Aller à…
RSS Feed

21 septembre 2020

Destruction de statues : vandalisme, diversion ou révolution ? par lecridespeuples


Par Jonathan Cook, le 10 juin 2020

Cet article ayant suscité de nombreuses critiques, Jonathan Cook l’a complété par une réponse aux objections que nous traduirons prochainement.

Source : https://www.jonathan-cook.net/blog/2020-06-10/tearing-down-statues-isnt-vandalism-its-at-the-heart-of-the-democratic-tradition/

Traduction : lecridespeuples.fr

Il est facile d’oublier à quel point la société britannique était explicitement raciste il y a quelques décennies à peine. Je ne parle pas de préjugés inconscients ou de tropes sur les réseaux sociaux. Je parle de célébration explicite du racisme dans l’espace public, de grandes entreprises faisant du racisme une partie intégrante de leur marque, un argument de vente.

Roberston’s, le principal fabricant britannique de confitures, a adouci sa marmelade d’oranges pour des générations d’enfants britanniques (Blancs) en l’associant à un « golliwog » [poupée de chiffon ou d’étoffe représentant une personne noire aux cheveux crépus]. L’un des souvenirs les plus chers que j’ai de mes petits déjeuners d’enfance était la collecte de golliwogs sur l’étiquette du pot. Collectez-en suffisamment et vous pouviez les échanger contre un badge golliwog. Plus de 20 millions de badges ont été distribués. Je me souviens en avoir fièrement porté un.

307673_golly3-news_trans_nvbqzqnjv4bqocxn0e_0o0rwgm05-yb01zc5uw22vysojifc3bsb2s0

La plupart des enfants blancs, bien sûr, ont absorbé —avec la confiance indiscutable d’un jeune esprit novice— les hypothèses racistes derrière ces effigies de golliwog. Il y a encore des Britanniques, comme ce conseiller conservateur de Bristol, qui n’ont jamais grandi. Ils continuent de célébrer leurs leçons de racisme dispensées à l’heure du petit déjeuner —et peuvent compter sur un journal comme Metro pour donner à leurs opinions une diffusion sans la moindre remise en cause.

Politician Richard Eddy who previously used a golliwog as a mascot has now claimed that Edward Colston is a hero to many in the city of Bristol
Le conseiller Richard Eddy, qui avait précédemment utilisé un golliwog comme mascotte, affirme que le marchand d’esclaves Edward Colston est un « héros »

Le racisme n’était pas seulement une caractéristique de mes petits déjeuners d’enfance. Mes amis avaient des poupées de golliwog dans leur lit et des livres d’histoires de Little Black Sambo sur leurs étagères. Nos loisirs consistaient notamment à regarder des émissions de télévision comme le Black and White Minstrels Show de la BBC —avec leurs visages grimés en noir comme pour un spectacle familial autour du feu de camp— ou des comédies comme It Ain’t Half Hot Mum (avec des indigènes ridicules au large sourire béat en guise de toile de fond exotique d’une comédie nostalgique de l’empire britannique) et Mind Your Language (avec des « immigrants » simples d’esprit des anciennes colonies qui suivent laborieusement des cours d’anglais).

Victimes d’Empire

Le système éducatif britannique a également joué son rôle. L’histoire et d’autres matières considéraient comme allant de soi que la Grande-Bretagne avait un passé glorieux dans lequel elle dirigeait autrefois le monde, répandant l’illumination et la civilisation chez les indigènes à la peau sombre. Le seul événement important dont je me souvienne de mes leçons sur l’implication coloniale de la Grande-Bretagne en Inde est le Trou Noir de Calcutta, un donjon tellement plein à craquer de prisonniers que plusieurs dizaines de personnes y sont mortes étouffées une nuit en 1756. Cet événement survenu il y a plus de 200 ans m’a manifestement été expliqué avec une telle horreur passionnée par mon professeur que cela laissa une cicatrice indélébile dans ma mémoire.

Plusieurs années plus tard, armé de mes vues politique de gauche survenues plus tardivement, je me suis souvenu des morts du Trou Noir en pensant qu’elles faisaient faisaient référence à des crimes britanniques contre la population indienne indigène, et j’ai considéré cela comme une indication encourageante que les écoles britanniques, même de mon temps, commençaient à mentionner les terreurs du colonialisme.

