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5 avril 2020

Toute la Vérité sur Julien Assange


Toute la vérité sur Julian Assange : ‘Un système assassin est en train d’être créé sous nos yeux’

par lecridespeuples

Intrrview de Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture

Plutôt que les gesticulations des saltimbanques Branco & Dupond-Moretti, qui veulent faire croire aux nigauds que la France macronienne, plus que jamais asservie à Washington, pourrait ne serait-ce qu’envisager un instant d’accorder l’asile politique à Assange, cette même France-esclavissime qui sous Hollande a mis en danger la vie d’Evo Morales et violé son immunité pour s’assurer que Snowden n’était pas à bord de l’avion présidentiel, voilà un rappel des faits nécessaire que ni Le Monde ni Mediapart, parties prenantes de la cabale contre Assange, ne daigneraient fournir à leurs lecteurs.

***

« Je n’ai jamais vu d’affaire comparable » Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture.

Une allégation de viol inventée et des preuves fabriquées en Suède, des pressions du Royaume-Uni pour ne pas abandonner l’affaire, un juge partial, la détention dans une prison à sécurité maximale, la torture psychologique… et bientôt l’extradition vers les États-Unis, où il pourrait faire face à 175 ans de prison pour avoir dénoncé des crimes de guerre. Pour la première fois, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, parle en détail des découvertes explosives de son enquête sur le cas du fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

Une interview réalisée par Daniel Ryser, Yves Bachmann (Photos) et Charles Hawley (Traduction), le 31 janvier 2020.

Source : https://www.republik.ch/2020/01/31/nils-melzer-about-wikileaks-founder-julian-assange

Traduction : lecridespeuples.fr

1. La police suédoise a fabriqué de toutes pièces une histoire de viol 

Nils Melzer, pourquoi le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture s’intéresse-t-il à Julian Assange ?

C’est une chose que le ministère allemand des Affaires étrangères m’a récemment demandée : est-ce vraiment votre mandat principal ? Assange est-il victime de torture ?

Quelle a été votre réponse ?

L’affaire relève de mon mandat de trois manières différentes.

Premièrement, Assange a publié des preuves de torture systématique. Mais au lieu des responsables de ces actes de torture, c’est Assange qui est persécuté.

Deuxièmement, il a lui-même été maltraité au point qu’il présente maintenant des symptômes de torture psychologique.

Et troisièmement, il doit être extradé vers un pays qui détient des personnes comme lui dans des conditions de détention qu’Amnesty International a qualifiées de torture.

En résumé : Julian Assange a révélé des actes de torture, a été torturé lui-même et pourrait être torturé à mort aux États-Unis. Et un cas comme celui-ci ne devrait pas faire partie de mon domaine de responsabilité ? Au-delà de cela, l’affaire a une importance symbolique et affecte tous les citoyens des pays démocratiques.

Pourquoi n’avez-vous pas abordé le cas beaucoup plus tôt ?

Imaginez une pièce sombre. Soudain, quelqu’un fait la lumière sur l’éléphant qui se trouve dans la pièce, à savoir les criminels de guerre, la corruption. Assange est l’homme à l’honneur (qui a permis de révéler tout cela). Les gouvernements incriminés sont brièvement sous le choc, mais ils détournent ensuite l’attention avec des accusations de viol. C’est une manœuvre classique lorsqu’il s’agit de manipuler l’opinion publique. L’éléphant disparaît à nouveau dans l’obscurité, derrière les projecteurs. Et Assange devient le centre d’attention à la place, et nous commençons à nous demander si Assange fait du skateboard à l’ambassade ou s’il nourrit correctement son chat. Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un pirate informatique, un espion et un narcissique (notamment à en croire Le Monde et Mediapart). Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’estompent dans l’obscurité. J’ai également perdu ma concentration, malgré mon expérience professionnelle, qui aurait dû me conduire à être plus vigilant.

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Cinquante semaines de prison pour avoir violé les termes de sa libération sous caution : Julian Assange en janvier 2020 dans un fourgon de police, en route vers la prison de sécurité maximale de Belmarsh située à Londres.

Commençons par le commencement : qu’est-ce qui vous a amené à vous saisir de l’affaire ?

En décembre 2018, ses avocats m’ont demandé d’intervenir. J’ai d’abord refusé. J’étais surchargé par d’autres requêtes et je ne connaissais pas vraiment le dossier. Mon impression, largement influencée par les médias, était également teintée par le préjugé selon lequel Julian Assange était en quelque sorte coupable et qu’il voulait me manipuler. En mars 2019, ses avocats m’ont approché pour la deuxième fois car les indications qu’Assange serait bientôt expulsé de l’ambassade d’Équateur se faisaient de plus en plus fortes. Ils m’ont envoyé quelques documents clés et un résumé de l’affaire, et j’ai pensé que mon intégrité professionnelle exigeait que j’examine au moins le matériel.

Et puis ?

Il est rapidement devenu clair pour moi que quelque chose n’allait pas. Qu’il y avait une contradiction qui n’avait aucun sens pour moi avec ma vaste expérience juridique : pourquoi une personne ferait-elle l’objet d’une enquête préliminaire de neuf ans pour viol sans qu’aucune accusation n’ait jamais été déposée ?

Est-ce inhabituel ?

Je n’ai jamais vu de cas comparable. N’importe qui peut déclencher une enquête préliminaire contre quelqu’un d’autre en se rendant simplement à la police et en accusant ladite personne d’un crime. Cependant, les autorités suédoises ne se sont jamais intéressées aux témoignages d’Assange. Elles l’ont intentionnellement laissé dans l’incertitude. Imaginez simplement être accusé de viol pendant neuf ans et demi par tout un appareil d’État et par les médias sans jamais avoir eu la chance de vous défendre, car aucune accusation n’avait jamais été déposée.

