. Xi Jinping, avant leur rencontre, et s’adressant directement à Poutine, avait déjà souligné les objectifs communs Russie-Chine :

« Face aux changements colossaux de notre époque à l’échelle mondiale, sans précédent dans l’histoire, nous sommes prêts, avec nos collègues russes, à donner l’exemple d’une puissance mondiale responsable et à jouer un rôle de premier plan afin de mettre un monde en évolution aussi rapide sur la trajectoire d’un développement durable et positif ».

Plus tard, dans le préambule de la réunion des chefs d’État, Xi est allé droit au but : il est important de « prévenir les tentatives des forces extérieures d’organiser des « révolutions de couleur » dans les pays de l’OCS ». Eh bien, l’Europe ne pourrait pas le dire, car elle a été soumise à des révolutions de couleur sans arrêt depuis 1945.

Poutine, pour sa part, a envoyé un message qui résonnera dans tout le Sud : « Des transformations fondamentales ont été esquissées dans la politique et l’économie mondiales, et elles sont irréversibles ».

Iran : Que le spectacle commence

L’Iran était la guest star du spectacle de Samarcande, officiellement accueilli comme le 9ème membre de l’OCS. Le président Ebrahim Raïssi a souligné, avant de rencontrer Poutine, que « l’Iran ne reconnaît pas les sanctions contre la Russie ». Leur partenariat stratégique sera renforcé. Sur le plan commercial, une importante délégation composée de dirigeants de 80 grandes entreprises russes se rendra à Téhéran la semaine prochaine.

L’interpolation croissante entre la Russie, la Chine et l’Iran – les trois principaux moteurs de l’intégration de l’Eurasie – effraie les suspects habituels, qui commencent peut-être à comprendre comment l’OCS représente, à long terme, un défi sérieux à leur jeu géoéconomique. Ainsi, comme chaque grain de sable dans chaque désert du Heartland en est déjà conscient, la pression géopolitique contre le trio va augmenter de manière exponentielle.

Et puis il y a eu la méga-cruciale trilatérale de Samarcande : Russie-Chine-Mongolie. Il n’y a pas eu de fuites officielles, mais ce trio a sans doute discuté du gazoduc Force de Sibérie 2, de l’interconnexion à construire à travers la Mongolie et du rôle accru de la Mongolie dans un corridor de connectivité crucial de l’Initiative Ceinture et Route (BRI), maintenant que la Chine n’utilise plus le Transsibérien pour ses exportations vers l’Europe en raison des sanctions.

Poutine a informé Xi de tous les aspects de l’opération militaire spéciale (OMS) menée par la Russie en Ukraine et a répondu à certaines questions très difficiles, dont beaucoup circulent en masse sur le web chinois depuis des mois.

Ce qui nous amène à la conférence de presse de Poutine à la fin du sommet – avec pratiquement toutes les questions tournant, comme on pouvait s’y attendre, autour du théâtre militaire en Ukraine.

La principale conclusion du président russe : « Il n’y a pas de changement sur le plan de l’opération militaire spéciale. Les principales tâches sont en cours de réalisation ». Sur les perspectives de paix, c’est l’Ukraine qui « n’est pas prête à parler à la Russie ». Et globalement, « il est regrettable que l’Occident ait eu l’idée d’utiliser l’Ukraine pour tenter d’effondrer la Russie ».

À propos du feuilleton des engrais, Poutine a fait remarquer que « l’approvisionnement en nourriture, l’approvisionnement en énergie, ils (les Occidentaux) ont créé ces problèmes et tentent maintenant de les résoudre aux dépens de quelqu’un d’autre » – c’est-à-dire des nations les plus pauvres. « Les pays européens sont d’anciennes puissances coloniales et ils ont encore ce paradigme de la philosophie coloniale. Le temps est venu de changer leur comportement, de devenir plus civilisés ».