Mais quand j’ai fait des recherches à ce sujet, j’ai découvert que mon hypothèse sur l’épisode était complètement fausse. Des Indiens indigènes s’étaient rebellés contre le gouvernement de la Compagnie des Indes orientales, une société commerciale devenue plus puissante que le roi par son pillage de l’Inde, et ont enfermé de force des mercenaires britanniques dans le Trou Noir. Paradoxalement, les fantassins de la Compagnie des Indes orientales —qui étaient là pour réprimer la population locale et piller les ressources de l’Inde— sont morts dans le donjon même que la Compagnie avait construit pour y châtier les Indiens.

Les cours d’histoire ont été conçus pour imprimer en moi l’idée que les Britanniques étaient des victimes, alors même que la Grande-Bretagne était en train de se frayer son chemin à travers le monde par les viols, les pillages et les meurtres.

Ventes de pots de confiture vs plaintes

Jusqu’à ce que je fasse des recherches pour cet article, j’avais également supposé que Roberston avait discrètement abandonné l’insigne de golliwog au début des années 1970. Mais non. Apparemment, les badges pour enfants étaient encore disponibles jusqu’en 2002. Dans les années 1980, dans la plus minime des métamorphoses, Robertson a réinventé le golliwog comme une peluche « golly » câline.

Il est difficile d’imaginer une porte-parole d’une grande entreprise —en l’occurrence, Rank Hovis McDougall— défendant l’utilisation du golliwog aujourd’hui comme elle l’a fait en 2001 :

« Nous recevons environ 10 lettres par an de personnes qui s’opposent au [golliwog]. Il faut comparer cela aux 45 millions de pots de confiture et de viande hachée vendus chaque année. »

Balance commerciale : 45 millions de pots par an contre 10 rabat-joies. Les golliwogs étaient tout simplement bons pour les affaires, étant donné le climat culturel qui avait été façonné pour le public britannique. D’une certaine manière, il faut apprécier l’honnêteté de l’entreprise.

L’article en question du Guardian mérite également d’être lu. Il y a moins de 20 ans, le seul journal de « gauche libérale » du pays se sentait tout à fait capable de rapporter l’abandon du golliwog de Robertson en termes légèrement nostalgiques, un exemple de journalisme sur le ton « Hé ben, les temps changent », au lieu de la condamnation sans ambages (de cette effigie raciste) que nous attendrions aujourd’hui.

Slogans d’entreprise

Bien sûr, ces approches contrastent fortement avec les slogans d’aujourd’hui de Nike, Reebok, Amazon et de nombreuses autres multinationales qui se pressent de montrer leur soutien à Black Lives Matter à la suite du meurtre de George Floyd par le policier de Minneapolis Derek Chauvin à la fin du mois dernier.

To the black community:
We see you.
We stand in solidarity with you.
This can no longer be the status quo. pic.twitter.com/LpE7HHp3qU

— Reebok (@Reebok) May 30, 2020

A la communauté noire. Nous vous voyons. Nous sommes solidaires avec vous. Ce statu quo ne peut plus durer. Sans la communauté noire, Reebok n’existerait pas. Les Etats-Unis n’existeraient pas. Nous ne vous demandons pas d’acheter nos chaussures. Nous vous demandons de marcher dans celle d’un autre. D’être solidaires. De trouver notre terrain commun dans l’humanité. (Tweet de Reebok)

Les hypothèses du monde de l’entreprise ont-elles changé si radicalement au cours des 18 dernières années, ou leurs priorités sont-elles restées exactement les mêmes, à savoir gagner de l’argent en faisant en sorte que nous nous identifiions à ce qu’ils doivent nous vendre ?

Les golliwogs ne font plus vendre. Ce qui fait vendre, ce sont des slogans vides des entreprises sur l’égalité des droits, l’humanité et la dignité —tant que les entreprises n’ont pas à faire face aux inégalités dans leurs salles de réunion ou, plus important encore, à reconnaître l’humanité des travailleurs dans leurs usines du Tiers-Monde ou leurs entrepôts locaux.

Le commerce qui a construit Bristol

Tout cela est un prélude à la discussion sur le démantèlement à Bristol, le week-end dernier, d’une statue d’Edward Colston, un marchand d’esclaves notoire de la fin du 17e siècle. Il a aidé à construire la ville à partir des bénéfices que lui et d’autres ont tirés de la traite des êtres humains —des personnes dont la vie et la souffrance étaient considérées par les commerçants d’alors comme aussi insignifiantes que celles des animaux que beaucoup d’entre nous consomment aujourd’hui.

