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21 août 2017

EGYPTE: SOCIÉTÉ CIVILE ET POUVOIR MILITAIRE


Publié par Gilles Munier sur 20 Avril 2017,

Le maréchal Sissi, président de la République égyptienne

Le maréchal Sissi, président de la République égyptienne

Par Jean Pileur

 

Contraints d’ouvrir la boîte de Pandore lors de la chute de Moubarak, les militaires parviendront-ils à retrouver leur pouvoir sans partage ?

 

M.A. était un éminent helléniste et un ardent promoteur de la renaissance de l’antique bibliothèque d’Alexandrie. Il parvint d’ailleurs à réaliser son projet qui est devenu un des fleurons de sa ville natale. Voici un quart de siècle, il fut exproprié par l’armée d’un grand terrain situé en bord de mer. Sécurité nationale oblige. Mais quelle ne fut sa surprise quelques années plus tard de découvrir que les biens saisis, sensés contribuer à la défense de la patrie, avaient fait l’objet d’un lotissement servant de lieu de villégiature à de hauts gradés. Ayant saisi les tribunaux et après de longues années de procédure et l’armée ayant épuisé tous les recours, il obtint un jugement favorable. Venu exécuter ce verdict et récupérer son bien auprès du responsable de l’autorité militaire, il s’entendit rétorquer, ainsi qu’il nous le confia : « Votre jugement est bien conforme. Mais il faut que vous sachiez que ce pays n’est pas à vous, ce pays nous appartient. Aussi vous n’obtiendrez rien ! Désabusé, il partageait le sort de tous les propriétaires de biens saisis sur six Kms de long, entre l’autoroute et le rivage, situé quelques Kms en contre-bas, à Sidi Kreir.

 

Origine d’un comportement

 

Plus qu’une anecdote, ce dévoiement caractérisé illustre l’attitude de l’institution militaire à l’égard des citoyens et en général du pays. Elle se place au-dessus des lois. En effet dans la conception qu’elle inculque à ses membres, elle se voudrait la protectrice de la nation et encore plus sa tutrice car elle la considère comme mineure. Il lui incombe donc de la régenter. S’étant emparée des rênes de l’Etat en 1952, l’armée s’y est maintenue à travers quatre des siens : Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak. Elle a renforcé au fil des ans son emprise d’abord sur la machine administrative, puis progressivement sur différents rouages de l’économie et de la vie civile (voir encadré « Le complexe militaire »). De surcroît étant parvenue à écarter les élites étrangères, qui dominaient le pays depuis plus de deux millénaires, elle se voit dépositaire du destin de l’Egypte s’estimant la plus apte à la diriger.

 

Evidemment une telle suffisance produit des abus, d’autant plus qu’au fil des ans les classes moyennes et supérieures, s’étant substituées aux étrangers, étaient prêtes à prendre les commandes. Mais elles restaient captives dans l’ombre du pouvoir. L’ample soulèvement de janvier 2011 contre le président Moubarak porta en avant ces élites. Paradoxalement c’est l’armée qui dans un premier temps soutint leur mouvement. Il était vital pour les caciques militaires d’écarter de la succession du président vieillissant son fils Gamal désireux d’y parvenir. Sans grande affinité avec la « Grande muette » celui-ci s’affirmait l’adepte d’une économie libérale (voir en particulier l’entretien qu’il avait accordé à France 24 anglais et arabe quelques jours avant le soulèvement du 25 janvier 2011). Pour y parvenir, il souhaitait la privatisation des grands ensembles détenus par l’Etat et en particulier l’énorme puissance gérée par les militaires. Aussi le retour de l’armée dans ses casernes, écartée des rouages de décisions politico-financières, aurait permis à l’héritier de s’emparer, avec quelques oligarques civils de ses amis, de nouveaux fleurons. De la richesse nationale

 

Alliance de circonstance

 

La résilience des équipes proches de Moubarak face au soulèvement a été longue, car elles vivaient en symbiose avec son pouvoir. Il fallut donc, s’appuyer sur les classes en révolte afin de mettre au pas les alliés du chef de l’Etat déchu. La haute hiérarchie militaire qui s’était regroupée au sein du Conseil supérieur des Forces Armées (SCAF, selon l’acronyme anglais) chercha ainsi à réduire la force des partisans du président déchu, en les intégrant au besoin dans une nouvelle configuration. Cette longue manœuvre s’est achevée avec l’accession au pouvoir des Frères musulmans en 2012, imposée à l’Etat-Major par la pression des Etats-Unis. L’année suivante, excédée par les tendances hégémoniques et l’incompétence aux commandes des dirigeants intégristes, les classes moyennes et supérieures se soulevaient en masse une seconde fois. En dépit des interventions énergiques de l’ambassadrice des Etats-Unis, Ann Paterson, en faveur du président islamiste Morsi, le SCAF décidait de le démettre, se plaçant du côté des Egyptiens.

