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7 mars 2021

Le communautarisme pour les nuls


Par : Samy Abtroun
Publié le : 8/04/15

Son étymologie latine passée à la vapeur musulmane, le communautarisme (de cum, ensemble et munus, problème, autrement dit se réunir pour résoudre ses difficultés) tombe comme un mauvais grain dans la semoule : il ne réglerait plus les problèmes des musulmans, mais créerait des problèmes aux autres ; il ne ferait plus de bien à la minorité, mais du mal à la majorité. Il se construit même désormais autour du seul Coran. Exit donc les autres communautés classiques – tant la connotation est devenue péjorative – comme la sportive, la sexuelle, la culturelle, etc. Autant dire que la France d’aujourd’hui baigne dans le « commusulmanisme ».

Les musulmans
Le communautarisme, dans son acception négative, est d’abord entretenu par les musulmans eux-mêmes qui donnent souvent le bâton qui les frappe. D’abord parce qu’ils se distinguent justement – ou se laissent distinguer – comme musulmans. Cette permission, qui devient aussitôt permissivité, exporte leur culte sur la place publique. La foi étant de l’ordre de l’intime, elle devrait avoir pour principe de ne pas être sue (ni dite, ni entendue) –, ou alors ajoutons la mention « religion » sur l’état civil de chaque Français ! Donnée ainsi en pâture, il n’est pas surprenant qu’elle soit écorchée.
Deuxième erreur, qu’on a vu se répéter après les attentats de janvier, en France : nombre de musulmans se sont dits victimes du terrorisme. Cette victimisation sous-entend que le croyant a un lien, même antinomique, avec des coupables, au motif qu’il en partagerait la confession. Or, le musulman n’a absolument aucune attache de quelque nature que ce soit, pas même religieuse, avec ces tueurs. Il n’est donc victime de rien, mais en l’affirmant, il prête le flanc à ceux qui défendent cette thèse. Du pain bénit pour ceux qui agréent l’idée d’un problème de l’islam en France.
De la même manière, lorsque le musulman se justifie de sa bonne conduite, qu’on le lui demande ou non – son fameux « Not in my name » (« Pas en mon nom »), aussi louable soit-il, le disculpe d’un acte qu’il n’a pas commis –, il donne raison à ceux qui attendent de lui qu’il s’excuse et atteste donc du bien-fondé de cette posture. En outre, il laisse planer l’idée que s’il ne s’était pas justifié, il aurait pu mal se conduire. Et que finalement, il aurait bien pu se rendre coupable de quelque chose.
Enfin, quand il adhère à l’idée, parfaitement fausse, qu’il est un « bon » musulman (ou qu’il s’autoproclameainsi), il affirme qu’il existe de mauvaismusulmans. En période de tension, il suggèremême qu’il fait figure d’exception, déclaranten somme que les « bons » comme lui sont toutà fait minoritaires dans la société.
Mais son discours n’est pas tout. Ses exigences, tels le halal à l’école publique, la présence de médecins femmes à l’hôpital ou le port de voiles – qui couvrent tant et si bien qu’ils ne cachent plus rien – font aussi le lit du communautarisme. Parfois celui-ci, en opposant des « modérés » à des « extrémistes », crée des confrontations à l’intérieur même de la communauté. Au nom d’un rigorisme tombé du fiel, on va par exemple exiger d’une fille du quartier trop « européanisée » qu’elle s’habille plus « décemment » ou injurier son copain musulman qui ne fait pas le ramadan…
Que ces comportements concentrent exagérément l’attention des médias ou donnent du grain à moudre aux démoulés du bulbe ne doit pas éluder l’essentiel : minoritaires ou extrêmement minoritaires, ces pratiques s’adossent à un repli identitaire et non pas religieux, l’islam ne les recommandant absolument pas. Elles font la part belle aux gardiens du conservatisme et leur permettent d’accéder à un statut social dont ils sont privés, d’entrer dans le champ public par la fenêtre dans la mesure où la porte leur est inaccessible. Lorsque les réactions que suscitent ces provocations deviennent elles-mêmes brutales, elles ne font qu’encourager ce cycle de l’incompréhension : plus on est radical, plus la radicalité d’en face augmente. Il y a ainsi fort à parier que l’interdiction du voile à l’école a donné à quelques jeunes filles l’idée de le porter dans la rue…