#Bristol statue of Edward Colston has been pulled down and pushed into the harbour during the #BlackLivesMattter march pic.twitter.com/ME1yxAhw7G

— BBC Radio Bristol (@bbcrb) June 7, 2020

Les marchands d’esclaves comme Colston dirigeaient un commerce qui n’avait que deux résultats possibles pour ceux qui en étaient le « produit ».

Pour d’innombrables millions d’Africains, la traite des esclaves les a contraints à une servitude permanente dans les conditions fixées par leur propriétaire blanc, qui ne les considérait pas comme des êtres humains. Pour d’innombrables millions d’autres, la traite des esclaves signifiait la mort. La mort s’ils résistaient. La mort si les commerçants manquaient de nourriture pour toute leur cargaison humaine. La mort si les esclaves tombaient malades du fait des conditions épouvantables dans lesquelles ils étaient transportés. La mort si leur corps ne pouvait plus subir la punition de leur esclavage.

La traite des esclaves de Colston —et les métiers connexes comme le pillage colonial dirigé par la Compagnie des Indes orientales— ont construit des villes comme Bristol. Ils ont financé l’empire britannique. Ces métiers ont enrichi une classe politique dont les descendants sont encore éduqués dans des écoles privées vénérant ce passé affreux —parce que ces mêmes écoles produisaient les marchands qui gouvernaient et pillaient la planète. Les mêmes enfants poursuivent ensuite leurs études dans des universités prestigieuses où ils sont encore formés pour gouverner et piller le monde —si ce n’est que désormais, cela est fait par le biais d’entreprises transnationales.

Certains vont même jusqu’à devenir Premier ministre (comme Boris Johnson).

Pleins feux sur l’histoire

L’enlèvement ignominieux de la statue de Colston, jetée ensuite dans les eaux du port de Bristol, sont largement condamnés de tous les côtés du spectre politique étroit : de Sajid Javid, jusqu’à récemment Chancelier de l’Echiquier (Ministre des finances) du parti conservateur au pouvoir, à Sir Keir Starmer, le chef du parti travailliste d’opposition.

Les raisons de s’opposer à cet acte de rébellion des gens ordinaires contre la vénération continue des marchands d’esclaves et des suprémacistes blancs sont éclairantes. Ils nous en disent plus sur la façon dont nous sommes toujours façonnés par nos éducations au golliwog que nous ne pouvons l’admettre. Après tout, selon les normes actuelles, Colston pourrait être jugé à La Haye pour crimes contre l’humanité et génocide.

Certains ont comparé le démantèlement de sa statue à la destruction en 2001 des statues de Bamyan en Afghanistan par les Talibans. D’autres y voient l’équivalent des autodafés de livres par les nazis. Mais évidemment, l’effacement de la statue de Colston dans un espace public partagé —une place centrale à Bristol— ne fait pas disparaître une œuvre d’art et n’efface pas Colston de l’histoire.

Ceux qui apprécient la statue comme un rappel historique —ou même comme une œuvre d’art— ont pleinement le droit de la draguer du port et de l’installer dans un musée, idéalement dédié aux horreurs de la traite négrière et à la longue ignorance de la société britannique quant à sa propre histoire impériale et ses crimes.

Ceux qui craignent la censure ou l’effacement des connaissances historiques ne devraient pas non plus s’inquiéter. Ils peuvent toujours tout savoir sur Colston dans les livres d’histoire et sur Internet. Voici sa page Wikipedia. Rien de tout cela n’a été effacé ou ne risque de l’être.

En fait, loin de gommer l’histoire, les manifestants ont réussi à braquer les projecteurs sur une partie de l’histoire britannique que notre élite politique préfèrerait de beaucoup atténuer ou ignorer.

Qui devons-nous commémorer ?

D’autres critiques suggèrent qu’il est erroné d’imposer des normes et des valeurs modernes à un homme décédé il y a 300 ans. Et que si nous faisions la même chose plus largement, il n’y aurait plus de statues dans les centres-villes de Grande-Bretagne. C’est la tyrannie du politiquement correct, soutiennent-ils. Au lieu de cela, nous devrions reconnaître que des villes comme Bristol n’existeraient pas sans le commerce qui l’a enrichie, et que le public britannique ne pourrait pas profiter des parcs publics et des édifices grandioses de nos villes.

Sauf que Colston n’a tout simplement pas même respecté les normes de son époque, si épouvantables puissent-elles nous apparaître maintenant. Il y avait des abolitionnistes bien en vue à l’époque de Colston. Il a fait un choix, le choix économique d’être du mauvais côté de l’histoire. Il a pris la décision de faire passer le profit avant la conscience, comme beaucoup d’entre nous le font encore aujourd’hui. Il a donné un exemple terrible à ceux qui l’entourent, comme beaucoup d’entre nous le font toujours. Nous devrions œuvrer à nous opposer et à diminuer son influence, non à la vénérer et à l’imiter.