Sur sa rencontre avec Xi Jinping : « C’était juste une réunion ordinaire, cela faisait un certain temps que nous n’avions pas eu de réunion en face à face ». Ils ont parlé de la manière d’« élargir le chiffre d’affaires commercial » et de contourner les « guerres commerciales provoquées par nos soi-disant partenaires », « l’expansion des règlements en monnaies nationales ne progressant pas aussi vite que nous le souhaitons ».

Renforcer la multipolarité

La rencontre bilatérale entre Poutine et le Premier ministre indien Narendra Modi n’aurait pas pu être plus cordiale – sur le registre de « l’amitié très spéciale » -, Modi appelant à des solutions sérieuses aux crises alimentaire et énergétique, s’adressant en fait à l’Occident. Parallèlement, la State Bank of India ouvrira des comptes spéciaux en roupies pour gérer les échanges commerciaux liés à la Russie.

C’est le premier voyage à l’étranger de Xi depuis la pandémie de Covid. Il a pu le faire parce qu’il est totalement confiant de se voir attribuer un troisième mandat lors du Congrès du parti communiste le mois prochain à Pékin. Xi contrôle désormais et/ou fait placer des alliés dans au moins 90% du Politburo.

L’autre raison sérieuse était de recharger l’attrait de la BRI en lien étroit avec l’OCS. L’ambitieux projet chinois de la BRI a été officiellement lancé par Xi à Astana (aujourd’hui Noursoultan) il y a neuf ans. Il restera le concept primordial de la politique étrangère chinoise pour les décennies à venir.

L’accent mis par la BRI sur le commerce et la connectivité s’inscrit dans l’évolution des mécanismes de coopération multilatérale de l’OCS, qui rassemble des nations axées sur un développement économique indépendant de « l’ordre fondé sur des règles » hégémonique et flou. Même l’Inde de Modi hésite à s’appuyer sur les blocs occidentaux, où New Delhi est au mieux un « partenaire » néo-colonisé.

À Samarcande, Xi et Poutine ont donc, à toutes fins utiles, défini une feuille de route pour renforcer la multipolarité, comme le souligne la déclaration finale de Samarcande signée par tous les membres de l’OCS.

Le casse-tête kazakh

La route sera semée d’embûches. Ce n’est pas un hasard si Xi a commencé son voyage au Kazakhstan, l’arrière-plan occidental mégastratégique de la Chine, qui partage une très longue frontière avec le Xinjiang. La triple frontière du port sec de Khorgos – pour les camions, les bus et les trains, séparément – est un nœud absolument essentiel de la BRI.

L’administration du président Kassym-Jomart Tokayev à Noursoultan (bientôt rebaptisé Astana) est assez délicate, oscillant entre les orientations politiques orientales et occidentales, et infiltrée par les Américains autant qu’à l’époque de son prédécesseur Noursoultan Nazarbayev, le premier président du Kazakhstan post-URSS.

Au début du mois, par exemple, Noursoultan, en partenariat avec Ankara et British Petroleum (BP) – qui règne pratiquement sur l’Azerbaïdjan – a convenu d’augmenter le volume de pétrole sur l’oléoduc Bakou-Tblisi-Ceyhan (BTC) jusqu’à 4 millions de tonnes par mois d’ici la fin de l’année. Chevron et ExxonMobil, très actifs au Kazakhstan, font partie de l’accord.

L’objectif avoué des suspects habituels est de « déconnecter à terme les économies des pays d’Asie centrale de l’économie russe ». Le Kazakhstan étant membre non seulement de l’Union économique eurasiatique (UEE) dirigée par la Russie, mais aussi de la BRI, on peut supposer que Xi – ainsi que Poutine – ont discuté de questions assez sérieuses avec Tokayev, lui ont dit de saisir de quel côté le vent souffle, et lui ont conseillé de garder la situation politique interne sous contrôle (voir le coup d’État avorté de janvier, lorsque Tokayev a été de facto sauvé par l’Organisation du traité de sécurité collective [OTSC] dirigée par la Russie).