Les autres
Si les musulmans s’enferment dans des pratiques dites antirépublicaines, ils y sont paradoxalement encouragés par… la République. Quand l’État promulgue une loi anti-burqa, il généralise un fait exceptionnel et lui accorde une dimension qu’il n’a pas : non seulement il favorise le communautarisme d’une infime proportion de la population, mais il prend le risque de l’accentuer, au seul motif qu’il la cristallise. Lorsque l’État crée le Centre français du culte musulman (CFCM) et qu’il le désigne comme le représentant des croyants – un clergé en somme –, quand bien même tous les musulmans ne se reconnaissent pas en lui, il fait de l’anti-intégration.
Le fait même qu’il lutte contre le communautarisme en appelant les croyants à s’exprimer au nom de leur foi est un contresens. Les discours du type « vous musulmans, vous devez vous opposer à ceci, condamnez cela, dire ceci, comprendre cela, etc. » réduisent les croyants à leur seule expression confessionnelle, autrement dit : « Parlez de votre religion ou taisez-vous ! » Même la loi de 2004 prohibant le port de signes et tenues à caractère religieux dans les écoles, collèges et lycées publics – tous les signes et tenues – est comprise par les musulmans, à juste titre sans doute, comme d’abord écrite pour, ou plutôt contre eux.
On étouffe les Français dans une chape religieuse et après on s’émeut qu’ils s’expriment en croyants ! Ce procédé fait les choux gras des journaux qui multiplient les débats accolant la notion d’islam aux valeurs de la France : « La République face à l’islam » (L’Express, février 2015), « Les chrétiens face à l’islam » (Le Point, mars 2015), « Le monde musulman face à l’urgence des réformes » (Courrier international, janvier 2015), « L’islam de France, 30 ans d’une histoire mouvementée » (Le Figaro, février 2015), « Laïcité, une valeur menacée ? » (Marianne, février 2015), etc. Le ton se défend d’être alarmiste, mais il tire quand même fort sur la sonnette. Bref, tout le monde se p (r) end d’amour pour le Coran, en le désignant d’un crochet du doigt…
Après les attentats de janvier, cette cible politico-médiatique a été rapidement élargie : ce ne sont pas seulement les auteurs de ces crimes qui sont coupables, mais le communautarisme ! Que la vacuité de ce terme emporte tous les musulmans ne gêne personne. Au contraire, elle permet de débiter sans complexe un discours d’exclusion, le même quasiment qu’on tenait, avec des pincettes, contre l’immigré d’il y a quelques années. On estime que ces barbus de naissance sont responsables de leur ostracisme. On remet en cause leur place (alors qu’ils sont français), mais aussi leur nombre, au motif qu’ils menacent de créer une nouvelle France ! Ce rejet, gentiment admis ou mal dénoncé, draine avec lui, de manière tacite, l’arabe, le Maghrébin, le Noir, l’Africain et tout ce qui s’en approche. Aujourd’hui, l’islam, en tant qu’objet politique, fait l’unanimité contre lui – à gauche comme à droite – et le Front national (FN), spécialiste du (mé) fait musulman, en a perdu le monopole, même s’il en garde une légitimité morbide.
Dans cette fièvre collective, où une association musulmane qui distribue des roses aux passants pour appeler à la fraternité est condamnée à payer une amende pour prosélytisme (à Montargis, le 28 février 2015), il s’en trouve toujours un qui décoche son brin d’humanité : ainsi, Chantal Clamer, candidate associée au FN aux élections départementales de mars 2015, qui appelait en janvier 2014 à éliminer « sans hésitation et par tous les moyens possibles l’islam et les mahométans », s’est voulue rassurante avant le scrutin : « J’ai des amis musulmans. » Diable, heureusement que ce sont ses amis !

