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22 octobre 2020

« On jauge la qualité d’une démocratie à la manière dont elle traite ses minorités »


SOLIDARITE PALESTINE

Opinion

Olivier Mukuna : « On jauge la qualité d’une démocratie à la manière dont elle traite ses minorités »

Vendredi 5 septembre 2014

C’est la rentrée pour la célèbre émission de débats Ce Soir ou jamais (France 2). Son animateur, Frédéric Taddeï, sort d’une année où il a cristallisé plusieurs polémiques autour de sa personne. A-t-il souvent donné la parole à des «cerveaux malades » ? Ou son émission s’essouffle-t-elle ? Décrié voire diabolisé, Taddeï tiendra-t-il compte de ces critiques pour la neuvième saison de CSOJ ? Autant de questions que nous avons posé au journaliste et essayiste Olivier Mukuna, spécialiste de la liberté d’expression au travers du prisme médiatique.

Par Elsy Dassoa

Concernant la liberté d’expression médiatique, pensez-vous qu’il soit nécessaire de donner la parole à tout porteur d’idées ? Et dans quelles limites ?

Olivier Mukuna : Je vais reprendre les propos de Frédéric Taddeï : la limite, c’est la loi. On ne fait pas du journalisme basé sur aucun critères. Tout le monde, y compris Marc Dutroux, doit pouvoir être interviewé dans un cadre précis : la loi. Donc pas d’appel au meurtre, de racisme et de critiques ad hominem diffamatoires. Vous devez pouvoir couper la discussion en cas de transgression illégale. Tout journaliste doit rester maître de ses interviews, il choisit qui il veut interviewer et l’arrêtera si on sort du champ légal. Prenons l’exemple du fameux sketch du colon sioniste de Dieudonné diffusé en direct sur France 3. A l’époque, l’animateur Marc-Olivier Fogiel avait déclaré après-coup : « J’aurais dû l’arrêter ou, au minimum, marquer ma désapprobation ». Or, d’un point de vue journalistique, ce propos ne se justifiait pas puisque l’humoriste n’était pas sorti du cadre légal. Comme l’a ensuite confirmé la justice française qui a jugé, à deux reprises, ce sketch comme une satire politique et non un acte antisémite…

Comprenez-vous qu’on puisse faire de la censure médiatique ?

O.M : Je suis totalement opposé à la censure. Néanmoins, celle-ci peut se justifier dans certains cas précis. Par exemple : les images atroces. Montrer des enfants éventrés ou décapités n’apporte rien. Maintenant, ce n’est pas parce qu’il y a du sang qu’il faut censurer. Il faut relater la réalité pour informer les téléspectateurs, auditeurs et lecteurs, tout en respectant une certaine décence et pour autant que ce soit signifiant. Mais en matière d’idées et d’opinions je reste catégorique : non à la censure ! Et ce n’est pas mon expérience professionnelle qui me fera changer d’avis. Ces dernières années, j’ai été maintes fois censuré dans les médias et en conférences sous prétexte que certains m’accusaient d’être « le porte-parole de Dieudonné en Belgique ». Ce qui est grotesque ! On dirait que dans notre merveilleuse « Belqique antiraciste », on ne peut pas s’appeler «Mukuna » et avoir été le premier journaliste belge à enquêter sur « l’affaire Dieudonné M’Bala M’Bala », désormais longue de plus de dix ans ?

En juillet 2013, Marc Metdepenningen, journaliste judiciaire au Soir, m’a accusé auprès de sa direction d’être un « antisémite notoire » et il est parvenu à faire casser mon contrat de freelance avec le service Culture du quotidien bruxellois… Or, en 15 ans de métier, aucune de mes productions, livres, film ou articles n’a été attaquée en justice pour racisme ou même diffamation, je possède un casier judiciaire vierge et j’ai de la famille juive. Des «détails insignifiants », apparemment. Avant d’être viré, je n’ai même pas été entendu par la direction du Soir

La censure et le terrorisme intellectuel mènent à ce que des gens avalisent des idées reçues ou des mensonges qui portent à conséquences. En tant que journalistes, il nous faut donc impérativement défendre le droit de réponse et le pluralisme. Cela fait partie de notre mission et de notre déontologie. Actuellement, j’estime que seuls la presse flamande, Sudpresse et RTL-Tvi, côté francophone, respectent réellement ces repères indispensables au journalisme que sont le pluralisme et le vrai débat contradictoire.
Frédéric Taddeï anime l’émission Ce soir ou jamais sur France Télévisions depuis 2006.