Certes, il est inutile de juger Colston lui-même après tous ces siècles. Il était un produit de son temps et de sa classe. Mais nous devons juger ceux qui souhaitent rétrospectivement approuver une décision prise dans les années 1890 d’ériger une statue à Colston, plus de 170 ans après sa mort, alors que l’esclavage avait depuis longtemps été aboli au Royaume-Uni. Nous devons également juger ceux qui estiment qu’il est bon d’insulter gratuitement aujourd’hui, par l’élévation d’une statue, les nombreuses personnes à Bristol dont les ancêtres ont subi des horreurs inimaginables et des souffrances à cause de Colston. Cela n’a rien à voir avec la démocratie ; c’est de la haine raciale.

If you listen to Sajid Javid and Keir Starmer, you might imagine the reason UK cities host statues of slave traders and white supremacists is because people voted for them to be there. It’s incitement not democracy to impose these criminals on public space https://t.co/WLI2q3d68y

— Jonathan Cook (@Jonathan_K_Cook) June 9, 2020

En écoutant Sajid Javid et Keir Starmer, on pourrait imaginer que la raison pour laquelle les villes britanniques abritent des statues de marchands d’esclaves et de suprémacistes blancs, c’est parce que le peuple a voté pour leur présence. C’est de l’incitation, et non de la démocratie que d’imposer ces criminels à l’espace public. (Tweet de Jonathan Cook)

Le choix que nous pouvons faire maintenant est de célébrer dans nos espaces les plus publics, les plus collectifs et les plus partagés les valeurs qui nous sont les plus chères —pas des valeurs qui semblaient acceptables à nos ancêtres. Personne ne s’opposerait à ce que des Russes abattent une statue de Staline, ou que des Allemands détruisent des statues de nazis célèbres. Il convient de noter qu’en 2003, la plupart des occidentaux n’ont pas fait d’objections lorsqu’un groupe d’Irakiens a été aidé —par les troupes américaines et britanniques après une invasion illégale— à abattre une statue géante de Saddam Hussein à la télévision à une heure de grande écoute.

L’espace public est public. Il devrait représenter des valeurs qui peuvent être adoptées par l’ensemble de la société, pas seulement ceux qui s’accrochent à une idée étroite, laide et obsolète de l’identité britannique —ou qui chérissent toujours, comme notre conseiller de Bristol, le rôle des marchands d’esclaves comme Colston dans la construction de sa ville.

Des valeurs partagées dans l’espace public

Même sans Colston, la Grande-Bretagne continuera de commémorer son passé impérial —et de dissimuler ses crimes historiques. Les livres et œuvres d’art dans cette veine jonchent les bibliothèques et galeries d’art à travers le pays. Mais ce sont des espaces différents de la place publique. Nous choisissons de lire un livre ou d’entrer dans une galerie, mais nous ne pouvons pas éviter nos centres-villes. Par définition, une statue dans un parc public ou une place commémore et vénère la personne qu’elle représente et les actions qui y sont associées. Les livres et les galeries d’art sont l’endroit où nous contemplons, étudions et discutons. Si une exposition d’art est bien organisée, les produits de l’histoire impériale et coloniale ne doivent pas y glorifier le passé, mais le clarifier et le contextualiser pour les visiteurs.

Plutôt que de s’opposer aux manifestants pour avoir ciblé la statue de Colston ou s’inquiéter du sort de statues similaires, les critiques devraient se demander pourquoi tant de villes britanniques sont remplies d’œuvres d’art commémorant les Britanniques qui ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Qu’est-ce que cela dit de notre passé supposé glorieux ou de la richesse qui a financé l’édification de nos villes ? Est-ce une histoire que nous devons continuer à glorifier ? Faut-il se dérober face à la vérité, et prétendre que cela ne s’est jamais produit ? Ou le temps est-il venu d’affronter honnêtement notre passé ? Ne devrions-nous pas nous demander ce que nous apprend sur le présent le fait que nous et nos parents avons été si insensibles aux espaces hostiles que nous avons créés dans nos grandes villes pour les gens issus des victimes de nos crimes impériaux ?

