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28 février 2021

Ghaza oubliée mais encore vivante


Ghaza oubliée mais encore vivante

El Watan, 11 juillet 2015

En ce jour du 7 juillet 2015, un an jour pour jour après le déclenchement des bombardements israéliens aveugles, il fallait que je me rende au complexe italien, dans le quartier Ennasr, à environ 10 minutes de marche de mon domicile.

Un projet réalisé par une firme italienne au début de l’installation de l’autorite palestinienne dans ce territoire. quatre tours d’habitations jumelles, surplombant une grande partie de la ville de Ghaza, avec vue sur mer magnifique pour les résidents dans les étages supérieurs.

Le complexe comportait des boutiques d’un certain standing et des cafés-restaurants où les clients venaient de partout. on y fumait le meilleur narguilé. Le soir du 26 août 2014, quelques heures avant l’annonce du cessez-le-feu, l’état-major israélien a voulu marquer la mémoire des Ghazaouis en rasant un lieu qui aurait dû être un exemple de l’évolution architecturale dans le pays.

Un lieu moderne où il faisait bon vivre. En quelques minutes, les avions de chasse israéliens de type F16 l’ont transformé en un immense tas de gravats et de fer forgé, mélangé aux meubles et produits électroménagers d’une centaine d’appartements, considérés luxueux dans les normes de Ghaza. Je me rappelle encore des sons des explosions qui avaient déchiré cette nuit pénible pour tous les habitants du quartier et de la ville de Ghaza.

Les flammes et les étincelles illuminaient l’obscurité totale due à la coupure de courant électrique. Aujourd’hui, beaucoup de gravats et de débris ont été déblayés, mais le travail est loin d’être terminé. Certains cafés à moitié démolis, fermés pour cause de Ramadhan continuent de recevoir, après la rupture du jeûne, des clients autour de tables disposées au milieu des décombres. Une façon de dire que malgré tout la vie continue.

Avant d’aller vers un autre lieu, je ne pouvais détacher mon regard de la carcasse de l’une des quatre tours de 16 étages encore debout. c’est un danger permanent pour tout l’entourage, car son effondrement peut survenir à tout moment.

Est-ce possible que les pilotes israéliens l’ont laissé exprès dans cet état ? Juste pour maintenir l’inquietude et la peur chez les voisins ? Beaucoup de personnes auxquelles j’avais déjà posé cette question pensent que oui. En route vers Chedjaïya, le quartier martyr. Par chance, la chaleur n’est pas très élevée en cet apres-midi du 20e jour de Ramadhan. Cela m’encourage à prolonger ma tournée dans la ville, mais il me faut un moyen de locomotion.

Et quoi de plus facile que d’arrêter un taxi à Ghaza. Il suffit de vous arrêter au bord de la route et sans faire aucun signe, en quelques minutes vous avez plusieurs choix de véhicules qui ne demandent qu’à vous transporter là où vous le désirez. Parfois, on a l’impression qu’il n’y a pas de vehicules particuliers. Ceci est évidemment une conséquence directe du chômage estimé à 40% de la population active.

D’ailleurs, mon chauffeur Ahmed, âgé de 25 ans, diplomé en sciences économiques de l’université locale Al Azhar, s’est dirigé vers cette profession après être resté sans travail pendant près de deux ans. «Le blocus israélien qui se poursuit depuis 2006 nous a démolis. La moitié des jeunes souhaitent émigrer tellement la situation est difficile. Certains préfèrent mourir noyés que de poursuivre cette vie indigne», m’a confié le jeune homme.

Après avoir traversé la rue Ennasr, nous sommes passés devant le siège du conseil législatif palestinien, paralysé par la division interpalestinienne. Face au siège des parlementaires palestiniens dont le mandat a expiré en 2010, la place du soldat inconnu et le jardin public grouillaient de monde. L’ambiance paraissait détendue. Des enfants s’amusaient à faire des tours à bord de petits véhicules électriques.