Mais l’animateur d’une émission n’a-t-il pas un rôle de censeur induit ?

O.M : Cela dépend du média. En audiovisuel, il y a toujours un travail en amont où  « le plan de table »  – soit la sélection d’intervenants légitimes – est bétonnée. Mais après cela, j’estime que l’animateur doit pouvoir laisser parler les gens. Et surtout ceux avec lesquels il n’est pas d’accord. Le rappel à l’ordre peut être envisageable dans le cas d’un intervenant trop bavard ou qui tient des propos pouvant tomber sous le coup de la loi. Prenons l’exemple des Ce Soir ou Jamais où a été invité le gourou racialiste d’extrême-droite Alain Soral. Frédéric Taddeï l’avait bien cadré et coupé à bon escient. J’estime que Taddéi n’est pas spécialement courageux mais il a le mérite de faire son travail ! Pendant que la plupart des animateurs français organisent des faux-débats ; c’est-à-dire où les invités sont d’accord sur l’essentiel et ne se contredisent entre eux qu’à la marge. Dans ce contexte faussé, il n’y a rien d’intellectuellement intéressant ni stimulant à offrir aux téléspectateurs. Le contre-exemple, c’est la Radio Télévision Suisse romande (RTS). Au lendemain du dernier rebondissement de l’affaire Dieudonné en janvier – affaire désormais devenue internationale (New-York Times, Sky News, El Païs, etc.) -, la RTS a organisé un débat où un représentant du public de Dieudonné a bénéficié d’une liberté d’expression égale à celles des détracteurs de l’humoriste controversé. En réalité, c’était juste du journalisme. Mais, au regard de ce qui s’est passé en France et même en Belgique francophone, on peut malheureusement parler de courage professionnel.

Pensez-vous qu’on puisse lutter contre le « journalisme de révérence » ?

O.M : Pour ma part, c’est ce que j’ai toujours essayé de faire, mais je vous le concède : c’est de plus en plus désespérant. Les journalistes n’ont jamais suffisamment défendu leur profession et nous le payons cash aujourd’hui… La crise s’installe profondément et va empirer ; les journalistes qui ont la chance de gagner leur vie dans un média traditionnel et subsidié ne prennent plus aucun risque. Dans le cas contraire, c’est le chômage assuré ! Regardez le traitement du « Milquetgate » lors de la dernière campagne électorale. Il a fallu, comme souvent, que la presse flamande dévoile une partie du pot-aux-roses : soit de forts soupçons de protection et de confusion d’intérêts pesant sur l’ancienne ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet, suite à une affaire de moeurs au Collège Saint-Michel impliquant un membre de sa famille… Excepté sur Internet, rien de sérieux n’est sorti dans les médias francophones. Ces derniers se sont barricadés derrière des prétextes juridiques. C’est affligeant mais dès qu’un sujet d’actualité remet en cause certains pouvoirs, la plupart des dirigeants de médias traditionnels sont au garde-à-vous. Le journalisme d’enquête libre et indépendant s’est terriblement raréfié après les attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui, il reste le maquis d’Internet où des sites d’infos alternatifs, des bloggeurs lanceurs d’alerte et des citoyens diffusent une véritable info indépendante. Mais comme le nerf de la guerre reste l’argent, cela dure ce que ça dure… Un modèle économique viable de journalisme vraiment indépendant peine toujours à exister.

Que pensez-vous de l’émission Ce soir ou jamais ?