Il ne fait aucun doute que l’Asie centrale, historiquement connue comme une « boîte de joyaux » au centre du Heartland, foulant les anciennes routes de la soie et dotée d’immenses richesses naturelles – combustibles fossiles, métaux des terres rares, terres agraires fertiles – sera utilisée par les suspects habituels comme une boîte de Pandore, libérant toutes sortes d’astuces toxiques contre l’intégration eurasiatique légitime.

Le contraste est frappant avec l’Asie occidentale, où l’Iran, au sein de l’OCS, va renforcer son rôle clé de carrefour de connectivité entre l’Eurasie et l’Afrique, dans le cadre de la BRI et du corridor international de transport Nord-Sud (INSTC).

Il n’est donc pas étonnant que les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Koweït, tous situés en Asie occidentale, sachent de quel côté le vent souffle. Les trois États du golfe Persique ont reçu le statut officiel de « partenaire » de l’OCS à Samarcande, aux côtés des Maldives et du Myanmar.

Une cohésion d’objectifs

Samarcande a également donné une impulsion supplémentaire à l’intégration dans le cadre du Grand Partenariat eurasiatique conçu par la Russie – qui comprend l’Union économique eurasiatique (UEE) – et ce, deux semaines seulement après le Forum économique oriental (FEE) qui s’est tenu à Vladivostok, sur la côte pacifique stratégique de la Russie.

La priorité de Moscou au sein de l’UEE est de mettre en place un État-union avec la Biélorussie (qui semble devoir devenir un nouveau membre de l’OCS avant 2024), parallèlement à une intégration plus étroite avec la BRI. La Serbie, Singapour et l’Iran ont également conclu des accords commerciaux avec l’UEE.

Le Grand partenariat eurasiatique a été proposé par Poutine en 2015 – et il s’affine à mesure que la commission de l’UEE, dirigée par Sergey Glazyev, conçoit activement un nouveau système financier, basé sur l’or et les ressources naturelles et contrecarrant le système de Bretton Woods. Lorsque le nouveau cadre sera prêt à être testé, le principal diffuseur sera probablement l’OCS.

Nous voyons donc ici en jeu toute la cohésion des objectifs – et les mécanismes d’interaction – déployés par le Partenariat pour la Grande Eurasie, la BRI, l’UEE, l’OCS, les BRICS+ et l’INSTC. C’est un combat titanesque que d’unir toutes ces organisations et de tenir compte des priorités géoéconomiques de chaque membre et partenaire associé, mais c’est exactement ce qui se passe, à une vitesse fulgurante.

Dans cette fête de la connectivité, les impératifs pratiques vont de la lutte contre les goulets d’étranglement locaux à la mise en place de couloirs multipartites complexes – du Caucase à l’Asie centrale, de l’Iran à l’Inde, le tout discuté lors de multiples tables rondes.

Les succès sont déjà notables : de la Russie et de l’Iran, qui ont introduit des règlements directs en roubles et en rials, à la Russie et à la Chine, qui ont porté à 20% leurs échanges en roubles et en yuans – et ce n’est pas fini. Une bourse de marchandises orientale pourrait bientôt être créée à Vladivostok pour faciliter le commerce des contrats à terme et des produits dérivés avec l’Asie-Pacifique.

La Chine est le principal créancier/investisseur incontesté dans les infrastructures d’Asie centrale. Les priorités de Pékin sont peut-être d’importer du gaz du Turkménistan et de l’Ouzbékistan et du pétrole du Kazakhstan, mais la connectivité n’est pas loin derrière.

La construction, pour un montant de 5 milliards de dollars, de la voie ferrée Pakistan-Afghanistan-Ouzbékistan (Pakafuz), longue de 600 km, permettra de livrer des marchandises de l’Asie centrale à l’océan Indien en seulement trois jours au lieu de 30. Cette voie ferrée sera reliée au Kazakhstan et à la voie ferrée chinoise de 4380 km, déjà en cours de construction, qui relie Lanzhou à Tachkent, un projet de la BRI.

