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8 juillet 2020

Pierre Rabhi: «Tout le monde est formaté, comme dans une forme de coma»


©Le problème actuel des migrants ? « En termes de migration, il faut rappeler que l’Europe a migré partout. Ça fait partie de son histoire. Mais on trouve des tas de prétextes pour empêcher les migrants de venir. » ©D.R

©Le problème actuel des migrants ? « En termes de migration, il faut rappeler que l’Europe a migré partout. Ça fait partie de son histoire. Mais on trouve des tas de prétextes pour empêcher les migrants de venir. » ©D.R

Certains voient en lui un gourou, un prophète, un alter ego contemporain de Noé. Il se méfie de ces réductions tantôt hagiographiques, tantôt sarcastiques. Pierre Rabhi, de passage cette semaine en Belgique, pour un hommage à feu son ami Yehudi Menuhin (ce jeudi 20), puis le lendemain pour une conférence sold-out à l’ULB, préfère parler, dit-il, de conscience à conscience. Et quand il parle, c’est à la fois pour parler de désespérance… et d’espoir.

Durant plusieurs décennies, il mena son combat dans une relative discrétion. Le voici aujourd’hui écouté, respecté, s’exprimant partout où il passe devant des salles archi-combles, consulté par des citadins désemparés, des jeunes en mal d’utopie ou même des stars hollywoodiennes.

Durant tout ce temps, Pierre Rabhi est resté plus ou moins le même homme. Ce n’est pas lui qui a pas changé. C’est le monde, dit-il. Il nous en parle.

Cela fait des dizaines d’années que vous portez votre philosophie de la sobriété heureuse. Mais c’est depuis peu, semble-t-il, que l’engouement est là. Comment vous l’expliquez-vous ?

Je crois que de plus en plus de gens reconnaissent que la problématique actuelle est extrêmement périlleuse, et que nous sommes dans une forme de récession de l’esprit. Nous sommes entrés dans une phase de destruction, qui risque d’être irréversible. Nous avons même aujourd’hui la possibilité d’une apocalypse artificielle, avec notamment le nucléaire. Quand on rassemble tout ça, on se rend compte que l’espèce humaine est en train de s’éradiquer elle-même. Je crois que la planète survivra. Quant à l’être humain…

C’est cette angoisse de la catastrophe, et le remède que vous proposez en prônant la philosophie de la sobriété heureuse, qui vous vaut une attention particulière  ?

Le système érigé par le passé pour faire l’éloge moderne de l’homme triomphant, prométhéen, démiurge…, ce système, bâti en partie sur l’exploitation des ressources des pays du Tiers- Monde, débouche aujourd’hui sur une énorme déconvenue. Rien n’a triomphé. C’est même le contraire, aggravé par la vanité humaine. Et croire que le système va se régénérer et repartir comme du temps des Trente Glorieuses est une erreur. On est aujourd’hui dans le manque et l’incertitude. Il y a pourtant une autre façon de voir les choses : par la puissance de la modération. C’est beaucoup plus génial et plus beau d’avoir une grande énergie qui émane de la simplicité et de la modération qu’une énergie exponentielle qui ne cherche qu’à détruire la planète et à appauvrir les ressources.

Je rappelle souvent la légende amérindienne des colibris. Un jour, dit cette légende, il y a eu un immense incendie de forêt. Tous les animaux étaient atterrés. Seul le colibri s’activait et allait chercher quelques gouttes d’eau dans son bec, pour les jeter dans le feu. A un moment, agacé, le tatou lui dit : « Colibri, tu ne penses quand même pas que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répond : « Je sais, mais je fais ma part. » Eh bien je pense que si chacun fait sa part, on a les moyens de changer le déroulement de l’histoire.

Quel est votre regard sur les religions, dans le monde d’aujourd’hui  ?

Les religions monothéistes proclament toutes, à l’origine, que la création est œuvre de Dieu. Je leur dis parfois : « Mais vous devriez alors être les premiers écologistes. » Ce n’est pas le cas. Si les religions avaient joué leur rôle, on ne serait pas obligé aujourd’hui de protéger la vie et la nature à coups de politique écologique… ce qui est une absurdité. L’écologie, c’est la vie. Elle devrait être enseignée aux enfants dès le plus jeune âge. Au lieu de quoi, on vit dans une civilisation de l’insatiabilité. Tout ce que veut notre monde, c’est que nous ressentions sans cesse le manque, afin de nous faire consommer. Alors que si on mange à sa faim, si on est vêtu, soigné et abrité sous un toit, on a ce qu’il faut.

La jeunesse est-elle prête à se lancer dans la révolution pacifiste que vous proposez – celle de la sobriété ?

Elle l’entend, ce message, qui leur parle d’autre chose que de désastre ! C’est par la sobriété qu’on arrivera à la joie. Non pas par le toujours plus ni par la satisfaction programmée. La sobriété désaliène. Or, la société est aliénée. Il règne aujourd’hui une féodalité planétaire. Une forme d’aristocratie basée sur les possessions d’argent, qui asservit tout le monde. Et tout le monde accepte d’être asservi. Tout le monde est formaté, comme dans une forme de coma.

Que vous inspire le combat des candidats à la présidence américaine, Trump-Clinton ?

C’est vraiment affligeant qu’une nation si énorme puisse être en quelque sorte subordonnée à des consciences aussi basses. Quand on a un système politique qui permet à chacun de choisir et qu’elle choisit des gens pareils, les bras m’en tombent. C’est atterrant. La puissance, aujourd’hui, n’est considérée que quand elle est puissance de feu.

Vous ne cessez, de livre en livre, de dire votre méfiance par rapport à la modernité et au progrès…

Je ne crois qu’à un progrès. Celui qui a été proposé par ce type qu’on appelait Jésus, qui prônait l’amour absolu, seul capable de modifier l’histoire de l’humanité. Or, nous avons en nous cette énergie fondamentale, au sens de vibration universelle.

Quand on voit la gestion catastrophique du problème des migrants en Europe, on peut se demander si l’amour du prochain n’est pas un programme trop grand pour l’être humain.

Non, ce n’est pas trop grand. En termes de migration, il faut rappeler que l’Europe a migré partout. Ça fait partie de son histoire. Et ces migrations européennes ont souvent été terribles, associées par exemple en Amérique à l’extermination des Peaux-Rouges, cette race magnifique. Et là, on a quelques misérables qui cherchent aujourd’hui la sécurité, tant leur vie chez eux est dramatique. Et on trouve des tas de prétextes pour les empêcher de venir. On est en plein obscurantisme. L’humanité est devenue la pire des catastrophes planétaires.

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,