O.M : C’était incontestablement la meilleure émission de débats, peu importe sa fréquence et durant quatre ans après son lancement. Au départ (2006), c’était extraordinaire ! Certes à une heure trop tardive (23h), un média de service public s’adressait enfin à l’intelligence des téléspectateurs. Selon moi, c’est essentiel car on jauge la qualité d’une démocratie à la manière dont elle traite ses minorités. Avec Ce soir ou jamais ancienne version, c’était qualitatif : la minorité de téléspectateurs qui refuse de s’abrutir devant son écran était prise en compte. Cela dit, l’émission était vraiment plus audacieuse en 2006. Il y a eu un virage après la prestation du cinéaste Mathieu Kassovitz qui a contesté et critiqué la version officielle des attentats du 11 septembre. L’émission s’est ensuite progressivement polluée de conformisme et de prudences excessives. Tant par le retour trop fréquent d’invités incompétents et soporifiques, tels Jacques Attali ou BHL, mais aussi par le choix croissant de thèmes ineptes ou trop consensuels. Or, c’est une émission, qui n’est pas faite pour faire de l’argent mais pour susciter la réflexion du téléspectateur. Depuis 2011, elle perd malheureusement en qualité avec comme point d’orgue significatif, le 10 janvier 2014, la diffusion de ce faux-débat hallucinant et totalement déséquilibré intitulé « Faut-il interdire un spectacle ? ». Celui-ci faisait suite à l’interdiction controversée du spectacle de Dieudonné par Manuel Valls, ministre de l’Intérieur à l’époque…

Au sujet de la configuration de Ce soir ou jamais, que pensez-vous de l’interview à part entière d’un intervenant, comme cela a eu lieu avec Marc-Edouard Nabe lors de l’émission que vous évoquez ?

O.M : Cela ne me pose aucun problème. Encore un faux-débat. C’était une technique de la part de Taddeï d’inviter Marc-Edouard Nabe en parallèle des autres intervenants. Pour la simple raison que s’il avait invité l’écrivain à débattre avec les autres, au moins quatre d’entre-eux ne seraient pas venus. En outre, Nabe n’avait aucune envie de débattre avec ces personnes qui le diffament et l’accusent d’antisémitisme depuis des années. Ce n’est pas la première fois que le cas de figure se présente et l’animateur a toujours eu recours à cette technique pour enrichir son émission, au plus grand bonheur du téléspectateur. Le fait que la plus hystérique des invités ce soir-là, Emilie Frèche, a ensuite reproché en direct à Taddeï d’avoir invité Nabe en dit long sur l’esprit liberticide qui règne en France. A cet égard, après l’émission, lorsque Frèche est venue remercier Taddeï de l’avoir invitée, celui-ci lui a répondu : « Moi, je ne vous remercie pas. Si lundi, j’ai un coup de fil de France Télévisions et que mon émission est sucrée, je saurai pourquoi ». (1)

Comment vous positionnez-vous par rapport au procès en sorcellerie que subit Frédéric Taddéï ?

O.M : Taddeï a eu ses moments de courage, mais j’ai l’impression que ceux-ci sont beaucoup plus rares car il souhaite avant tout conserver son émission. Bien sûr, je condamne fermement son procès en sorcellerie et j’insiste : qu’on lui foute la paix ! Il offre une émission de débats de fond à la télé et maîtrise, à quelques erreurs près, ses dossiers. Oui, d’accord, c’est un dandy. Il aime bousculer certaines conventions mais dès que la pression s’intensifie, il rentre dans le rang comme tout le monde. A l’occasion des multiples interviews qu’il a donné pour – soulignons-le ! – se justifier d’avoir fait son métier, on pouvait deviner chez lui une certaine fébrilité. Je l’ai également ressentie lorsque je l’ai rencontré et interviewé. Mais soyons de bons comptes : pour l’instant, il tient bon et je l’encourage en ce sens. En réalité, c’est un petit de groupe de journalistes et d’animateurs ratés et jaloux, tels Patrick Cohen et Cyril Hanouna, qui veulent sa tête. Néanmoins, le fait que « la sauce prenne », que Taddeï en arrive à devoir se justifier à intervalles réguliers demeure inquiétant et confirme un écueil persistant de notre époque : à la télé, d’une manière générale, seuls la connerie, l’indécence et le conformisme ne sont jamais attaqués ni sujet à controverses…

Taddeï est-il diabolisé ? Est-il « surveillé » par les hautes instances de France Télévisions ?

