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11 décembre 2019

Un rapport d’expertise vient d’estimer à 250 000 euros le montant des primes remises en liquide au personnel de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.


mediapart,

 PAR FABRICE ARFI ET KARL LASKE

Un rapport d’expertise vient d’estimer à 250 000 euros le montant des primes remises en liquide au personnel de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Cela vient confirmer l’« absence de sincérité des comptes de campagne » et l’« ampleur de la circulation d’espèces en marge de la campagne » soulignées par les enquêteurs. Ces sommes n’ont jamais été déclarées aux autorités de contrôle

 

 

Dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi, les pièces du puzzle semblent s’agencer une à une. Après la mise au jour de l’arrivée de fonds libyens sur le compte des intermédiaires proches du futur président de la République, et l’aveu par Ziad Takieddine de leur remise en espèces, l’enquête démontre à présent l’utilisation d’argent noir par l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy.

Un rapport d’expertise remis le 28 août dernier aux juges d’instruction parisiens Aude Buresi et Serge Tournaire évalue désormais à 250 000 euros les primes versées en espèces, en 2007, aux salariés de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Ces sommes n’ont jamais été déclarées aux autorités de contrôle, selon l’enquête.

Cette somme en liquide ne concerne que les petites mains de la campagne : l’enquête a par ailleurs établi des circulations d’espèces au bénéfice personnel du premier cercle de Nicolas Sarkozy.

Eric Woerth, Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy. © Reuters

Cette nouvelle avancée judiciaire vient sévèrement mettre à mal les arguments développés en procédure par le trésorier de la campagne électorale incriminée, Éric Woerth (aujourd’hui président de la commission des finances de l’Assemblée nationale), Claude Guéant, alors directeur de campagne, mais aussi par le candidat Nicolas Sarkozy lui-même, qui, tous, ont assuré que les financements de l’élection de 2007 avaient respecté les règles en vigueur.

Dans ce dossier, Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Éric Woerth ont comme point commun d’avoir été mis en examen par les juges pour « financement illicite de campagne électorale », en plus de « corruption » pour les deux premiers, parmi d’autres délits présumés dont ils sont également accusés, notamment celui de « recel de détournement de fonds publics libyens ».

Les enquêteurs avaient été mis sur la piste des espèces de la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy par un pivot de celle de 2012, Jérôme Lavrilleux. Celui-ci s’était retrouvé dans la lessiveuse du scandale Bygmalion, pour lequel l’ancien président français a été renvoyé au tribunal correctionnel – ce renvoi a été confirmé par la cour d’appel de Paris mais fait encore l’objet d’un pourvoi en cassation.

Or, entendu début 2017 par les policiers de l’Office anti-corruption (OCLCIFF), Jérôme Lavrilleux avait clairement laissé entendre que d’importantes sommes en espèces avaient abondé la campagne de 2007 en dehors de toute comptabilité, et qu’un système de fausses factures avait été préféré en 2012 pour supporter la multiplication par plus de deux des frais électoraux.

L’enquête sur l’affaire Bygmalion a estimé le coût réel de la campagne de 2012 à 42,8 millions d’euros, pour 22,5 millions autorisés…

« La campagne de 2012 a coûté la même chose que celle de 2007 ! Sauf que Bygmalion a été remplacé par des palettes de billets. Provenant de Libye, c’est ça ? »avait même déclaré Jérôme Lavrilleux au Monde quelques semaines après son audition dans le dossier libyen.

Depuis, l’enquête a largement conforté ses dires. En septembre 2017, un premier rapport de synthèse de la police soulignait en effet « l’absence de sincérité des comptes de campagne » et pointait l’« ampleur de la circulation d’espèces en marge de la campagne » de Nicolas Sarkozy.

Plusieurs salariés de la campagne de 2007 ont raconté devant les enquêteurs avoir perçu des primes en liquide, en grosses coupures. « J’ai discuté avec pas mal de salariés des Républicains que je connais depuis longtemps, certains m’ont dit qu’ils avaient eu une prime directement sur leur fiche de paie, et d’autres effectivement dans des enveloppes […] D’après ce que j’ai compris, absolument tout le personnel de l’UMP de l’époque a été récompensé après la victoire », a expliqué un ancien comptable du parti.

Un témoin a même relaté une anecdote embarrassante : « Je me souviens que c’était le défilé dans le bureau de Talvas [l’adjoint d’Éric Woerth à la cellule trésorerie – ndlr], que tout le monde venait chercher son enveloppe. Il a tiré cette enveloppe d’un coffre-fort qui contenait de nombreuses autres enveloppes, plusieurs centaines. »

À la peine lors de son audition par les juges en mai 2018, Éric Woerth avait fini par lâcher : « Je vois bien que vous vous dites qu’il y a eu beaucoup d’argent liquide dans cette campagne. » L’actuel président de la commission des finances de l’Assemblée a fini par reconnaître que des espèces avaient pu circuler pendant la campagne et qu’elles avaient été distribuées après l’élection, ne pouvant être imputées aux frais électoraux. Il avait estimé que les sommes en jeu ne dépassaient pas les 30 000 euros.