Vous dites que les autorités suédoises ne se sont jamais intéressées aux témoignages d’Assange. Mais les médias et les agences gouvernementales ont brossé un tableau complètement différent au fil des ans : Julian Assange, disent-ils, a fui le système judiciaire suédois afin d’éviter de devoir rendre compte de ses actes.

C’est ce que j’ai toujours pensé, jusqu’à ce que je commence à enquêter. Mais c’est précisément l‘inverse qui est vrai. Assange a dénoncé les autorités suédoises à plusieurs reprises car il voulait être entendu et répondre aux accusations. Mais les autorités ont fait la sourde oreille.

Que voulez-vous dire par là ?

Permettez-moi de commencer par le commencement. Je parle couramment le suédois et j’ai donc pu lire tous les documents originaux. Je pouvais à peine en croire mes yeux : selon le témoignage de la femme en question, un viol n’avait jamais eu lieu. Et pas seulement cela : le témoignage de cette femme a ensuite été modifié par la police de Stockholm sans son implication afin de faire en quelque sorte penser à un possible viol. J’ai tous les documents en ma possession, les mails, les SMS.

« Le témoignage de la femme a ensuite été modifié par la police ». De quelle manière exactement ?

Le 20 août 2010, une femme nommée S. W. est entrée dans un poste de police de Stockholm avec une deuxième femme nommée A. A. La première femme, S. W., a déclaré qu’elle avait eu des relations sexuelles consensuelles avec Julian Assange, mais qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a dit qu’elle craignait maintenant d’être infectée par le VIH et voulait savoir si elle pouvait forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Elle a déclaré qu’elle était vraiment inquiète. La police a enregistré sa déclaration et a immédiatement informé le parquet. Avant même la fin de l’interrogatoire, S. W. a été informé qu’Assange serait arrêté pour des soupçons de viol. S. W. a été choquée et a refusé de poursuivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un SMS à un ami lui disant qu’elle ne voulait pas incriminer Assange, qu’elle voulait seulement qu’il passe un test de dépistage du VIH, mais que la police voulait apparemment « mettre la main sur lui ».

Qu’est-ce que ça veut dire ?

S. W. n’a jamais accusé Julian Assange de viol. Elle a refusé de participer à d’autres interrogatoires et est rentrée chez elle. Néanmoins, deux heures plus tard, un gros titre est apparu sur la première page d’Expressen, un tabloïd suédois, disant que Julian Assange était soupçonné d’avoir commis deux viols.

Deux viols ?

Oui, car il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne voulait pas non plus porter plainte ; elle avait simplement accompagné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été interrogée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait harcelée sexuellement. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je peux seulement indiquer l’ordre des événements : une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas porter plainte mais veut demander un test de dépistage du VIH. La police décide alors que cela pourrait être un cas de viol et une affaire justifiant l’intervention du procureur. La femme refuse de suivre cette version des événements, puis rentre chez elle et écrit à un ami que ce n’était pas son intention, mais que la police veut « mettre la main sur » Assange. Deux heures plus tard, l’affaire sort dans la presse. Comme nous le savons aujourd’hui, les procureurs l’ont divulguée à la presse, et ils l’ont fait sans même inviter Assange à faire une déclaration. Et la deuxième femme qui aurait été violée selon les titres du 20 août n’a été interrogée que le 21 août.

Qu’a dit la deuxième femme lorsqu’elle a été interrogée ?

Elle a dit qu’elle avait mis son appartement à la disposition d’Assange, qui était en Suède pour une conférence. Un petit appartement d’une pièce. Quand Assange était dans l’appartement, elle est rentrée à la maison plus tôt que prévu, mais lui a dit que ce n’était pas un problème et qu’ils pouvaient dormir dans le même lit. Cette nuit-là, ils ont eu des relations sexuelles consensuelles, avec un préservatif. Mais elle a dit que pendant les rapports sexuels, Assange avait intentionnellement déchiré le préservatif. Si cela est vrai, il s’agit bien sûr d’une infraction sexuelle dite « furtive ». Mais la femme a également déclaré qu’elle n’avait remarqué que plus tard que le préservatif était déchiré. C’est une contradiction qui aurait dû absolument être clarifiée. Si je ne le remarque pas, je ne peux pas savoir que l’autre l’a déchiré intentionnellement. Pas une seule trace d’ADN d’Assange ou d’A. A. n’a pu être détectée sur le préservatif qui a été présenté comme preuve.

Comment les deux femmes se connaissaient-elles ?

Elles ne se connaissaient pas vraiment. A. A., qui accueillait Assange et était son attachée de presse, avait rencontré S. W. lors d’un événement où S. W. portait un pull en cachemire rose. Apparemment, elle savait par Assange qu’il était intéressé par une rencontre sexuelle avec S. W., car un soir, elle a reçu un SMS d’une connaissance disant qu’il savait qu’Assange était chez elle et que lui, la connaissance, aimerait entrer en contact avec Assange. A. A. a répondu : Assange couche apparemment en ce moment avec la « fille en cachemire ». Le lendemain matin, S. W. a parlé avec A. A. au téléphone et a dit qu’elle aussi avait couché avec Assange et craignait maintenant d’être infectée par le VIH. Cette préoccupation était apparemment réelle, car S.W. est même allée à une clinique pour consultation. A. A. a ensuite suggéré : allons voir la police ; ils peuvent forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Les deux femmes, cependant, ne se sont pas rendues au poste de police le plus proche, mais à un poste assez éloigné où une amie de A. A. travaille comme policière. Celle-ci a ensuite interrogé S. W., initialement en présence d’A. A., ce qui n’est pas réglementaire. Jusqu’à présent, cependant, le seul problème était tout au plus un manque de professionnalisme. La malveillance délibérée des autorités ne s’est manifestée que lorsqu’elles ont immédiatement diffusé les soupçons de viol via la presse à sensation, et ce sans avoir entendu A. A. et en contradiction avec la déclaration de S. W. Cela violait également une interdiction claire dans la loi suédoise de ne pas divulguer les noms des victimes ou des auteurs présumés dans les affaires d’infraction sexuelle. L’affaire avait maintenant été portée à l’attention du procureur général de la capitale, qui a suspendu l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, estimant que même si les déclarations de S. W. étaient crédibles, rien n’indiquait qu’un crime avait été commis.