Un manège improvisé qui ne coûte pas cher aux parents. La rue Omar El Mokhtar, principale avenue dans le centre-ville qui prend fin aux abords du quartier de Chedjaiya a l’est de la ville, était très animée. Un grand contraste avec l’ambiance qui régnait durant les 51 jours de l’agression israélienne. Par crainte des bombardements, les Ghazaouis préféraient rester chez eux et ne bougeaient qu’en cas de nécessité. Au niveau de la place de la Palestine où se font généralement les rassemblements populaires, l’ambiance ramadhanesque était bien visible. La foule est dense. Les cris des vendeurs, mêlés aux klaxons incessants des véhicules formaient un brouhaha bien spécifique de la ville de Ghaza en temps de non-guerre. On pouvait observer des groupes de citoyens devant des restaurants populaires vendant des «falafels» ou des plats de «houmos» très prisés au moment de la rupture du jeûne.
Paysages chaotiques

D’autres étaient amassés autour de vendeurs de «gataiyef», le gateau populaire-roi du mois de carême. Malgré la circulation assez dense, il ne nous a fallu que quelques minutes pour arriver au quartier Chedjaiya. Des paysages chaotiques, c’est dans ce quartier proche de la frontiere avec l’Etat hebreu que l’armée israélienne a effectué ses pires massacres.

A son entrée ouest se trouve le marché où sont tombés en martyrs 17 citoyens, dont un journaliste et trois membres d’équipes médicales de secours, en plus de 200 blessés.

C’était l’après-midi du 30 juillet 2014. Surpris par une résistance déterminee, efficace, mais surtout invisible, les Israéliens visaient les civils. Ils voulaient en tuer le maximum. Plusieurs obus ont frappé le marché de plein fouet. Après l’arrêt des explosions et la disparition de la fumée, les citoyens ayant accouru vers le lieu ont découvert des scènes macabres. Des corps étendus un peu partout, des blessés qui perdaient leur sang en gémissant de douleur.

Aujourd’hui, la vie a repris le pas dans cet endroit transformé pour un temps en un veritable abattoir. Les étalages sont pleins et les clients sont nombreux. Après quelques minutes de pause dans cet endroit qui respirait, de nouveau, la vie, j’ai demandé au jeune chauffeur de taxi de s’engouffrer dans le quartier. Ma première remarque fut que le taxi avançait normalement dans les rues. Les gravats et les débris qui entravaient la circulation avaient été déblayés. Pour les maisons, rien n’avait changé.

Ce sont les mêmes images de désolation et de chaos que j’avais déja vues à la fin de l’agression israélienne. La différence, aujourd’hui, est que le fer implanté dans le béton paraissait rouillé. Des herbes et des plantes sauvages ont poussé parmi les gravats. Dans les rues et même parmi les décombres, les gens étaient plus nombreux. Nous sommes déjà loin des visages souriants rencontrés en ville et même au niveau de la place de la palestine.

Là, les visages sont fermés et les regards presque menaçants, surtout envers les visiteurs. Aujourd’hui, après toutes les promesses de reconstruction toujours non tenues, ils ont l’impression que c’est du simple voyeurisme. Nous avons garé le véhicule et sommes partis faire quelques pas à pied dans un carré du quartier complètement rasé.

Des enfants qui jouaient à je ne sais quel jeu au milieu des décombres se sont amassés autour de nous. «qu’est-ce que vous faites ici, vous êtes des journalistes ?» nous ont lancé quelques-uns d’entre eux. Un homme, paraissant plus vieux que son âge réel, sorti de je ne sais où, s’est approché de nous et a demandé aux enfants de nous laisser tranquilles.

Après avoir compris que je préparais un reportage sur la situation pour un journal algérien, il a semblé plus décontracté. «Vous savez, il ne faut pas en vouloir aux gens. Ils ont le sentiment d’être abandonnés et oubliés par tout le monde.

Nous vivons dans des conditions insupportables et notre souffrance est difficile à décrire, mais il suffit de regarder autour de vous pour vous en rendre compte vous-même», m’a dit ce père de famille, qui vit sous une tente dressée au milieu des décombres de sa maison. «Nous sommes restés plus de 4 mois dans une école. Avec plusieurs familles dans une même classe, on sentait qu’on avait perdu toute dignité.

Puis, des proches nous ont accueilli chez eux, mais après un mois on commençait à sentir qu’on représentait un lourd fardeau, j’ai decidé alors de revenir chez moi, même si je dois vivre avec mes quatre enfants et ma femme sous une tente.