 

Cette étape franchie, le SCAF cherche depuis à remettre au pas la société civile dans la situation où elle avait été longtemps tenue : à la marge. Assez rapidement après l’éviction de Morsi, les services de l’armée procédaient à des rafles de militants civils, y compris des opposants déclarés des Frères musulmans. Le 27 janvier 2014 le SCAF invitait dans un communiqué le tout nouveau Maréchal Abdel Fatah Sissi à se présenter à la présidence de la république. Il signifiait pour la première fois depuis le début des années 1950 la prééminence ouverte de l’armée sur les institutions

 

Sympathique, avenant et enclin à adopter des propos et des attitudes conciliantes, si ce n’est progressistes, le nouveau président jouissait d’une sérieuse popularité. Proclamant devant de hautes autorités musulmanes la nécessité de tenir un « nouveau discours religieux », se rendant à l’office de Noël dans la cathédrale copte, visitant une jeune femme victime d’exactions policières ou évoquant ses années de jeunesse lorsque son « réfrigérateur ne contenait que des bouteilles d’eau », Abdel Fatah Sissi en a séduit plus d’un.

 

Retour du balancier

 

Mais quand le réformateur Islam al-Beheyri voulut proposer de nouvelles interprétations de sa religion, le tribunal le jeta en prison sous prétexte d’ « insulte à l’islam ». Il y a quatre mois, Ibrahim Issa pourfendeur des excès du pouvoir militaires et dénonciateur de sa complicité ,implicite avec les radicaux voyait son émission de télévision interrompue, tandis qu’il était traîné devant les tribunaux pour « insulte au parlement ». Plus dramatique fut l’assassinat de sang-froid, en 2015, de la dirigeante de gauche Chayma’ Sabbagh, venue porter des fleurs à la mémoire des manifestants de 2011, ou celle du journaliste Italien tué l’année suivante pour la même célébration. Dans les deux cas, en 2015 et 2016, la police a fait de la surenchère pour mettre un terme au souvenir du soulèvement de 2011 et aussi afin de placer en porte-à-faux le pouvoir militaire qui l’a réduite à la portion congrue depuis cette date.

 

Ces sommets émergés de l’iceberg révèlent l’offensive lancée contre les secteurs « mal pensant de la société» : militants de divers bords refusant de se conformer au rôle de figurants qu’on voudrait leur assigner. Ils signalent aussi les menaces voilées adressées aux nombreux faiseurs d’opinion (intellectuels, journalistes, politiciens et universitaires) contraint à l’autocensure. Il laisse entrevoir les milliers d’arrestations et les dizaines de disparitions et l’antagonisme entre police et armée qui les sous-tend.

 

Destin en jeu

 

Sur le plan international La décision intempestive de céder les îles de Tiran et Sanafir, qui contrôlent l’entrée du golfe de ‘Akaba, à l’Arabie saoudite a cristallisé l’opposition du public. Cette cession d’une portion de territoire national, abandonné d’un trait de plume a soulevé un torrent de condamnations, y compris dans les cercles du pouvoir. La justice saisie par les opposants leur a donné raison à plusieurs reprises. Il est intéressant de noter au passage la grande indépendance dont font preuve certains magistrats, autant maintenant que sous Moubarak que sous Morsi. Cependant les autorités s’obstinent à vouloir imposer leur choix probablement tenues par des dettes au royaume saoudien.

 

Encore moins compréhensible pour l’opinion, une interminable saignée tue au Sinaï quasi quotidiennement des civils, des policiers et des militaires, victimes d’un groupe affilié à l’« Etat islamique » (initialement Ansar bayt al-Maqdess). Certains estiment que les Frères musulmans interdits en Egypte y poursuivraient la lutte armée (voir l’encadré « Paramètres d’une insurrection »). Quant au volcanique voisin libyen, les Egyptiens ont retenu le retour dramatique de centaines de milliers de leurs expatriés, souvent dépouillés de tout, quand ce n’était pas massacrés telle la vingtaine de coptes égorgés sur une plage de Tripoli. Reste la lointaine Ethiopie que dans un discours Sissi a tenu à « rassurer », alors qu’elle s’apprête à réduire le débit du Nil.