Mais c’est alors que l’affaire a vraiment pris des proportions énormes. Pourquoi donc ?

Ensuite, le superviseur de la policière qui avait mené l’interrogatoire lui a écrit un e-mail lui disant de réécrire la déclaration de S. W.

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Les copies originales des échanges de courrier entre la police suédoise.

Qu’est-ce que la policière a changé ?

Nous ne le savons pas, car la première déclaration a été directement réécrite dans le programme informatique et n’existe plus. Nous savons seulement que la déclaration d’origine, selon le procureur général, ne contenait apparemment aucune indication qu’un crime avait été commis. Dans le formulaire édité, il est dit que les deux personnes ont eu des relations sexuelles plusieurs fois, consenties et avec un préservatif. Mais le matin, selon la déclaration révisée, la femme s’est réveillée parce qu’il a essayé de la pénétrer sans préservatif. Elle lui demande : « Tu portes un préservatif ? » Il répond : « Non » Puis elle dit : « Tu ferais mieux de ne pas avoir le VIH », et elle lui permet de continuer. La déclaration a été révisée sans la participation de la femme en question et n’a pas été signée par elle. Il s’agit d’un élément de preuve manipulé à partir duquel les autorités suédoises ont ensuite fabriqué une histoire de viol.

Pourquoi les autorités suédoises feraient-elles une chose pareille ?

Le timing est décisif : fin juillet, Wikileaks, en collaboration avec le New York Times, le Guardian et Der Spiegel, a publié le « Journal de guerre d’Afghanistan ». C’était l’une des plus grandes fuites de l’histoire de l’armée américaine. Les États-Unis ont immédiatement exigé que leurs alliés inondent Assange d’affaires criminelles. Nous ne connaissons pas toute la correspondance, mais Stratfor, un cabinet de conseil en sécurité qui travaille pour le gouvernement américain, a apparemment conseillé aux responsables américains de noyer Assange sous toutes sortes d’affaires criminelles durant les 25 prochaines années.

2. Assange contacte le pouvoir judiciaire suédois à plusieurs reprises pour faire une déclaration, mais il est rejeté

Pourquoi Assange ne s’est-il pas livré à la police à l’époque ?

Il a fait. Je l’ai mentionné plus tôt.

Veuillez nous expliquer cela plus en detail.

Assange a appris les allégations de viol par la presse. Il a contacté la police pour pouvoir faire une déclaration. Bien que le scandale ait atteint le public, il n’a été autorisé à le faire que neuf jours plus tard, alors que l’accusation d’avoir violé S. W. n’était plus poursuivie par la justice, le procureur ayant classé l’affaire. Mais les procédures liées au harcèlement sexuel de A. A. se poursuivaient. Le 30 août 2010, Assange s’est présenté au poste de police pour faire une déclaration. Il a été interrogé par le même policier qui avait depuis ordonné la révision de la déclaration de S. W. Au début de la conversation, Assange a déclaré qu’il était prêt à faire une déclaration, mais a ajouté qu’il ne voulait pas la lire à nouveau dans la presse. C’est son droit et il a reçu l’assurance que cela serait accordé. Mais le soir même, tout était à nouveau dans les journaux. Cela ne pouvait provenir que des autorités car personne d’autre n’était présent lors de son interrogatoire. L’intention était très clairement de salir son nom.

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Le professeur suisse de droit international, Nils Melzer, est photographié près de Bienne, en Suisse.

D’où est venue l’histoire selon laquelle Assange cherchait à éviter la justice suédoise ?

Cette version a été fabriquée, mais elle n’est pas conforme aux faits. S’il avait essayé de se cacher, il n’aurait pas comparu de son plein gré au poste de police. Sur la base de la déclaration révisée de S. W., un appel a été déposé contre la tentative du procureur de suspendre l’enquête, et le 2 septembre 2010, la procédure d’enquête pour viol a repris. Un représentant légal du nom de Claes Borgström a été nommé pour les deux femmes aux frais du contribuable. L’homme était un associé du cabinet d’avocats du précédent ministre de la Justice, Thomas Bodström, sous la supervision duquel le personnel de sécurité suédois avait saisi deux hommes en plein milieu de Stockholm au simple prétexte que les États-Unis les considéraient suspects. Les deux hommes ont été saisis sans aucune forme de procédure judiciaire, puis livrés à la CIA, qui les a torturés. Cela montre plus clairement le contexte transatlantique de cette affaire. Après la reprise de l’enquête pour viol, Assange a indiqué à plusieurs reprises par l’intermédiaire de son avocat qu’il souhaitait répondre aux accusations. Le procureur responsable de l’affaire a continué de repousser cette audition. À un moment, cela ne collait pas avec le calendrier du procureur ; à un autre, le policier responsable était malade. Trois semaines plus tard, son avocat a finalement écrit qu’Assange devait absolument se rendre à Berlin pour une conférence et a demandé s’il était autorisé à quitter le pays. Le parquet lui a donné l’autorisation écrite de quitter la Suède pour de courtes périodes.

Et puis ?

Le fait est que le jour où Julian Assange a quitté la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il partait pour une courte ou une longue période, un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Il est allé de Stockholm à Berlin sur un vol de Scandinavian Airlines. Pendant le vol, ses ordinateurs portables ont disparu de ses bagages enregistrés. À son arrivée à Berlin, Lufthansa a demandé une enquête à SAS, mais la compagnie aérienne a apparemment refusé de fournir la moindre information.

