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18 novembre 2019

Race. Racisme structurel. Privilège blanc


Actualité

Olivier Mukuna

Mardi 23 octobre 2018

Je viens de finir l’ouvrage de ma consoeur, Reni Eddo-Lodge, et à chaque page tournée, je buvais du petit bissap… Quel bien fou cela fait de lire et relire sous cette plume afro-anglaise, lucide et alerte, de 18 ans ma cadette, l’essentiel de nos analyses, le fond de ce que nous ne cessons d’écrire depuis 15 ans, les angles des articles et statuts postés sur Facebook depuis 10 ans…

Tandis qu’en France, en Belgique ou en Suisse, les journalistes experts du racisme structurel – de la trempe d’une Reni Eddo-Lodge – sont diffamés, diabolisés, placardisés, censurés et mis au chômage, notre consoeur, elle, a remis Big Ben à l’heure ! Placé un bel uppercut à une intelligentsia so white qui ne sait plus à quelle hypocrisie se vouer pour préserver le statu quo et sa domination raciale. A partir de son blog, puis de son livre édité avec des alliés blancs, Eddo-Lodge a soulevé un débat médiatique et national, désormais incessant, tout en raflant le prix de « l’essai de l’année »…

Quel contraste avec mon plat pays !

Où, en matière de racisme structurel comme de privilège blanc, il faut encore se taper les inepties d’une Delvaux (Le Soir) ou les choix éditoriaux affligeants d’un Sacha Daout (RTBF) ! Où peu osent associer le qualificatif « structurel » au mot « racisme » dès qu’une caméra tourne. Où l’on patauge dans le déni colonial depuis plus d’un demi-siècle. Où l’on cultive un négationnisme bon enfant quant aux ravages et crimes négrophobes ; telle la noyade « accidentelle » de l’afro-descendant, Ben Kurtis, 4 ans, qui n’intéresse aucun média puisqu’il ne s’est pas filmé sur Instagram avant de mourir et n’avait pas l’avantage de présenter la météo à la RTBF…

Oui, la reconnaissance britannique du travail de Reni Eddo-Lodge, doublée d’un indéniable progrès médiatique sur sa thématique outre-Manche, montre tout le retard qu’il nous reste à combler ; tout le boulot qu’il reste à accomplir en nos contrées francophones.

On pourrait d’ailleurs commencer par la traduction française du titre de son livre. Aussi lamentable et débile que celle décidée, deux ans plus tôt, pour le titre de l’essai du journaliste et écrivain afro-américain Ta-Nehisi Coates (2016).

Les deux ouvrages ont été traduits en français par le même éditeur : Autrement. J’ignore quel savant comité de blanc-he-s à « Autrement » a cru malin ou pertinent de titrer l’essai de Coates : « Une colère noire – Lettre à mon fils » ? Mais faudra leur dire que, même au quotidien Libération, ils ont fini par comprendre qu’il fallait cesser avec les jeux de mots foireux en titres.

« Between the world and me » (« Entre le monde et moi ») est le titre original du livre de Coates ! Et s’il s’agit bien d’une lettre à son fils, l’essayiste y alterne surtout colère froide et espoir mesuré pour brillamment décliner que « la destruction du corps noir est une tradition, un héritage, le fondement même de la prospérité de l’Amérique blanche ».

Pour le titre français de l’essai de Reni, la blanchité éditoriale d’Autrement en a rajouté une couche dans le foutage de gueule. Le titre original « Why I’m no longer talking to white people about race » signifie clairement : « Pourquoi, je ne parle plus de la race aux blancs »… Et non le simpliste et dévoyé : « Le racisme est un problème de blancs ». Dans ce choix déformateur et réducteur – que de bonnes âmes feront passer pour une « regrettable » obsession commerciale -, je reconnais une classique agression négrophobe. Une décision de falsification et d’infériorisation de l’expression centrale – le titre ! – du livre d’une journaliste afro-descendante. Ou pour conclure « autrement » et comme l’a bien mieux écrit Ta-Nehisi Coates : « Le racisme n’est pas juste une haine simpliste. C’est, le plus souvent, une large sympathie envers certains et le plus large scepticisme envers d’autres »…

Chapitre après chapitre, Reni Eddo-Lodge secoue fort habilement l’inconscience criminelle des privilégiés blancs en société structurellement raciste. Si elle harangue les mieux intentionnés et les plus honnêtes à contribuer à solutionner ce qui les indiffèrent ou ce qu’ils ne perçoivent pas, jamais, elle ne circonscrit le racisme au seul « problème des blancs ».