 

Interpellée par le contraste entre l’image débonnaire affichée par le chef de l’Etat et les bavures de son pouvoir l’opinion s’interroge. Aurait-il été victime des intrigues, de ses services, comme l’a laissé entendre Philippe Folliot, député centriste du Tarn et président du groupe d’amitié France Égypte à l’Assemblée ? Ou plus simplement ne serait-il que le chargé des relations publiques du SCAF, dont la gestion chaotique au lendemain de la chute de Moubarak avait déconcerté les Egyptiens ? La question n’est plus d’actualité depuis qu’un nouveau spectre hante les bords du Nil.

 

Enjeux économiques

 

Voilà plusieurs années que l’économie égyptienne naviguait comme un funambule tendu sur une natalité prolifique, une productivité plutôt médiocre et une politique sociale prudente. Le balancier qui équilibrait l’ensemble provenait des revenus du tourisme, des exportations d’hydrocarbures, des capitaux envoyés par les émigrés et des rentrés du Canal de Suez. Malheureusement le tourisme se fige à chaque rebond du terrorisme. L’accroissement de la consommation intérieure et la croissance insuffisantes de la production d’hydrocarbures ont rendu l’Egypte importatrice. Quant au Canal de Suez, ses revenus plafonnent par suite du ralentissement de l’économie mondiale.

 

Fuite en avant

 

Confronté à cette situation le pouvoir, après tergiversations, s’est rendu aux sirènes du Fond Monétaire International (FMI). Or, tous les prédécesseurs de Sissi l’avaient toujours esquivé. Selon ses recommandations, la Banque Nationale d’Egypte a laissé flotter la Livre égyptienne. En moins de huit mois (de juin 2016 à janvier 2017) la livre avait perdu la moitié de sa valeur (passant de 10 LE pour 1 € à 20 LE pour 1 €). Comme l’Egypte importe une grande partie de ce qu’elle consomme, les prix ont flambé et l’on évoque une inflation annuelle de 25 %. Et ce n’est qu’un début ! Diverses mesures vont être adoptées ou le sont déjà selon le diktat du FMI. Ainsi une grande partie des transactions financières entre les citoyens et l’Etat doit-elle impérativement s’effectuer à travers un compte auprès du géant VISA. A terme, la réduction drastique de la circulation fiduciaire extra-bancaire jusqu’ici, considérable, semble souhaitée.

 

Etant donné qu’il n’existe pas d’indexation des salaires et que seul l’Etat a accordé une faible augmentation à ses agents (déjà mal payés) et qu’il a automatiquement accru la tarification des services qu’il fournit, le choc de l’inflation sur la population n’est pas encore amorti. Ses conséquences pourraient s’avérer tragiques. On peut craindre une paupérisation d’une partie de la classe moyenne et un significatif appauvrissement des classes défavorisées. Parvenu à ce point, les problèmes du pouvoir et des droits préoccuperont moins les citoyens que la question de leur subsistance et celle des leurs.

 

Cet ébranlement de l’échelle sociale pourrait avoir des conséquences radicalement différentes. Soit un effondrement accompagné du renoncement aux luttes sociales et politiques, c’est-à-dire la résignation à son sort. Soit un soulèvement général des classes pauvres encadrées par des éléments des classes moyennes déchus et révoltés par le sort qui leur était fait. Il va de soi que les autorités, déjà engagées dans une politique sécuritaire, chercheraient à noyer dans l’œuf toute sédition. Mais elles n’y parviendraient qu’à la seule condition qu’aucune faille n’entame leur résolution, contrairement à ce qui advint au terme de la présidence de Moubarak.

 

Le complexe militaire

A la suite de la « Révolution de 1952 », fomentée par un groupe clandestin : « les Officiers Libres », ses membres se sont emparé de la tête de l’Etat et partagé le positions-clef de sorte à conserver l’intégralité du pouvoir. A partir de là ils ont coopté des fidèles, souvent militaire à la retraites, dans l’administration civile. Progressivement, l’armée a pris une grande importance dans la société grâce à ses anciens, pourvus de passe-droits et de privilèges. Simultanément au cœur même de l’institution militaire, des avantages de plus en plus conséquents en faisaient un monde clos obéissant à ses impératifs internes. Cci d’autant plus que le musellement de la vie politique leur laissait les coudées franches.