Pourquoi ?

C’est exactement le problème. Dans cette affaire, il se passe constamment des choses qui ne devraient pas être possibles, à moins de les regarder sous un angle différent. Assange, en tout cas, a poursuivi sa route en direction de Londres, mais n’a pas cherché à se cacher de la justice. Par l’intermédiaire de son avocat suédois, il a proposé aux procureurs plusieurs dates possibles d’interrogatoire en Suède. Cette correspondance existe. Ensuite, les événements suivants se sont produits : Assange a eu vent du fait qu’une affaire criminelle secrète avait été ouverte contre lui aux États-Unis. À l’époque, cela n’a pas été confirmé par les États-Unis, mais aujourd’hui nous savons que c’était vrai. À partir de ce moment, l’avocat d’Assange a commencé à dire que son client était prêt à témoigner en Suède, mais il a exigé l’assurance diplomatique que la Suède ne l’extraderait pas aux États-Unis.

Était-ce seulement un scénario réaliste ?

Absolument. Quelques années auparavant, comme je l’ai déjà mentionné, le personnel de sécurité suédois avait livré à la CIA deux demandeurs d’asile, tous deux enregistrés en Suède, sans passer par la moindre procédure judiciaire. Les abus ont déjà commencé à l’aéroport de Stockholm, où ils ont été maltraités, drogués et transportés par avion en Égypte, où ils ont été torturés. Nous ne savons pas s’il s’agit des seuls cas de ce type. Mais nous sommes au courant de ces deux cas car les hommes ont survécu. Tous deux ont par la suite déposé plainte auprès des agences des droits de l’homme de l’ONU et ont obtenu gain de cause. La Suède a été obligée de payer à chacun d’eux un demi-million de dollars en dommages et intérêts.

La Suède a-t-elle accepté les demandes soumises par Assange ?

Les avocats disent que pendant les près des sept ans au cours desquels Assange a vécu à l’ambassade d’Équateur, ils ont fait plus de 30 offres pour organiser la visite d’Assange en Suède, en échange d’une garantie qu’il ne serait pas extradé vers les États-Unis. La Suède a refusé de fournir une telle garantie en faisant valoir que les États-Unis n’avaient pas fait de demande formelle d’extradition.

Comment jugez-vous la demande des avocats d’Assange ?

Ces assurances diplomatiques sont une pratique internationale courante. Les gens demandent l’assurance qu’ils ne seront pas extradés vers des endroits où il existe un risque de graves violations des droits de l’homme, indépendamment du fait qu’une demande d’extradition ait été déposée par le pays en question ou non. Il s’agit d’une procédure politique et non juridique. Voici un exemple : disons que la France exige que la Suisse extrade un homme d’affaires kazakh qui vit en Suisse mais qui est recherché par la France et le Kazakhstan pour des allégations de fraude fiscale. La Suisse ne voit aucun danger de torture en France, mais pense qu’un tel danger existe au Kazakhstan. Ainsi, la Suisse dit à la France : Nous allons extrader cet homme vers vous, mais nous voulons une assurance diplomatique qu’il ne sera pas extradé vers le Kazakhstan. La réponse française ne serait pas: « Le Kazakhstan n’a même pas déposé de demande ! » Au contraire, ils accorderaient bien entendu une telle assurance. Les arguments venant de Suède étaient au mieux ténus. C’est une partie de la question. L’autre aspect, et je le dis sur la base de toute mon expérience dans les coulisses de la pratique internationale standard, est que si un pays refuse de fournir une telle assurance diplomatique, tous les doutes quant aux bonnes intentions du pays en question sont justifiés. Pourquoi la Suède ne fournirait-elle pas de telles assurances ? D’un point de vue juridique, après tout, les États-Unis n’ont absolument rien à voir avec les procédures d’infraction sexuelle en Suède.

Pourquoi la Suède ne voulait-elle pas offrir une telle assurance ?

Il suffit de regarder comment l’affaire s’est déroulée : pour la Suède, il n’a jamais été question des intérêts des deux femmes. Même après sa demande d’assurance qu’il ne serait pas extradé, Assange voulait toujours témoigner. Il a déclaré : Si vous ne pouvez pas garantir que je ne serai pas extradé, alors je suis prêt à être interrogé à Londres ou via une liaison vidéo.

Mais est-il normal, voire légalement acceptable, que les autorités suédoises se rendent dans un autre pays pour un tel interrogatoire ?

C’est une autre indication que la Suède n’a jamais voulu découvrir la vérité. Pour exactement ce genre de questions judiciaires, il existe un traité de coopération entre le Royaume-Uni et la Suède, qui prévoit que les fonctionnaires suédois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice versa, pour mener des interrogatoires, ou que ces interrogatoires peuvent avoir lieu par liaison vidéo. Au cours de la période en question, de tels interrogatoires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres cas. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insisté sur le fait qu’il était essentiel qu’il comparaisse en personne.

3. Lorsque le plus haut tribunal suédois a finalement contraint les procureurs de Stockholm à porter plainte ou à suspendre l’affaire, les autorités britanniques ont exigé : « Ne prenez pas froid aux pieds !! »

Pourquoi cela ?