En réalité, l’expertise désormais entre les mains des juges a valorisé ces montants à près de dix fois plus, sans prendre en compte les éventuels émoluments versés à des stagiaires.

Sur l’origine des fonds, Éric Woerth a livré une explication qui a laissé pour le moins dubitatifs les anciens salariés de la campagne autant que les enquêteurs. Il a parlé de dons anonymes envoyés en grosses coupures par la poste par de mystérieux donateurs… Une explication jugée « captieuse » — c’est-à-dire qui vise délibérément à tromper —, selon un rapport de police.

De fait, plusieurs anciens salariés de l’UMP (aujourd’hui Les Républicains) ont réfuté les explications d’Éric Woerth. Notamment l’ancienne cheffe du courrier au sein du parti : « Je n’ai jamais vu de courrier arrivant qui contenait des espèces. »

Dans ce contexte, la découverte de la location d’une chambre forte par Claude Guéant à l’agence Opéra de la BNP, à Paris, le temps des élections a vivement intrigué les enquêteurs, tout comme le personnel de l’UMP.

Le bras droit de Nicolas Sarkozy, qui est l’un des protagonistes centraux des soupçons de la corruption par le régime Kadhafi, s’y est présenté à sept reprises entre le 23 mars et le 19 juillet 2007. Le personnel de la banque a concédé devant les enquêteurs qu’il était rarissime qu’un particulier loue un coffre-fort d’une si grande taille ; un homme pouvait y entrer debout sans se baisser.

Claude Guéant, le 28 septembre 2015, au tribunal de Paris. © Reuters

Claude Guéant, qui a varié dans ses déclarations sur l’utilisation de cette fameuse chambre forte, est allé jusqu’à prétendre qu’il l’avait ouverte pour y entreposer des… discours de Nicolas Sarkozy. Une explication qualifiée d’« aberrante » par une ancienne salariée du parti : « II y avait un coffre-fort dans le bureau de M. Sarkozy. Cela n’a aucun sens. Les discours ont toujours transité par mail, même à l’Élysée quand il était président de la République. »

« Je ne savais pas qu’il y avait cette location avant de l’apprendre par la presse », a prétendu de son côté Nicolas Sarkozy lors de sa mise en examen.

Mais au-delà de la campagne électorale, l’enquête a déjà montré dans l’affaire libyenne que le premier cercle de Nicolas Sarkozy avait manipulé des quantités astronomiques d’espèces. Les policiers ont stigmatisé dans un rapport l’« usage immodéré » de l’argent liquide de Claude Guéant, à titre personnel.D’après le dossier judiciaire, Claude Guéant a ainsi disposé entre 2003 et 2013 d’au moins 325 000 euros en cash – il s’agit des sommes dont les policiers ont pu retrouver la trace –, alors que durant la même décennie il n’a retiré de ses comptes en banque que 2 450 euros et qu’il a reconnu la perception de 110 000 euros détournés des caisses du ministère de l’intérieur et pour lesquels il a été condamné en première instance et en appel.

Reste donc un minimum de 211 550 euros au sujet desquels Claude Guéant a opposé une seule réponse face aux magistrats : « J’exerce mon droit au silence. »

Des espèces importantes ont également été retrouvées dans l’entourage de Brice Hortefeux, ainsi que sur l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Boris Boillon, qui a toujours revendiqué sa proximité avec l’ancien régime libyen et tout particulièrement avec Mouammar Kadhafi.

Le diplomate avait été interpellé en juillet 2013, gare du Nord, à Paris, avec 350 000 euros et 40 000 dollars en espèces non déclarés. L’essentiel des billets – 257 400 euros en billets de 100 – provenait de la Banque centrale de Finlande qui les a fabriqués en juin 2003.

Les douanes, en charge de l’enquête, ont pu établir que les billets n’avaient jamais été mis en circulation dans l’économie réelle et avaient, de ce fait, été probablement livrés à une institution ou un État, sans qu’il ait été possible de déterminer lequel.

Un témoin protégé, enregistré sous le matricule 123, a indiqué aux enquêteurs de l’affaire libyenne que Boris Boillon faisait partie avec Claude Guéant des sarkozystes à avoir perçu de l’argent liquide du régime Kadhafi.

https://www.mediapart.fr/journal/international/060919/affaire-libyenne-250-000-euros-en-especes-pour-les-primes-de-la-campagne-2007?utm_source=20190906&utm_medium=email&utm_campaign=HEBDO&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[HEBDO]-20190906&M_BT=1599463600023

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,