Elle écrit et conclu, au contraire, que le racisme structurel demeure le problème de tous les Britanniques et qu’il incombe à toutes et à tous d’en finir ; d’enfin démanteler ce privilège racial blanc au bénéfice d’une égalité de traitement effective entre tous les citoyens de Grande-Bretagne !

4 extraits flamboyants (parmi des dizaines d’autres) :

– « A l’âge de 4 ans, j’ai demandé à ma mère quand est-ce que j’allais devenir blanche, parce qu’à la télé, les gentils étaient tous blancs, et les méchants étaient tous noirs ou basanés. Comme j’estimais être quelqu’un de bien, j’allais forcément finir par devenir blanche. Ma mère se souvient encore de mon air abattu lorsqu’elle m’a annoncé la mauvaise nouvelle… Le blanc est la couleur de la neutralité. Le blanc est la couleur par défaut. Quand nous arrivons au monde, nous trouvons un scénario déjà écrit, qui nous indique quoi penser des étrangers selon leur couleur de peau, leur accent ou leur statut social : l’humanité toute entière est codée en blanc. La couleur de peau noire, en revanche, est perçue comme « l’autre’, celle dont on doit se méfier. Dans l’imaginaire collectif de l’humanité, ceux qui sont identifiés comme des menaces ne sont pas blancs. Ces messages étaient tellement puissants que la petite fille de 4 ans que j’étais les avait déjà identifiés, en regardant la télévision, et en remarquant que les personnes qui me ressemblaient étaient, dans le pire des cas, des criminels ou, au mieux, des seconds rôles vulgaires. » (pp.111-112).

– « Nous devons considérer le racisme de manière structurelle pour en percevoir la nature insidieuse. Nous devons observer la manière dont il s’infiltre, tel un gaz toxique, dans tout ce qui nous entoure. »(p. 257).

– « Souvent les blancs me demandent très sincèrement ce que je leur conseille de faire pour contribuer à l’élimination du racisme. L’activisme antiraciste – sa logistique, sa stratégie, son organisation – doit être dirigé par des gens qui savent précisément ce que c’est que de vivre l’injustice. Mais je crois que les blancs qui reconnaissent l’existence du racisme ont un rôle incroyablement important à jouer. Toutefois, ce rôle ne peut être joué s’ils pataugent dans la culpabilité. Le soutien des blancs peut parfois prendre la forme d’aide financière ou administrative, apportées à des groupes qui font un boulot essentiel. Parfois, ils n’interviennent que si on le leur demande, en tant qu’observateurs de la situation. Leur soutien prend parfois la forme d’un plaidoyer antiraciste, prononcé dans les milieux exclusivement blancs. Chers amis blancs, vous devez parler de race avec les autres blancs. Oui, vous serez peut-être qualifiés d’extrémistes, mais vous n’avez rien à perdre. » (pp. 249-250).

– « C’est à vous et à moi qu’il incombe de démanteler ce que nous acceptions autrefois comme une vérité. Il en est de notre devoir. Nous devons nous y atteler, quelles que soient les ressources à notre disposition. Nous devons modifier les discours. Nous devons modifier les structures. Nous devons restituer l’histoire britannique dans son intégralité. Nous devons faire entendre que la couleur noire est britannique, que la couleur marron est britannique, et que nous n’allons certainement pas nous en aller. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre qu’un héros surgisse à notre rescousse. Plutôt que de devoir réagir à des programmes injustes, nous devrions les rejeter en bloc et concevoir les nôtres ». (pp. 258-259).

Voilà.
Cela m’aura pris quelques heures pour fignoler cette chronique virtuelle (et gratuite) sur la version française d’un essai que j’estime capital. Sur un travail journalistique que trop peu d’entre vous – noirs, basanés, métis ou blancs – prendront la peine ou trouveront l’audace de partager. Et je ne parle même pas de se le procurer. Mais si, un jour, ce genre d’essai dépassait les ventes de ceux de Zemmour, alors d’accord : je lâcherai le clavier et fermerai ma grande gueule pendant au moins 3 mois.

Olivier Mukuna
Bruxelles, le 23 octobre 2018

 

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Source : Olivier Mukuna

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,