Il n’y a qu’une seule explication à tout cela (refus d’accorder des assurances diplomatiques, refus de l’interroger à Londres…) : ils voulaient l’arrêter pour pouvoir l’extrader aux États-Unis. Le nombre d’infractions à la loi qui se sont accumulées en Suède au cours des quelques semaines seulement de l’enquête pénale préliminaire sont tout simplement grotesques. L’État a affecté un conseiller juridique aux femmes qui leur a dit que l’interprétation criminelle de ce qu’elles avaient vécu relevait de l’État, et non plus d’elles. Lorsque leur conseiller juridique a été interrogé sur les contradictions entre le témoignage des femmes et le récit accepté par les fonctionnaires, le conseiller juridique a déclaré, en référence aux femmes : « Ah, mais ce ne sont pas des avocates ». Mais pendant cinq longues années, le parquet suédois évite d’interroger Assange au sujet du viol présumé, jusqu’à ce que ses avocats finissent par demander à la Cour suprême de Suède d’obliger le parquet à porter plainte ou à clore l’affaire. Lorsque les Suédois ont dit au Royaume-Uni qu’ils pourraient être contraints d’abandonner l’affaire, les Britanniques ont répondu avec inquiétude : « Ne vous avisez pas de prendre froid aux pieds !! »

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« Ne vous avisez pas de prendre froid aux pieds !! » Courrier du Service des poursuites judiciaires de la Couronne (CPS) à la procureure suédoise Marianne Ny. Ce document a été obtenu par la journaliste d’investigation italienne, Stefania Maurizi, dans le cadre d’un litige FOIA (requête au nom de la liberté de l’information) datant de cinq ans qui est toujours en cours.

Etes-vous sérieux ?

Oui, les Britanniques, ou plus précisément le Crown Prosecution Service (Service des poursuites judiciaires de la Couronne), voulaient à tout prix empêcher la Suède d’abandonner l’affaire.  Bien que vraiment, les Anglais auraient dû être heureux de ne plus avoir à dépenser des millions en argent du contribuable pour garder l’ambassade équatorienne sous surveillance constante afin d’empêcher l’évasion d’Assange.

Pourquoi les Britanniques étaient-ils si désireux d’empêcher les Suédois de clore le dossier ?

Nous devons cesser de croire qu’il y avait vraiment un intérêt à mener une enquête sur une infraction sexuelle. Ce que Wikileaks a fait est une menace pour l’élite politique aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie [la Russie est-elle impérialiste & interventionniste ? Certes pas] dans une égale mesure. Wikileaks publie des informations secrètes sur les États, en opposition à la classification secret-défense. Et dans un monde, même dans les démocraties dites matures, où le secret est devenu endémique, cela est considéré comme une menace fondamentale. Assange a clairement montré que les pays ne sont plus intéressés aujourd’hui par la confidentialité légitime, mais par la suppression d’informations importantes sur la corruption et les crimes. Prenez le cas archétypal de Wikileaks à partir des fuites fournies par Bradley Manning : la vidéo dite du « meurtre collatéral » (le 5 avril 2010, Wikileaks a publié une vidéo classifiée de l’armée américaine qui montrait le meurtre de plusieurs personnes à Bagdad par des soldats américains, dont deux employés de l’agence de presse Reuters.) En tant que conseiller juridique de longue date au Comité international de la Croix-Rouge et délégué dans les zones de guerre, je peux vous dire ceci : la vidéo documente indubitablement un crime de guerre. Un équipage d’hélicoptère a simplement mitraillé un groupe de personnes. Il se pourrait bien qu’une ou deux de ces personnes aient effectivement porté une arme, mais des blessés ont été intentionnellement visés. C’est un crime de guerre. « Il est blessé », peut-on entendre dans la bouche d’un américain. « Je tire. » Et puis ils éclatent de rire. Puis une camionnette arrive pour sauver les blessés. Le chauffeur a deux enfants avec lui. Vous pouvez entendre les soldats dire : « Eh bien, c’est leur faute d’avoir amené leurs enfants dans une bataille. » Et puis ils ouvrent le feu. Le père et les blessés sont immédiatement tués, bien que les enfants aient survécu avec de graves blessures. Grâce à la publication de la vidéo, nous sommes devenus des témoins directs d’un massacre criminel inadmissible.

Que doit faire une démocratie constitutionnelle dans une telle situation ?

Une démocratie constitutionnelle enquêterait probablement sur Bradley Manning pour violation du secret officiel parce qu’il a transmis la vidéo à Assange. Mais elle ne poursuivrait certainement pas Assange, car il a publié la vidéo dans l’intérêt public, conformément aux pratiques du journalisme d’investigation classique. Mais plus que tout, une démocratie constitutionnelle enquêterait et punirait les criminels de guerre. La place de ces soldats est derrière les barreaux. Mais aucune enquête pénale n’a été ouverte contre aucun d’entre d’eux. Au lieu de cela, l’homme qui en a informé le public est enfermé en détention à Londres avant extradition et encourt une peine pouvant aller jusqu’à 175 ans de prison aux États-Unis. C’est complètement absurde. En comparaison, les principaux criminels de guerre du tribunal de Yougoslavie ont été condamnés à 45 ans de prison. Cent soixante-quinze ans de prison dans des conditions jugées inhumaines par le Rapporteur spécial des Nations Unies et par Amnesty International. Mais ce qui est vraiment horrible dans cette affaire, c’est l’illégalité la plus flagrante qui s’est développée : les puissants peuvent tuer sans crainte de punition et le journalisme est transformé en espionnage. C’est devenu un crime de dire la vérité.

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Nils Melzer : « Voyons où nous serons dans 20 ans si Assange est condamné, ce que vous pourrez encore écrire alors en tant que journaliste. Je suis convaincu que nous risquons sérieusement de perdre la liberté de la presse. »

Qu’attend Assange une fois extradé ?

Il ne recevra pas de procès conforme à l’état de droit. C’est une autre raison pour laquelle son extradition ne devrait pas être autorisée. Assange recevra un procès devant jury à Alexandrie, en Virginie, le fameux « tribunal de l’espionnage » où les États-Unis jugent toutes les affaires de sécurité nationale. Le choix du lieu n’est pas le fruit du hasard, car les membres du jury doivent être choisis en proportion de la population locale, et 85% des résidents d’Alexandrie travaillent dans la communauté de la sécurité nationale : à la CIA, à la NSA, au Département de la défense et au Département d’État. Lorsque des gens sont jugés pour atteinte à la sécurité nationale devant un jury comme celui-là, le verdict est clair dès le début. Les affaires sont toujours jugées devant le même juge, à huis clos et sur la base de preuves classifiées. Personne n’y a jamais été acquitté dans un cas comme celui-là. Le résultat étant que la plupart des prévenus parviennent à un accord, dans lequel ils admettent une culpabilité partielle afin de recevoir une peine plus légère.