Aux musulmans
Toute religion est une, mais sa pratique est multiple.C’est même l’un des fondements de l’islam que de laisserau croyant son libre arbitre. Le Coran doit être contextualiséet impose, comme tout Livre, une vision conforme àson époque et à son environnement. On ne peut vivre sonislam en France comme on le vit en Suède, en Arabie Saoudite,en Thaïlande, au Maghreb, etc. Cette capacité d’adaptationn’est pas un signe de soumission, mais d’intelligence,la politique s’accordant de la même manière à l’évolutionde la société. Une telle ouverture d’esprit à laquelle estinvité le croyant va de pair avec le refus de tout prosélytisme.« Nulle contrainte en religion », établit le Coran(sourate 2, verset 256). Les interprétations diverses de cepassage – on ne peut imposer l’islam (ou tout autre religion)par la contrainte, on ne peut contraindre à pratiquer, on ne peut subir de contrainte du fait de sa religion,l’islam n’est pas contraignant – consacrent les principes detolérance religieuse et de liberté de conscience.
Cela étant entendu, tout le reste devrait relever du bon sens. Lorsqu’on ordonne à une musulmane de « mieux » se vêtir ou à musulman de jeûner, on s’approprie un espace qui n’est pas le sien. On ne lit plus le Livre, mais on le traduit selon ses propres opinions et ambitions. Vouloir imposer sa foi selon sa grille de lecture, c’est croire non pas pour soi mais contre l’autre, s’octroyer un pouvoir qu’on est incapable d’acquérir par son travail, ses études, sa réflexion, etc. Puisque ce geste tient de l’autosatisfaction, le mieux, somme toute, est de s’occuper de soi-même. De tailler son tailleur plutôt qu’une bavette.
Des médecins femmes pour les musulmanes ? Rien ne l’empêche, rien ne l’oblige. Autrement dit, que celle qui désire du féminin regarde dans l’annuaire et prenne rendez-vous. Par contre, à l’hôpital, lieu de santé public, on n’a pas son mot à dire, sauf à demander s’il y a une machine à café. Autour du cou du médecin, point de sexoscope, mais un stéthoscope. Cela se passe de commentaire.
Le halal dans les cantines ? Contresens. Les repas alternatifs mis en place lorsque le porc est prévu au menu devraient sustenter. Insuffisant ? Occasion alors de manger des légumes (sans bac à confesse) en attendant le dîner chez soi, privé donc, et avec les viandes qu’on désire. Le voile ? Par l’habit, le Coran établit avant tout une conduite morale. La burqa (voile intégral) et le niqab (voile qui ne laisse voir que les yeux) ne reposent sur aucune prescription de l’islam, mais sur le dogme idéologique d’un État. Ils ne traduisent pas un fait de société, mais le fait d’une société qui a son histoire, ses lois, ses particularismes, sa perception de la liberté. C’est ainsi qu’ils sont respectivement portés ou imposés en Afghanistan ou en Arabie Saoudite, par exemple. En France, ces voiles contrarient les fondements de la République et n’y ont donc pas de place. Se plier aux règles d’un pays est une évidence. Cette discipline est d’ailleurs pareillement attendue d’une Française qui, à Kaboul ou à Riyad, se couvre en public. Les musulmans doivent par ailleurs s’inquiéter du message qu’un tel habit peut véhiculer, non pour eux-mêmes, mais pour la communauté en général. En France, ce qui importe n’est pas tant ce que ce tissu cache, mais ce qu’il affiche : son opacité coupe la parole – et parfois le regard –, interdit de fait le dialogue et insinue que l’islam n’a pas à être montré, encore moins partagé, ce qui n’est absolument pas le cas. Ainsi, en se singularisant soi-même, on finit par marginaliser tous les autres.