Noursoultan s’intéresse également à une ligne ferroviaire Turkménistan-Iran-Turquie, qui relierait son port d’Aktau sur la mer Caspienne au golfe Persique et à la mer Méditerranée.

Pendant ce temps, la Turquie, qui reste un observateur de l’OCS et qui ne cesse de prendre des risques, tente lentement mais sûrement de faire progresser stratégiquement sa propre Pax Turcica, du développement technologique à la coopération en matière de défense, le tout dans le cadre d’une sorte de paquet politico-économique-sécuritaire. Le président turc Recep Tayyip Erdogan en a effectivement discuté à Samarcande avec Poutine, puisque ce dernier a ensuite annoncé que 25% du gaz russe acheté par Ankara serait payé en roubles.

Bienvenue dans le Grand Jeu 2.0

La Russie, plus encore que la Chine, sait que les suspects habituels sont en train de se ruiner. Rien qu’en 2022, il y a eu un coup d’État manqué au Kazakhstan en janvier ; des troubles au Badakhshan, au Tadjikistan, en mai ; des troubles au Karakalpakstan, en Ouzbékistan, en juin ; les affrontements frontaliers incessants entre le Tadjikistan et le Kirghizstan (les deux présidents, à Samarcande, ont au moins convenu d’un cessez-le-feu et du retrait des troupes de leurs frontières).

Et puis il y a l’Afghanistan récemment libéré – avec pas moins de 11 provinces traversées par l’État islamique au Khorassan et ses associés tadjiks et ouzbeks. Des milliers de djihadistes potentiels du Heartland ont fait le voyage jusqu’à Idlib en Syrie, puis sont revenus en Afghanistan – « encouragés » par les suspects habituels, qui utiliseront toutes les ruses possibles pour harceler et « isoler » la Russie de l’Asie centrale.

La Russie et la Chine devraient donc être prêtes à s’impliquer dans une sorte de Grand Jeu 2.0 sous stéroïdes immensément complexe, avec les États-Unis et l’OTAN combattant l’Eurasie unie et la Turquie au milieu.

Sur une note plus positive, Samarcande a prouvé qu’il existe au moins un consensus entre tous les acteurs des différentes organisations institutionnelles sur le fait que la souveraineté technologique déterminera la souveraineté et que la régionalisation – en l’occurrence eurasiatique – est appelée à remplacer la mondialisation dirigée par les États-Unis.

Ces acteurs comprennent également que l’ère Mackinder et Spykman touche à sa fin – lorsque l’Eurasie était « contenue » dans une forme semi-désassemblée afin que les puissances maritimes occidentales puissent exercer une domination totale, contrairement aux intérêts nationaux des acteurs des pays du Sud.

La situation est désormais totalement différente. Bien que le Partenariat pour la Grande Eurasie soit pleinement soutenu par la Chine, les deux pays favorisent l’interconnexion des projets de la BRI et de l’UEE, tandis que l’OCS façonne un environnement commun.

Oui, il s’agit d’un projet civilisationnel eurasiatique pour le XXIe siècle et au-delà. Sous l’égide de « l’esprit de Samarkand ».

Pepe Escobar

source : The Cradle

traduction Réseau International

 


 

Les leçons de Samarcande

 

par Strategika 51.

Le Sommet du Conseil de coopération de Shanghaï de Samarcande, carrefour stratégique historique de la route de la Soie, a non seulement démontré l’émergence d’une Eurasie continentale s’étendant du Pacifique jusqu’aux confins de la Pologne rejetant plus ou moins toute forme d’hégémonie des puissances océaniques mais que le président russe Vladimir Poutine est loin d’être isolé comme l’a voulu la faction de l’État profond ayant pris le pouvoir à Washington.