Vous dites que Julian Assange ne bénéficiera pas d’un procès équitable aux États-Unis ?

Sans aucun doute. Tant que les employés du gouvernement américain obéissent aux ordres de leurs supérieurs, ils peuvent participer à des guerres d’agression, à des crimes de guerre et à des actes de torture en sachant très bien qu’ils n’auront jamais à répondre de leurs actions. Qu’est-il advenu des enseignements tirés des procès de Nuremberg ? J’ai travaillé assez longtemps dans les zones de conflit pour savoir que des erreurs se produisent en temps de guerre. Ce ne sont pas toujours des actes criminels sans scrupules. Beaucoup d’entre eux sont le résultat du stress, de l’épuisement et de la panique. C’est pourquoi je peux absolument comprendre quand un gouvernement dit : ‘Nous allons révéler la vérité et nous, en tant qu’État, assumerons l’entière responsabilité du préjudice causé, mais si le blâme ne peut pas être directement attribué à des individus, nous n’imposerons pas de sanctions draconiennes’. Mais c’est extrêmement dangereux lorsque la vérité est supprimée et reprimée, et que les criminels ne sont pas traduits en justice. Dans les années 30, l’Allemagne et le Japon ont quitté la Société des Nations. Quinze ans plus tard, le monde était en ruines. Aujourd’hui, les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, et ni le massacre du « meurtre collatéral », ni la torture de la CIA après le 11 septembre, ni la guerre d’agression contre l’Irak n’ont donné lieu à des enquêtes criminelles. Maintenant, le Royaume-Uni suit cet exemple. La Commission de la sécurité et du renseignement du Parlement britannique a publié deux rapports détaillés en 2018 montrant que la Grande-Bretagne était beaucoup plus impliquée dans le programme secret de torture de la CIA qu’on ne le pensait auparavant. Le Comité a recommandé une enquête officielle. La première chose que Boris Johnson a faite après être devenu Premier ministre a été d’annuler cette enquête.

4. Au Royaume-Uni, les violations des conditions de libération sous caution ne sont généralement sanctionnées que par des amendes pécuniaires ou, tout au plus, quelques jours derrière les barreaux. Mais Assange a été condamné à 50 semaines dans une prison à sécurité maximale sans avoir la possibilité de préparer sa propre défense

En avril, Julian Assange a été traîné hors de l’ambassade de l’Équateur par la police britannique. Quel regard portez-vous sur ces événements ?

En 2017, un nouveau gouvernement a été élu en Équateur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indiquant qu’ils étaient désireux de coopérer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beaucoup d’argent en jeu, mais il y avait un obstacle : Julian Assange. Le message était que les États-Unis étaient prêts à coopérer si l’Équateur livrait Assange aux États-Unis. À ce moment-là, l’ambassade équatorienne a commencé à augmenter la pression sur Assange. Ils ont rendu sa vie difficile. Mais il est resté. L’Équateur a alors annulé son amnistie et a donné son feu vert à la Grande-Bretagne pour l’arrêter. Parce que le gouvernement précédent lui avait accordé la nationalité équatorienne, le passeport d’Assange a également dû être révoqué, car la constitution équatorienne interdit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est déroulé du jour au lendemain et sans aucune procédure judiciaire. Assange n’a eu aucune possibilité de faire une déclaration ni de faire un recours judiciaire. Il a été arrêté par les Britanniques et traduit devant un juge britannique le même jour, qui l’a reconnu coupable d’avoir violé sa caution.

Que pensez-vous de ce verdict accéléré ?

Assange n’a eu que 15 minutes pour se préparer avec son avocat. Le procès lui-même n’a également duré que 15 minutes. L’avocat d’Assange a déposé un dossier épais sur la table et a formellement fait objection à l’une des juges pour conflit d’intérêts parce que son mari avait fait l’objet d’expositions par Wikileaks dans 35 cas. Mais le juge principal a écarté les préoccupations sans les approfondir. Il a déclaré qu’accuser son collègue d’un conflit d’intérêts était un affront. Assange lui-même n’a prononcé qu’une seule phrase durant toute la procédure : « Je plaide non coupable ». Le juge s’est tourné vers lui et a déclaré : « Vous êtes un narcissique qui ne peut pas dépasser son intérêt personnel. Je vous condamne pour violation de caution. »

Si je vous comprends bien, Julian Assange n’a jamais eu la moindre chance depuis le début ?

Exactement. Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’a pas besoin de l’être. Nous parlons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une personne, et il a le droit de se défendre et d’être traité avec humanité. Indépendamment de ce dont il est accusé, Assange a droit à un procès équitable. Mais ce droit lui a été délibérément refusé, que ce soit en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Équateur. Au lieu de cela, il a été laissé pourrir pendant près de sept ans dans l’incertitude d’une pièce. Ensuite, il a été soudainement traîné et condamné en quelques heures et sans aucune préparation pour une violation de caution qui consistait à avoir obtenu l’asile diplomatique d’un autre État membre de l’ONU sur la base de persécutions politiques, tout comme le droit international le prévoit et tout comme d’innombrables dissidents chinois, russes et autres l’ont fait dans les ambassades occidentales. Il est évident que nous traitons ici de persécution politique. En Grande-Bretagne, les violations de liberté sous caution entraînent rarement des peines de prison, et elles ne sont généralement passibles que d’amendes. Assange, en revanche, a été condamné en procédure sommaire à 50 semaines dans une prison à sécurité maximale, ce qui est clairement une peine disproportionnée qui n’avait qu’un seul objectif : retenir Assange assez longtemps pour que les États-Unis montent leur dossier d’espionnage contre lui.