O.M : Non, Frédéric Taddeï n’est pas diabolisé. Je le répète : il y a plusieurs journalistes et animateurs qui veulent l’écarter du champs médiatique. C’est une histoire de concurrence malsaine et de jalousie, rien de plus. Être diabolisé, c’est ce que vivent Dieudonné, Jacob Cohen, Kemi Seba ou, chez nous, Laurent Louis. C’est ne plus avoir accès aux médias sinon pour y être lynché et s’exprimer essentiellement sur Internet. Ensuite, pour l’instant, les dirigeants de France Télévisions veulent garder Frédéric Taddeï et son émission. C’est leur alibi culturel et de service public. Une sorte de vitrine ou de respiration qui donne une image d’audace et de liberté à France Télévisions.
La fameuse altercation entre Patrick Cohen (à gauche) et Frédéric Taddeï sur France 5 a rapidement été qualifiée et résumée sur le net comme « La liste noire de Cohen »…

Pensez-vous que le conflit israélo-palestinien trouvera place au sein d’une des émissions de rentrée de CSOJ ? Et si c’est le cas, celle-ci sera-t-elle mise en scène « avec des gants » ?

O.M : Tel que Taddeï a réagit précédemment, je crois qu’il va tenter d’éviter ce type de débat jugé « explosif ». Mais si, à la rentrée de septembre, l’Etat d’Israël en remet une couche dans les crime de guerres et le massacre d’enfants, il ne pourra éviter d’organiser un débat là-dessus. Comme en janvier 2014, il est alors à craindre qu’il procède en invitant une majorité de pro-israéliens contre un seul humanitaire ou intellectuel s’inquiétant un peu du sort des Palestiniens. Or, sur ce sujet et ses déclinaisons chez nous, il faut en finir avec ce terrorisme intellectuel comme avec cet anti-journalisme qui consistent à donner exclusivement la parole à des personnes qui amalgament antisémitisme et antisionisme ou qui accusent de racisme tout émetteur de critiques argumentées contre Israël !

Plus que jamais, cela ne correspond pas à la réalité du terrain et alimente dangereusement les tensions communautaires. Cet été à Paris, notamment à cause du tabou médiatique mis sur l’antisionisme, les Autorités en sont arrivées à interdire des manifestations pro-palestiniennes… C’est quoi l’étape suivante ? En réalité, énormément de gens, en France, en Belgique et dans le monde, sont effarés ou absolument révoltés par la politique meurtrière de ce gouvernement israélien d’extrême-droite, soutenu politiquement et financièrement par nos propres gouvernants. Le vrai débat consiste donc à ce que des représentants d’une protestation antisioniste légitime s’expriment à égalité face aux défenseurs inconditionnels de l’Etat d’Israël.

Mais peut-on attendre de Taddeï plus qu’il ne peut offrir ? On peut juste espérer, sur ce sujet comme sur d’autres, qu’il redevienne audacieux comme il l’était au départ. Mais le doute est largement permis. Malgré la bonne surprise que constitue la première invitation (en 8 ans !) du chercheur Etienne Chouard pour l’émission de rentrée du 5 septembre ; cet intellectuel populaire mais boycotté par la télévision devrait notamment débattre face à «l’économiste inconnu jamais invité nulle part » : Jacques Attali…

Le journaliste Patrick Cohen a déclaré : « Nous avons un rôle de ne pas propager les idées provenant de cerveaux malades comme Tariq Ramadan, Dieudonné, Alain Soral ou Marc-Édouard Nabe ». Qu’en pensez-vous ?

O.M : C’est la quintessence même de l’anti-journalisme. C’est bien sûr le droit de Patrick Cohen d’exprimer de telles inepties mais tenter de prendre l’antenne en otage en reprochant à un confrère de donner la parole à des personnalités qu’il déteste, ce n’est pas sérieux ! Avec cette phrase, entre autres, Cohen a démontré à quel point il crachait sur le journalisme et méprisait les gens. Car le spectateur n’a pas besoin d’un journaliste pour lui dire qui il doit écouter ou ce qu’il doit penser ! Le spectateur est un adulte, majeur et vacciné, capable de se faire sa propre opinion face à n’importe quel discours. Notre rôle n’est pas d’orienter ces discours mais d’assurer le pluralisme et la contradiction. Un vrai journaliste n’est pas un flic de la pensée ! Que l’apprenti-psychiatre Cohen le veuille ou non, les protagonistes qu’il a cité sont des leaders d’opinion, suivis et écoutés par des milliers de citoyens francophones. Le rôle d’un journaliste digne de ce nom n’est pas de les censurer mais de défendre la liberté d’expression et de soumettre n’importe quel leader d’opinion à des interviews cadrés et sans concessions.

(1) Les Inrockuptiples n° 951, du 19 au 25 février 2014.

Publié le 5 septembre 2014 avec l’aimable autorisation d’Olivier Mukuna

 

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,