Aux autres
Les musulmans en bonne majorité s’identifient français, tellement français que leur islam n’est pas visible, du moins pas ostentatoire. Ils sortent progressivement des quartiers difficiles, deviennent propriétaires, ont un niveau de vie confortable et intègrent tous les corps de l’État, l’armée, la police, la Fonction publique, l’administration, etc., mais aussi la sphère politique, y compris au FN d’ailleurs. Ils sont en cela parfaitement intégrés. Le communautarisme musulman n’existe donc pas et certains croyants s’en font même régulièrement le reproche, critiquant leur manque d’unité et de solidarité. En outre, si le CFCM, réputé représentatif, n’est pas écouté, ce n’est pas par défiance, mais parce que le musulman, dans sa culture religieuse, se fait soi-même son opinion sur les textes ou se contente de l’avis de l’imam de proximité. Chaque année par exemple, la date du début du ramadan suscitant des controverses, il finit par opérer son propre choix. Si les musulmans se réunissent à la mosquée, comme les chrétiens à l’église ou les juifs à la synagogue, c’est pour vivre leur foi et en débattre. L’islam des caves (un néologisme douteux pour définir les lieux de prières « sauvages », dont la rue) n’est pas symptomatique d’un intégrisme, mais plus prosaïquement du nombre restreint de mosquées. Celles-ci, lorsqu’elles sont construites, réduisent ou font disparaître ce phénomène.
En fait, le repli du musulman, lorsqu’il existe – celui des quartiers ghettoïsés –, n’est pas un défaut d’intégration, mais un langage de substitution qu’il adresse à cette France qui ne l’accepte pas. De génération en génération, l’immigré puis le « Français d’origine » puis le Français « tout court » a toujours fait ce que la République lui a demandé. Et pour cause, il s’est progressivement éloigné de ses racines. Puis quand il s’est convaincu d’être français, il a été remisé dans un placard à beur et gandoura. Il a fini par devenir une espèce de clone républicain « désâmé », sans début ni fin ni milieu. De ses grands-parents, la terre ne lui parle plus (hormis peut-être l’escapade estivale où il va se sentir plus… français), le parler est rudimentaire (un h encore aspiré et un r mal roulé), la culture résumée à du folklore. De seul lien authentique, il lui reste l’islam. L’islam qui le fait exister, lui donne du sens et, croit-il à tort, qui doit être vu et entendu à l’excès. Cet islam qui l’a reconnu, croit-il encore, se place en opposition à ce pays qui ne l’a jamais considéré comme un de ses fils légitimes. C’est ainsi que l’un et l’autre se rendent inconciliables.
Lorsque l’État explique la non-intégration des musulmans par le seul fait qu’ils se regroupent, il ne fait donc rien de moins que montrer son ignorance : derrière ce faux communautarisme se cachent de vraies discriminations, à l’emploi, l’éducation, la justice, la citoyenneté, etc. On accuse ces jeunes de tous les maux alors qu’ils sont les premiers à subir le chômage, les violences des banlieues difficiles et la misère sociale. Leur « décrochage » vient en réaction au rejet dont ils sont victimes : ils ne sont pas communautaires, ils sont communautarisés.
Et c’est bien là que le bât blesse. Quand le hidjab (voile laissant le visage apparent), prohibé dans les établissements scolaires au nom de la laïcité, est endossé sans contrainte à l’université par des étudiantes majeures qui revendiquent leur droit à la liberté, des voix s’élèvent aussitôt pour étendre son interdiction à la fac, dont la très officielle secrétaire d’État en charge des droits des femmes, Pascale Boistard. En forçant ces musulmanes à un choix cornélien entre leur culte et leurs études, la République prône ainsi l’asservissement de la femme au nom de son émancipation !
La laïcité ne conditionne plus le vivre-ensemble, mais devient un prétexte à l’exclusion. Lorsque Nicolas Sarkozy – ancien président tout de même ! – marque son opposition aux menus de substitution dans les cantines, il vide les assiettes des petits français musulmans qu’il expulse aussitôt de la communauté nationale. Son message est ainsi traduit : « Le porc ou la porte » ou, plus laconique, « La valise ou le cer… velas », bref une version premier âge de la ségrégation religieuse ou de la reconduite à la frontière (on se demande bien laquelle !). Sacrée leçon républicaine…

Aux musulmans et aux autres
La dénonciation du « commusulmanisme » exprime une peur bien réelle, celle de voir des exclus de la République tomber dans la « religion » du terroriste. Or chez ce dernier, l’islam est un leurre : il ne repose ni sur le discours familial, ni sur celui des mosquées, encore moins sur celui du Coran. Ses « prophètes » sont des « prédi-vindicateurs » agenouillés sous des faux minarets et sur des tapis de bombes. Le terrorisme « islamique » est de fait très marginal – tout comme le sont ses actes meurtriers. Et plus il va dans l’extrême, plus il montre son impopularité auprès des croyants eux-mêmes. Aujourd’hui, son principal objectif n’est pas tant de convaincre de nouvelles ouailles, que de conserver celles qu’il a séduites. L’État devrait donc davantage s’atteler à faire sortir ceux qui y sont déjà, plutôt que considérer tout musulman comme un potentiel djihadiste.
Quand, suite à une crispation des religions, le président François Hollande reçoit fin février les représentants des communautés juive et musulmane de France, il veut se poser en rassembleur. Derrière le geste politique, la volonté d’apaisement est réelle. Et la clé est là : à l’État de rappeler qu’il est religieusement neutre et indépendant de toute religion – sont rôle n’est pas de former des imams, mais d’éduquer à la laïcité et ses représentants n’ont pas à afficher leur appartenance confessionnelle ; aux autorités religieuses d’inciter à la cohabitation et au dialogue intercommunautaires.
Sans appartenance à un groupe, l’individu serait bien incapable de vivre. On fait tous partie d’une communauté, parfois même sans le savoir : communauté des chasseurs de papillons, des fendus de la poire et des amoureux de l’abricot, des barbus et des imberbes, des gros bidons et des petits réservoirs, d’Afrique Asie et du reste du monde, etc. Pour autant, tous ces gens qui se reconnaissent à travers ce qu’ils sont ou ce qu’ils aspirent à être ne sont pas incompatibles. Plutôt que de se demander si les musulmans sont intégrés ou non, il importe d’apprendre à vivre ensemble avec intelligence, au-delà de toute croyance. Autrement dit, éviter ce qui vient d’être fait tout au long de cet article, à savoir distinguer les musulmans des autres !

À lire dans Afrique Asie du mois d’avril. 

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,