Ce bloc eurasien, lequel est loin d’être soudé comme a montré la résurgence chronique des conflits frontaliers (Tadjikistan-Kirghizistan, Chine-Inde) , ressemble à celui de l’Empire mongol lors de sa phase d’extention maximale. Il rassemble près de la moitié de l’humanité, d’immenses ressources énergétiques et minières et un pourcentage très élevé de la terre ferme sur la planète. Il converge dans son refus d’un monde unipolaire qui a lamentablement échoué et appelle à l’émergence d’un monde multipolaire et multilatéral loin de toute mentalité hégémonique ou totalitariste.

Cette approche peut être naïve et pour le moins réductrice tant la réalité est bien plus complexe. Cette réalité enseigne pourtant à des élites de pays aux intérêts fort divergents qu’ils ont plus intérêt à s’unir contre ce qu’ils perçoivent comme une fuite en avant suicidaire des puissances océaniques et les coteries financières qui se cachent derrière ces puissances hégémoniques. Le combat est avant tout économique et l’enjeu principal est la mise à mort d’un système économique mondial à bout de souffle basé sur une immense fraude et une spéculation sans limites. Au-delà des déclarations d’intention, l’enjeu de la guerre mondiale hybride en cours est la dé-dollarisation de l’économie mondiale et la fin du monopole exclusif du cyberespace par une seule puissance.

Le dirigeant chinois Xi Jinping a appelé à faire face aux révolutions colorées et autres formes de guerre hybride visant des gouvernements de pays classés comme hostiles par la paranoïa des puissances océaniques. Pour les Chinois, comme spécifié par un éditorial édifiant à ce propos du Global Times, l’Occident collectif est incapable de percevoir le monde au delà de son prisme paranoïaque et compétitif. Tout y est perçu comme rivalité, compétition et guerre et donc comme une menace à adresser et traiter par la guerre et l’affrontement. Pour Vladimir Poutine, les élites de l’Occident collectif sont tellement engluées dans une mentalité et même une philosophie coloniale qu’elles sont incapables de voir le monde tel qu’il est et continuent à vivre dans un mythe fallacieux et artificiel. Pour le président russe, ces élites se sont habituées à vivre au dépens d’autrui et ne peuvent imaginer un monde pouvant fonctionner autrement.

La guerre en Europe orientale importe peu dans cette grande stratégie. Il s’agit d’un front parmi tant d’autres, ouvert suite à l’expansion inexorable de l’OTAN vers l’est en Eurasie. Paradoxalement même le dirigeant d’un pays clé de cette alliance militaire offensive qu’est la Turquie a compris les enjeux réels et joue des coudes pour se faire une « place au soleil » selon l’expression d’un ex-Premier ministre israélien assassiné.

Le conflit en Ukraine n’est qu’un seul parmi une dizaine en cours de préparation. La géopolitique de l’Ukraine est terriblement complexe et compliquée d’un point de vue historique. C’est un territoire artificiel qui a joué un rôle hautement déstabilisateur dans l’histoire de la Russie tsariste et la Pologne puis dans celle de l’ex-URSS jusqu’à son démantèlement. L’idée de création d’une anti-Russie dans ce territoire fort riche ne date pas d’aujourd’hui mais remonte aux années 50. La guerre en Ukraine aurait pu être évitée sans interférence étrangère mais sa transformation en pion sacrificiel de la guerre mondiale hybride pour abattre la Russie, objectif secondaire, afin de préparer le terrain à une confrontation finale avec la Chine, objectif prioritaire, a créé une situation dans laquelle il y a très peu d’options de sortie de crise sans altération significative des cartes géopolitiques. L’implantation en masse de toutes les armées privées du monde dans ce pays confirme la régression du concept des armées régulières nationales et la montée en puissance des mercenaires. Les armées nationales sont de facto de plus en plus inadaptées aux nouvelles formes de conflit impliquant un usage croissant de ce que l’on pourrait appeler la guérilla mécanotronique (drones kamikazes, drones terrestres, mines intelligentes et drones d’attaque).