Des centaines de familles ont fait comme nous», a poursuivi Abou Ali, qui nous a indiqué que leur survie dépendait des aides qu’il reçoit des âmes charitables et de certaines organisations caritatives. Cette rencontre fortuite a été pesante pour moi et pour le jeune chauffeur de taxi qui semblait touché aussi par ce qu’il a vu et entendu. Après avoir pris congé de ce monsieur qui travaillait dans la maçonnerie lorsque les matériaux de construction étaient disponibles, avant l’imposition par Israël de l’embargo en 2006, ou même avant la destruction des tunnels de contrebande par les nouvelles autorités égyptiennes après la destitution du president Mohamed Morsi, en 2013, nous avons décidé de revenir en ville. Une heure nous séparait de la rupture du jeûne.
La division palestinienne, une plaie toujours ouverte

Sur le chemin du retour, toujours par le biais de la rue Omar El Mokhtar, j’ai remarqué un regroupement de jeunes déployant un grand drapeau palestinien et presque tous vêtus de tee-shirts noirs sur un espace vert où se trouvait jadis le siège de plusieurs services sécuritaires et même la prison principale de Ghaza.

Déjà bombardé plusieurs fois par les avions israéliens, Essaraya a été totalement rasé au cours de la guerre de l’été 2014. Je me suis rappelé qu’un mouvement de jeunes n’appartenant à aucune faction palestinienne, militant pour la réunification des rangs palestiniens, avait appelé à un rassemblement à cet endroit pour y rompre le jeûne en groupe après adhan al maghreb, une sorte de repas collectif, mais chacun devait apporter sa propre nourriture avec lui.

Un regroupement symbolique pour rappeler au Hamas, qui contrôle toujours la bande de Ghaza, et au Fatah implanté en Cisjordanie occupée la nécessité de mettre un terme à la division, qui, selon eux, cause beaucoup de torts à la cause palestinienne, mais aussi aux jeunes qui sentent qu’ils sont abandonnes à eux-mêmes, sans véritable avenir.

Ils n’étaient pas nombreux, une trentaine seulement. Ils discutaient entre eux, pas de slogans, pas de cris, ni de banderoles, seulement quelques drapeaux palestiniens. J’ai reconnu parmi le groupe Fadi Sheikh Youssef, âgé de 28 ans, leader du mouvement de jeunes, baptisé «Mouvement du 29 Mai».

En ce jour du mois de mai passé, ils avaient appelé à un rassemblement populaire à l’entrée du quartier de chedjaiya, qui s’est terminé par des coups de matraque des éléments des services sécuritaires du Hamas.

Fadi, lui-même jeune diplômé au chômage, encore célibataire, a été convoqué plusieurs fois pour les services de sécurité internes du Hamas. Il avait même été détenu et parfois frappé pour avoir participé à des rassemblements appelant à la fin de la division, mais n’a jamais renoncé à ce qu’il considère comme sa «première priorité».

Lorsque j’ai voulu comprendre le secret de cette obstination malgré de multiples échecs, il m’a repondu : «Dans ce pays, les chances de salut individuel sont minimes. Il faut que quelqu’un bouge pour tenter de changer cette triste réalité.

A part les jeunes, qui peut faire ça ? Les gens ont peur, mais pas nous. Tout simplement parce que nous n’avons rien à perdre. Regardez-les, ils sont tous au chômage et prennent leur argent de poche de leurs parents, et pourtant ils sont diplômés universitaires.

Avant la division, il y avait des débouchés pour les jeunes, mais plus maintenant. Les plus nationalistes d’entre eux n’hésiteraient pas à quitter Ghaza à la premiere occasion.

Ghaza est devenue non seulement la plus grande prison à ciel ouvert du monde, mais aussi le cimetière le plus grand du monde pour ses jeunes. Je n’arrêterai jamais cette lutte, quelles que soient les conséquences.» Alors que l’on discutait, un type muni d’une caméra photos a commencé à s’approcher, tout en prenant des photos de tous ceux qui étaient presents.

Les jeunes l’ont reconnu et commençaient à lui demander de se rapprocher encore plus afin que les photos soient bien claires. d’autres posaient avec le signe de la victoire si cher au defunt président Yasser Arafat. «Tu ne nous a pas envoyé les dernières photos sur facebook», lui a lancé un des jeunes.

C’etait un élément du redoutable sevice de sécurité interne du Hamas, qui, impassible, continuait à prendre ses photos. Sur ce, j’ai quitté ces jeunes militants qu’on ne peut qu’admirer pour leur courage et leur devouement. Il ne restait que quelques minutes avant la rupture du jeûne. Ahmed m’a reconduit chez moi, tout heureux d’empocher environ 20 dollars américains pour près de trois heures qu’on a passées ensemble.

Quant à moi, dès que j’ai poussé la porte de mon appartement, j’ai senti combien j’étais chanceux de retrouver la chaleur de mon domicile familial. Mes enfants et ma femme étaient déjà à table, mais, bizarrement, bien que la table était bien garnie, je n’avais plus faim.

Fares Chahine

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,