En tant que Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, qu’avez-vous à dire sur ses conditions de détention actuelles ?

La Grande-Bretagne a refusé à Julian Assange tout contact avec ses avocats aux États-Unis, où il fait l’objet d’une procédure secrète. Son avocate britannique s’est également plainte qu’elle n’avait même pas eu suffisamment accès à son client pour passer en revue avec lui les documents et preuves du tribunal. En octobre, il n’a pas été autorisé à avoir un seul document de son dossier avec lui dans sa cellule. Il a été privé de son droit fondamental de préparer sa propre défense, garanti par la Convention européenne des droits de l’homme. À cela s’ajoute l’isolement cellulaire presque total et la sanction totalement disproportionnée pour une violation de caution. Dès qu’il quitte sa cellule, les couloirs sont vidés pour l’empêcher d’avoir le moindre contact avec d’autres détenus.

Et tout cela à cause d’une simple violation de caution ? À quel moment l’emprisonnement devient-il de la torture ?

Julian Assange a été intentionnellement torturé psychologiquement par la Suède, la Grande-Bretagne, l’Équateur et les États-Unis. D’abord en raison du traitement hautement arbitraire des procédures intentées contre lui. La manière dont la Suède a poursuivi l’affaire, avec l’aide active de la Grande-Bretagne, visait à le mettre sous pression et à le cloîtrer à l’ambassade. La Suède n’a jamais voulu découvrir la vérité et aider ces femmes, mais acculer Assange dans un coin. Il s’agit d’un abus des procédures judiciaires visant à pousser une personne dans une position où elle est incapable de se défendre. À cela s’ajoutent les mesures de surveillance, les insultes, les indignités et les attaques de politiciens de ces pays, jusqu’à et y compris les menaces de mort. Cet abus constant du pouvoir de l’État a provoqué un stress et une anxiété graves pour Assange et a entraîné des dommages cognitifs et neurologiques mesurables. J’ai rendu visite à Assange dans sa cellule de Londres en mai 2019 avec deux médecins expérimentés et très respectés, spécialisés dans l’examen médico-légal des victimes de torture. Le diagnostic posé par les deux médecins était clair : Julian Assange présente les symptômes typiques de la torture psychologique. S’il ne reçoit pas bientôt de protection, une détérioration rapide de sa santé est probable, et la mort pourrait être l’un des résultats.

Un an et demi après qu’Assange a été placé en détention pré-extradition en Grande-Bretagne, la Suède a discrètement abandonné l’affaire contre lui en novembre 2019, après neuf longues années. Pourquoi donc ?

L’État suédois a passé près d’une décennie à présenter intentionnellement Julian Assange au public comme un délinquant sexuel. Ensuite, il a soudainement abandonné l’affaire contre lui sur la base du même argument que le premier procureur de Stockholm avait utilisé en 2010, lorsqu’elle avait initialement suspendu l’enquête après seulement cinq jours : alors que la déclaration de la femme était crédible, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis. C’est un scandale incroyable. Mais le timing n’était pas le fruit du hasard. Le 11 novembre, un document officiel que j’avais envoyé au gouvernement suédois deux mois auparavant a été rendu public. Dans le document, j’ai demandé au gouvernement suédois de fournir des explications sur une cinquantaine de points concernant les implications de la manière dont ils traitaient l’affaire quant au respect des droits de l’homme. Comment est-il possible que la presse ait été immédiatement informée des accusations pesant contre Assange malgré l’interdiction de le faire ? Comment est-il possible qu’un soupçon ait été rendu public alors que l’interrogatoire n’avait pas encore eu lieu ? Comment pouvez-vous dire qu’un viol s’est produit alors que la femme impliquée conteste cette version des événements ? Le jour où le document a été rendu public, j’ai reçu une réponse dérisoire de la Suède : le gouvernement n’a pas d’autre commentaire à faire sur cette affaire.

Que signifie cette réponse ?

C’est un aveu de culpabilité.

De quelle manière ?

En tant que Rapporteur spécial des Nations Unies, j’ai été chargé par la communauté internationale des nations d’examiner les plaintes déposées par des victimes de torture et, si nécessaire, de demander des explications ou des enquêtes aux gouvernements. C’est le travail quotidien que je fais avec tous les États membres de l’ONU. D’après mon expérience, je peux dire que les pays qui agissent de bonne foi sont presque toujours intéressés à me fournir les réponses dont j’ai besoin pour mettre en évidence la légalité de leur comportement. Lorsqu’un pays comme la Suède refuse de répondre aux questions soumises par le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, cela montre que le gouvernement suédois est conscient de l’illégalité de son comportement et ne veut assumer aucune responsabilité pour son comportement. Ils ont abandonné le dossier et abandonné l’affaire une semaine plus tard parce qu’ils savaient que je ne reculerais pas. Lorsque des pays comme la Suède se laissent manipuler ainsi, nos démocraties et nos droits de l’homme sont confrontés à une menace fondamentale.

Vous croyez que la Suède était pleinement consciente de ce qu’elle faisait ?

Oui. De mon point de vue, la Suède a très clairement agi de mauvaise foi. S’ils avaient agi de bonne foi, il n’y aurait eu aucune raison de refuser de répondre à mes questions. Il en va de même pour les Britanniques : à la suite de ma visite à Assange en mai 2019, ils ont mis six mois pour me répondre, dans une lettre d’une seule page, qui se limitait principalement à rejeter toutes nos accusations de torture et toutes les incohérences soulevees dans les procédures judiciaires, (sans fournir aucun élement ou argument). Si vous jouez à des jeux comme ça, alors quel est l’intérêt de mon mandat ? Je suis le Rapporteur spécial sur la torture pour les Nations Unies. J’ai un mandat me permettant de poser des questions claires et d’exiger des réponses. Quelle est la base juridique pour refuser à quelqu’un l’exercice de son droit fondamental de se défendre ? Pourquoi un homme qui n’est ni dangereux ni violent est-il maintenu en isolement cellulaire pendant plusieurs mois alors que les normes des Nations Unies interdisent légalement l’isolement cellulaire pour des périodes dépassant 15 jours ? Aucun de ces États membres de l’ONU n’a ouvert d’enquête, ni n’a répondu à mes questions, ni n’a même manifesté le moindre intérêt pour le dialogue.