C’est une nouvelle évolution semblable à celle ayant succédé à l’invention des armes à feu et à la prédominance des gens à pied (l’infanterie) sur les gens à cheval (cavalerie) dès le XVIe siècle dans un monde où l’hégémonie d’un empire déclinant qui se traduit par la ruine de son système politique basé sur le simulacre et la répression de plus en plus flagrante des libertés se heurte à celle de puissances émergentes aux intérêts divergents mais que l’agressivité de l’hegemon a mis en alerte. La mondialisation n’était en fin de compte qu’une ruse de guerre cachant une nouvelle féodalité avec nouveaux seigneurs, suzerains et une multitude de serfs et autres lansquenets corvéables à merci dans un système économique basé sur des monnaies fiduciaires manipulées et produites à volonté par les puissants. Cette globalisation était en fait une occidentalisation du monde et il est tout à fait significatif qu’elle fut utilisée comme instrument pour geler le cours de l’histoire avec le triomphe définitif de l’Empire comme l’illustre à la fois la fin de la dystopie fictive de 1984, écrit par Éric Blair, alias George Orwell, un espion du Mi-6 et « La fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, un idéologue de la CIA. Le seul hic est que l’histoire est toujours en marche, vers le pire suivant le principe universel d’entropie, ou vers le meilleur suivant l’utopie née de l’esprit humain tentant de façonner un réel conforme à l’idée mais dont la complexité intrinsèque lui échappe depuis au moins 8000 ans.

Samarcande, le centre du monde ancien, est devenu à nouveau le centre du nouveau monde qui s’annonce. La bataille sera rude. Des pays disparaîtront de la carte et des régions entières du monde seront affectées. C’est le prix à payer pour se débarrasser d’un « système » imposé sur l’ensemble du monde pour le bénéfice d’une infime minorité qui dirige le monde en coulisse. La principale leçon de Samarcande est que les « autocrates » asiates et eurasiens ont décidé de lutter contre les marionnettistes totalitaires, bellicistes et tyranniques cachés dans l’ombre d’un théâtre factice. Le reste n’est que des notes de bas de page dans le grand livre de l’histoire du monde.

source : Strategika 51

illustration : Un monde nouveau s’est démarqué à Samarcande : le président russe Vladimir Poutine est entouré des chefs d’États de près de la moitié de l’humanité. À noter la proximité du président turc Reçep Erdogan avec son homologue azéri Ilham Aliev, la présence du président iranien Raissi dont la pays a intégré le Conseil, celui du président biélorusse Loukachenko, le Premier ministre pakistanais, les présidents de l’Ouzbékistan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan, de la Mongolie et le Premier ministre indien. 

 


 

Le monde multipolaire esquissé par Xi, Poutine et Modi à Samarcande

 

L’assemblée de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarcande, en Ouzbékistan, a fait la une des journaux en raison de la rencontre entre Poutine et Xi Jinping, duo désormais identifié comme l’actuel axe du mal (avec différentes modulations).

Et il a été dit que Poutine a subi un nouveau camouflet à cette occasion, car il n’a pas bénéficié du soutien inconditionnel du président chinois, qui le condamnerait même à un abandon imminent du pouvoir.

Poutine – Xi : simul stabunt simul cadent

Cela fait partie de l’art de la guerre de présenter les adversaires comme des perdants et cette technique a été adoptée avec beaucoup d’effet dans la guerre d’Ukraine. Il suffit de penser à l’époque où, au début du conflit, tous les médias parlaient de la prétendue maladie incurable du tsar, ce qui a été démenti, mais seulement quelques mois plus tard, par le chef de la CIA.

Pourtant, malgré tout, il n’est pas courant de transformer ses espoirs en nouvelles certaines, comme c’est le cas ici. Mais, pour en revenir aux faits, il faut répéter que Xi et Poutine ont désormais un lien indissoluble, grâce aussi à la politique étrangère américaine qui les a longtemps mis tous les deux dans le collimateur, favorisant ainsi leur proximité, sachant bien que simul stabunt simul cadent.

