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24 juin 2021

L’Arabie saoudite, fabuleux client pour les marchands d’armes européens


L’Arabie saoudite, fabuleux client pour les marchands d’armes européens

MONDE | Mis à jour le vendredi 13 mars 20

  • En mettant fin à sa coopération militaire avec l’Arabie saoudite, la Suède se coupe du premier client mondial en matière d’armement. La monarchie saoudienne se montre insatiable en matériel militaire : ses achats explosent ces dernières années. Les marchands d’armes, occidentaux pour la plupart, se pressent à Riyad. Les considérations relatives aux droits de l’homme n’interviennent pas : les pays occidentaux ne vendent ni les fouets qui servent à châtier les blogueurs ni les sabres qui décapitent les condamnés.

    Le cabinet d’experts IHS Janes, basé à Londres, l’a établi récemment : l’Arabie saoudite est devenue en 2014 le premier importateur mondial d’équipements militaires, dans un marché qui connaît globalement une forte croissance. Les Saoudiens ont dépassé l’Inde en augmentant les montants de leurs importations de 54%. Et la tendance se poursuit. En 2015, la monarchie saoudienne devrait dépenser 9,8 milliards de dollars en équipements militaires.

    On peut lire, à travers ces chiffres, l’inquiétude du régime de Riyad face à une situation régionale mouvante : la rivalité avec l’Iran chiite reste une obsession majeure, la guerre qui se prolonge en Syrie constitue une source d’instabilité menaçante et la rapide montée en puissance de l’organisation État islamique, probablement bien vue dans un premier temps, représente aujourd’hui une menace pour tous les régimes de la région. Grâce à la manne pétrolière, la monarchie peut se constituer un énorme arsenal qui la rassure dans cet environnement instable.

    Cette situation représente une aubaine pour le secteur de l’armement occidental, comme l’explique Cédric Poitevin, directeur-ajoint du Grip : « D’une part l’Arabie Saoudite est considérée comme un allié stratégique des pays occidentaux dans la région et d’autre part, ce pays est très friand de nos armements. Il va faire son shopping beaucoup plus du côté des États-Unis et de l’Union européenne que de la Chine ou de la Russie. Il y a quelques années, on a connu une phase creuse, parce que des contrats se terminaient. Mais aujourd’hui, il y a un essor des acquisitions saoudiennes. Ça s’explique par la situation stratégique du Moyen-Orient. »

    La décision suédoise : du jamais vu

    La décision suédoise de ne pas renouveler un accord cadre, qui facilitait les ventes d’armes vers l’Arabie saoudite, va donc peser sur les entreprises suédoises qui commerçaient avec Riyad. Les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite ne sont pas interdites par le gouvernement suédois, mais elles seront systématiquement soumises à une procédure d’approbation restrictive. « A cette échelle, jamais un État n’a remis en cause ses exportations vers l’Arabie saoudite pour des motifs liés au respect des droits de l’homme », note Cédric Poitevin.

    Pourtant, la monarchie saoudienne présente un lourd passif en la matière. La Suède n’est pas la seule à pointer les pratiques moyenâgeuses de la justice locale. Les 1000 coups de fouets imposés au blogueur Raef Badaoui, jugé irrespectueux, en est devenu le symbole. Mais les cas sont nombreux. Le fondateur d’une des rares associations saoudiennes de défense des droits de l’homme vient d’être condamné à 10 ans de prison. La justice a fait décapiter au sabre 40 condamnés depuis le début de l’année. Sans parler de la situation des femmes, maintenues dans un statut de mineur.

    Les droits de l’homme n’entrent pas en ligne de compte

    Ces considérations ne pèsent en général pas lorsque l’on parle d’exportations de matériel militaire. Les pays européens dissocient les pratiques internes de l’État et les questions militaires. « Quand vous évaluez la possibilité d’octroyer une licence d’exportation pour des chars d’assaut ou des avions de chasse, vous devez tenir compte de la réglementation européenne et nationale, explique Cédric Poitevin. Notamment, l’impact que ces armes peuvent avoir sur le respect des droits de l’homme, pour la stabilité du pays et la stabilité régionale. Pour l’exportation des chars d’assaut, il est difficile d’invoquer un risque que ces armes feraient poser en termes de violations des droits de l’homme pour la population saoudienne. »

    Il est bien plus compliqué d’apprécier l’impact régional des ventes de matériel militaire. Les armes légères en particulier circulent facilement dans tout le Moyen-Orient. Les armes vendues ces derniers temps à l’Arabie saoudite n’ont pas encore été retrouvées sur les champs de bataille en Syrie. « Par contre, des armes transférées il y a très longtemps en Arabie Saoudite se retrouvent entre les mains des rebelles qui combattent le pouvoir de Bachar el-Assad, explique Cédric Poitevin. Le problème, c’est qu’il est très difficile de contrôler que ces armes restent entre les mains de ceux que l’Arabie saoudite a armé, vu le rythme des alliances et des disputes entre factions. Certaines armes envoyées depuis l’Arabie Saoudite se sont retrouvées entre les mains de représentants de l’organisation État islamique. Ce sont parfois des stocks achetés par des Saoudiens auprès de pays de l’ancien pacte de Varsovie. »

    Un quart des exportations wallonnes

    Chez nous, les principales entreprises concernées se trouvent en Région wallonne. « Sur les six dernières années, l’Arabie saoudite représente 25% des exportations d’armes wallonnes », relève le chercheur du Grip. Se passer de ce marché serait extrêmement douloureux pour le secteur.

    Pas sûr d’ailleurs que d’autres pays seront tentés d’imiter la Suède. Même si le comportement du régime saoudien suscite de plus en plus de critiques ouvertes. « Cela fait des mois que l’on relève dans la presse internationale les violations des droits de l’homme en Arabie Saoudite. Au Royaume-Uni, entre autres, cette question est liée au commerce des armes. On en parle de plus en plus. En Allemagne, une information erronée a évoqué un arrêt des licences d’exportations vers l’Arabie saoudite. Ce débat revient chaque fois qu’un pays signe un contrat important, parce que les montants en jeu sont très importants. » Jusqu’à présent, les considérations économiques pèsent plus lourd que les principes éthiques. La Suède fait figure d’exception.

     

    Daniel Fontaine

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