5. Une peine de prison de 175 ans pour le journalisme d’investigation : le précédent que l’affaire Etats-Unis contre Julian Assange pourrait créer

Qu’est-ce que cela signifie lorsque les États membres de l’ONU refusent de fournir des informations à leur propre Rapporteur spécial sur la torture?

Cela signifie que c’est une affaire arrangée d’avance. Une parodie de procès doit servir à faire un exemple de Julian Assange. Il s’agit d’intimider d’autres journalistes. L’intimidation, soit dit en passant, est l’un des principaux objectifs de l’utilisation de la torture dans le monde. Le message pour nous tous est le suivant : voici ce qui vous arrivera si vous émulez le modèle Wikileaks. C’est un modèle qui est si dangereux parce qu’il est si simple : les personnes qui obtiennent des informations sensibles de leurs gouvernements ou entreprises transfèrent ces informations à Wikileaks, mais le dénonciateur reste anonyme. La réaction montre à quel point la menace est perçue comme sérieuse : quatre pays démocratiques ont uni leurs forces (les États-Unis, l’Équateur, la Suède et le Royaume-Uni) pour tirer parti de leur pouvoir afin de dépeindre un homme comme un monstre, et qu’il puisse plus tard être brûlé sur le bûcher sans le moindre tollé. L’affaire est un énorme scandale et représente l’échec de l’État de droit occidental. Si Julian Assange est condamné, ce sera une condamnation à mort pour la liberté de la presse.

Que signifierait un tel précédent pour l’avenir du journalisme ?

Sur le plan pratique, cela signifie que vous, en tant que journaliste, devez maintenant vous défendre. Parce que si le journalisme d’investigation est classé comme de l’espionnage et peut être incriminé dans le monde, la censure et la tyrannie s’ensuivront. Un système meurtrier se crée sous nos yeux. Les crimes de guerre et la torture ne sont pas poursuivis. Des vidéos YouTube circulent dans lesquelles des soldats américains se vantent de conduire des femmes irakiennes au suicide par des viols systématiques. Personne n’enquête. Dans le même temps, une personne qui expose de telles choses est menacée de 175 ans de prison. Pendant une décennie entière, Assange a été inondé d’accusations qui ne peuvent être prouvées et sont en train de le briser. Et personne n’est tenu responsable. Personne n’a de comptes à rendre. Cela marque une érosion du contrat social. Nous donnons aux pays le pouvoir et le déléguons aux gouvernements, mais en retour, ils doivent être tenus responsables de la façon dont ils exercent ce pouvoir. Si nous n’exigeons pas qu’ils soient tenus responsables, nous perdrons nos droits tôt ou tard. Les humains ne sont pas démocratiques de par leur nature. Le pouvoir corrompt s’il n’est pas surveillé. La corruption est le résultat si nous n’insistons pas pour que le pouvoir soit surveillé.

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‘Il s’agit d’un abus des procédures judiciaires visant à pousser une personne dans une position où elle est incapable de se défendre.’

Vous dites que le ciblage d’Assange menace le cœur même des libertés de la presse.

Voyons où nous serons dans 20 ans si Assange est condamné, ce que vous pourrez encore écrire alors en tant que journaliste. Je suis convaincu que nous risquons sérieusement de perdre la liberté de la presse. C’est déjà en train de se produire : soudain, le siège d’ABC News en Australie est perquisitionné dans le cadre du « Journal de guerre d’Afghanistan ». La raison ? Une fois de plus, la presse a découvert des fautes commises par des représentants de l’État. Pour que la répartition des pouvoirs fonctionne, l’État doit être contrôlé par la presse en tant que quatrième pouvoir. WikiLeaks est la conséquence logique d’un processus continu d’élargissement du secret : si la vérité ne peut plus être examinée parce que tout est gardé secret, si les rapports d’enquête sur la politique de torture du gouvernement américain sont gardés secrets, et lorsque même de grandes sections du résumé publié sont expurgées, à un moment donné, les fuites en sont le résultat inévitable. WikiLeaks est la conséquence d’un secret effréné et reflète le manque de transparence de notre système politique moderne. Il y a, bien sûr, des domaines où le secret peut être vital. Mais si nous ne savons plus ce que font nos gouvernements et si nous ne connaissons plus les critères qu’ils suivent, si les crimes ne font plus l’objet d’enquêtes, cela représente un grave danger pour l’intégrité de la société.

Quelles sont les conséquences ?

En tant que Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et, avant cela, en tant que délégué de la Croix-Rouge, j’ai vu beaucoup d’horreurs et de violence et j’ai vu à quelle vitesse des pays pacifiques comme la Yougoslavie ou le Rwanda peuvent se transformer en enfer. À l’origine de ces évolutions, il y a toujours un manque de transparence et un pouvoir politique ou économique effréné combiné à la naïveté, à l’indifférence et à la malléabilité de la population. Du coup, ce qui est toujours arrivé aux autres (torture impunie, viol, expulsion et meurtre) peut tout aussi bien nous arriver à nous ou à nos enfants. Et personne ne s’en souciera. Je peux vous le promettre.

Voir notre dossier sur Assange.

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lecridespeuples | 24 février 2020 à 16 h 00 min | Catégories : LE CRI DES PEUPLES | URL : https://wp.me/pb3JpA-1×7

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,