À tel point que les deux présidents ont désormais modelé un horizon commun : renforcer l’élan vers un monde multipolaire, sortant ainsi de la sphère étroite de l’unipolarisme actuel, né après 1989 et alimenté par des guerres sans fin, qui soumet la planète à l’hégémonie et aux caprices cruels des États-Unis. Un horizon ouvertement déclaré même à Samarcande.

Pour donner une idée plastique de la proximité entre les deux pays, il y a eu aussi l’exercice conjoint des marines respectives dans le Pacifique, commencé, sous l’œil attentif de Poutine, dans la semaine précédant le sommet et poursuivi pendant la réunion de Samarcande.

L’Inde à l’OCS dans un monde polarisé par le conflit ukrainien

Mais, au-delà des relations entre la Chine et la Russie, il convient de souligner certains aspects de cette rencontre d’une certaine pertinence.

Tout d’abord, il s’agit certainement de la réunion la plus importante depuis sa création, comme en témoigne le fait que Xi y a assisté en personne, quittant son pays pour la première fois depuis le début de la pandémie.

Il convient également de noter que la présence de Narendra Modi est apparue plus importante à cette occasion qu’aux précédentes, précisément parce que la guerre d’Ukraine, qui polarise le monde, semble indiquer que la présence du président indien constitue une sorte de choix de camp.

Pas tant un choix pro-russe, mais un choix décisif – et on pourrait dire inébranlable (à moins d’une révolution de couleur à l’indienne) – en faveur de la perspective multipolaire soutenue par la Chine et la Russie.

Pas seulement : la présence indienne renforce cet apaisement avec la Chine qui avait déjà été mis en évidence avec le terme mis aux escarmouches entre les deux pays à la frontière himalayenne, qui avaient fait des dizaines de victimes des deux côtés. Un apaisement dans lequel les deux géants asiatiques acceptent de contenir leur rivalité – fondée sur le chevauchement de leurs projections géopolitiques respectives en Asie – afin de travailler ensemble sur la perspective multipolaire.

La relation entre l’Inde et la Chine est une question géostratégique cruciale pour le destin du monde, comme le montre la prudence avec laquelle l’Occident aborde les démentis de l’Inde à ses diktats sur l’Ukraine et autres, l’Amérique ne peut tout simplement pas risquer d’effilocher ses relations avec New Delhi, car cela jetterait les Indiens dans les bras de la Chine, ce qui ouvrirait la voie au « siècle asiatique », au détriment de l’hégémonie mondiale américaine/occidentale.

L’équidistance de la Russie par rapport aux grands rivaux asiatiques est également propice à l’apaisement, ce qui lui a permis de jouer un rôle de médiateur lorsque des problèmes sont survenus entre les deux pays (ce qui explique également le détachement apparent entre Xi et Poutine, qui est fonctionnel dans une perspective plus large).

La portée de l’OCS et l’Iran

Un autre point à souligner est la portée de l’OCS, qui, dans les médias grand public, est normalement abordée comme un organe géopolitique de faible importance mondiale.

Les différents participants donnent pourtant une idée de sa portée. Ses membres sont l’Inde, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Chine, la Russie, le Tadjikistan, le Pakistan et l’Ouzbékistan. Les États observateurs sont l’Afghanistan, le Belarus, l’Iran et la Mongolie, les partenaires de dialogue sont l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Cambodge, le Népal, la Turquie et le Sri Lanka. Et lors du sommet de 2021, la procédure a également été lancée pour accorder le statut de partenaire de dialogue à l’Égypte, au Qatar et à l’Arabie saoudite…

Un autre aspect important du sommet de Samarcande a été la signature de l’adhésion officielle de l’Iran à l’OCS, une nouvelle qui a fait le tour du monde, comme s’il s’agissait de quelque chose de sensationnel, alors qu’il ne s’agissait que d’une étape formelle, puisqu’en fait Téhéran était déjà un participant à part entière.