Finalement le corps des officiers s’estimant dépositaire du destin national, est devenu autarcique (fabricant quantité de produits industriels et agricoles pour son propre usage) tout en contrôlant de larges pans de l’économie. Son dynamisme se trouve renforcé par les exemptant de certaines charges imposées au reste des citoyens. Ainsi en est-il de la dispense de payer les droits d’importation ou de la non-imposition commune aux autres entreprises civiles ‘y compris lorsque il s’agit de productions non-militaires). De même l’utilisation de la main d’œuvre gratuite constituée par les conscrits dans les usines militaires, dans les grands chantiers gérés par l’armée (Canal de Suez, autoroutes) ou dans les latifundia qu’elle exploite l’avantagent. En plus des productions purement militaires (armes, munitions, véhicules de combat, moyens de communications), l’armée dispose d’aciéries, de cimenteries, elle produit des aliments, des médicaments, de l’électronique possède des sociétés de tourisme, de négoce, etc.

A l’instar de ce qui se retrouve dans d’autres pays à des degrés divers, Dans la vie quotidienne les militaires et leur famille, en particulier les officiers jouissent de boutiques détaxées, de clubs et de lieux de villégiatures propres, de l’accès quasi gratuit à des cercles fermés, d’hôpitaux disposant des techniques les plus avancées et de personnel qualifié (cependant accessibles à tous), de bourses pour leurs enfants et de facilités exceptionnelles pour accéder à la propriété.

Contrairement au complexe militaro-industriel des Etats-Unis, qui associe grandes entreprises privées et armée, le complexe militaire égyptien, continue le socialisme nassérien, intégrant trois entités : le ministère de la Production militaire, l’Organisation arabe pour l’industrialisation et, la plus importante pour notre propos, l’Organisation nationale de services. Selon diverses estimations difficiles à vérifier, entre 20 et 45 % de l’économie égyptienne serait contrôlée, directement ou indirectement, par l’armée, première puissance* financière, industrielle, commerciale et agricole du pays. Or son budget présenté au SCAF et à un comité restreint par le ministre de la défense (obligatoirement un officier choisi par ses pairs) n’est pas soumis au parlement (art. 200 de la constitution) !

 

(*) Voir les nombreuses publications de l’universitaire Robert Springborg

 

 

Paramètres d’une insurrection

Les violences qui secouent le Sinaï depuis quelques années s’expliquent simplement. Les tribus autochtones refusent l’afflux incessant d’un nombre croissant de nouveaux résidents issus du reste de l’Egypte et s’insurgent contre leur comportement méprisant et dominateur. Ils retrouvent cette même discrimination face à l’administration égyptienne. A cela s’ajoute le soutien idéologique et technique reçu de la part du Hamas voisin. De plus certaines opérations épisodiques menées dans la vallée du Nil auto-attribuées par les jihadistes n’ont abouti, si loin de leurs bases qu’avec une infrastructure de soutien. De nombreux indices pointent vers les Frères musulmans dont les cellules dormantes au sein de l’administration sont aussi susceptibles d’agir contre les organes de sécurité.

Néanmoins, plusieurs points sont à relever. La région en effervescence se limite au triangle formé par les villes d’al ‘Arich (capitale de la région), Rafah (bordant la bande de Gaza) et Cheikh Zayed ( non loin de la frontière israélienne), A peine 1 % de la surface totale (soit 70.000 Km²) de la péninsule. Les populations concernées n’y dépassent pas quelques dizaines de milliers de personnes. L’incapacité de la police, puis de l’armée égyptienne à réduire ce foyer est d’autant plus surprenante que des milliers de soldats bien armés, les blindés, l’artillerie et l’aviation sont utilisés. Pour ce faire, il a fallu qu’Israël accepte des transgressions aux accords de Camp David de 1978, qui limitait le nombre de soldats et le type de matériels militaires. On sait aussi que les tribus du Sinaï entretiennent traditionnellement des relations avec celles du Néguev, que les Israéliens lors de leur occupation de la péninsule y ont tissé de nombreux liens avec elles et qu’enfin un trafic clandestin, mais réel, traverse la frontière (hommes, drogue, armes). Autre aspect curieux, l’Egypte ayant suspendu son réseau de téléphonie mobile dans la région pour affaiblir les jihadistes, ceux-ci communiquent entre eux à travers le réseau israélien.

En Conclusion : Israël aimerait user l’armée égyptienne par jihadistes interposés, cette dernière constate que cette insurrection, en dépit des pertes subies, lui a permis de revenir en force là où elle était interdite d’accès. Quant aux militaires israéliens, ils se sont plusieurs fois réservés le droit d’intervenir, si l’armée égyptienne échouait dans sa mission. Un prétexte pour réoccuper le Sinaï.

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,