Téhéran avait jusqu’à présent évité cette étape, craignant qu’elle ne donne en quelque sorte à ses adversaires américains matière à renforcer leur pression contre le rétablissement de l’accord sur le nucléaire iranien. Maintenant que les États-Unis ont clairement fait savoir qu’une telle mesure n’est plus à l’ordre du jour, ils ont fait ce qu’ils voulaient faire depuis longtemps (nous reviendrons sur l’échec de la signature de l’accord nucléaire dans une autre note).

L’OCS et la détente dans l’espace post-soviétique

Aucune importance n’a cependant été accordée à trois aspects tout à fait positifs du sommet. Tout d’abord, au cours de la réunion, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont convenu de mettre un terme aux désaccords qui avaient provoqué certains affrontements frontaliers entre les deux pays.

La seconde est qu’avant le sommet, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont trouvé le moyen de mettre fin aux affrontements entre les deux pays, notamment parce qu’Erdogan, qui soutient la position de l’Azerbaïdjan, ne pouvait pas venir à la réunion, où Poutine était présent, avec ce conflit non résolu, le tsar étant irrité par la déstabilisation qu’il produit aux frontières de son pays (ce dont se réjouissent, en revanche, les néoconservateurs américains, comme l’écrit Responsible Statecraft et comme le souligne l’annonce par Pelosi de son prochain voyage dans la région, la présidente de la Chambre étant un vecteur délirant dans la propagation de conflits).

Le dernier aspect important du sommet concerne toujours Erdogan, qui, avant de partir pour Samarkand, avait exprimé son souhait de rencontrer Assad, si le président syrien se rendait à l’assemblée, ce qu’il n’a pu faire pour des raisons de sécurité.

Ceci a été rapporté par Reuters dans une note d’agence reprise par Haaretz, qui conclut de manière significative : « Toute forme de normalisation entre Ankara et Damas remodèlerait la guerre de Syrie qui dure depuis des décennies ».

En effet, la Turquie a été l’un des parrains du changement de régime en Syrie et a été utilisée comme plaque tournante par des puissances étrangères qui l’ont alimenté en envoyant des miliciens, des armes et de l’argent par son territoire (un peu comme ce qui se passe en Ukraine, où les plaques tournantes sont plus dispersées et sous le contrôle total de l’OTAN).

La Russie et le dégel syrien

Mais à Samarcande, Erdogan a apparemment réitéré son intention, disant même qu’il était prêt à se rendre en Syrie pour rencontrer Assad. Et ce serait un coup fatal pour les partisans des guerres sans fin, qui ont rencontré leur premier échec en Syrie, après leurs succès en Libye et en Irak, Assad ayant survécu à l’assaut.

Ce qui est encore plus significatif, c’est ce qui est rapporté ailleurs dans la note, qui donne une idée de la façon dont une telle perspective n’est en aucun cas aléatoire : « Le rapport [sur l’intention d’Erdogan] a été publié après que quatre sources différentes ont déclaré à Reuters que le chef des services de renseignement turcs avait eu plusieurs réunions avec son homologue syrien à Damas ces dernières semaines, un signe des efforts russes pour encourager un dégel entre les États qui se sont opposés dans la guerre en Syrie ».

Un tel dégel ne serait pas de trop pour le peuple syrien, qui souffre encore des conséquences de la dévastation et des deuils causés par la guerre et par les sanctions occidentales, qui pèsent encore tragiquement et de manière tout à fait arbitraire sur lui.

Malheureusement, beaucoup (qui sont puissants) de ceux qui s’arrachent aujourd’hui les cheveux pour le salut de la pauvre Ukraine ont participé – et participent – à la légion étrangère qui a alimenté la boucherie syrienne. Et ils feront tout pour empêcher le dégel susmentionné. Nihil sub sole novum.

PS : Alors que le Kazakhstan accueillait l’assemblée de l’OCS, le pape François se trouvait également dans ce pays asiatique, en visite apostolique. Une simple coïncidence dans le temps, bien sûr, mais qui suscite autant de curiosité que d’intérêt.

source : Piccole Note

via EuroSynergies

 

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