Et encore plus difficile, ne devrions-nous pas nous demander à quel point nous avons réellement renoncé aux « aventures » impériales des marchands d’esclaves comme Colston ? Les « aventures » étrangères de la Grande-Bretagne moderne —maintenant appelées « interventions »— dans des pays comme l’Afghanistan et l’Irak sont-elles si différentes ? Comme Colston, nous avons essayé de façonner le destin des Noirs et des Basanés dans notre intérêt, sans tenir compte de la mort et des souffrances que nous leur avons infligées au cours du processus. Dénoncer les crimes de Colston, c’est également pointer du doigt les crimes que nous sommes encore en train de commettre.

Peur de la « foule »

Les préoccupations de ceux qui s’opposent au démantèlement de la statue de Colston ne concernent pas vraiment l’effacement de l’histoire ou les valeurs anachroniques. Leur inquiétude se situe ailleurs.

Pour certains, c’est le sentiment qu’une partie de notre nostalgie collective, de nos soirées réchauffées par un tube cathodique pendant que nous regardions It Ain’t Half Hot Mum, nous imaginant que notre qualité de Britanniques —notre identité, notre culture et nos institutions— représentait quelque chose de sain et de bon nous a été arraché. Nous ne voulons pas nous sentir mal, alors nous nous accrochons au passé comme s’il était bon.

Notre golliwog câlin a été kidnappé de notre lit. Comment pourrons-nous jamais nous rendormir ?

Mais pour d’autres, je pense que la préoccupation est plus contemporaine que nostalgique. Ce qui est sublimé dans les critiques de Javid et Starmer, c’est que les foules qui ont abattu la statue étaient des contrevenants à la loi : elles violaient le processus démocratique, elles prenaient la loi en main, elles déchaînaient le chaos et l’anarchie.

I grew up in Bristol. I detest how Edward Colston profited from the slave trade.

But, THIS IS NOT OK.

If Bristolians wants to remove a monument it should be done democratically – not by criminal damage. https://t.co/Wfz47zQQZU

— Sajid Javid (@sajidjavid) June 7, 2020

J’ai grandi à Bristol. J’abhorre la façon dont Edward Colston a profité de la traite négrière. Mais CE N’EST PAS OK. Si les Bristoliens veulent enlever un monument, cela devrait être fait démocratiquement, pas par du vandalisme criminel. (Tweet de Sajid Javid)

Il y a une réplique évidente. Les habitants de Bristol avaient justement passé de nombreuses années à essayer de faire démolir la statue de Colston par des moyens démocratiques. Ils n’auraient pas dû avoir besoin de le faire eux-mêmes. Il aurait dû être évident pour les autorités de la ville qu’il était offensant de vénérer un marchand d’esclaves sur une place publique. La ville aurait dû agir sans y être poussée. Au lieu de cela, elle n’a rien fait.

C’est un signe de l’échec absolu du processus démocratique, de sa calcification, de voir que la pression populaire n’a pas pu entraîner le retrait de la statue de Colston. Si les conseillers municipaux de Bristol avaient vraiment été sensibles à la question, si les médias locaux avaient vraiment représenté les valeurs auxquelles nous prétendons tous croire, la statue de Colston aurait été enlevée de l’espace public depuis longtemps. L’absence d’urgence à mettre fin à son statut élevé à Bristol ne fait que souligner le lien entre la classe politique britannique et l’impérialisme et le colonialisme.

Dépouillé de toute rationalisation, ce dont il s’agit vraiment, encore une fois, c’est de la peur de la foule.

Progresser par les manifestations

Dans sa série télévisée A House Through Time, l’historien David Olusoga a documenté l’histoire de Bristol à travers une seule grande maison, construite sur l’argent de la traite négrière. La semaine dernière, il a évoqué la période où c’était la résidence de John Haberfield. Au début du XIXe siècle, Haberfield a eu à deux reprises un rôle —d’abord en tant que conseiller juridique du Conseil municipal de Bristol, puis en tant que maire— pour traiter avec des militants qui deviendraient bientôt les Chartistes. Ils étaient la « foule » de l’époque, qui croyait que la corruption politique devait cesser et qu’eux, et pas seulement les gentilshommes, avaient aussi le droit voter.

Les dirigeants de Bristol ont tenté d’emprisonner les meneurs en 1831, mais cela a provoqué de plus grandes manifestations. Les manifestants ont pris le contrôle de Queen’s Square. Notamment, les peintures de l’époque montrent de manière désapprobatrice un homme ivre faisant ripaille sur la statue d’un personnage public vénéré (la statue de Colston n’avait pas encore été érigée). Les dirigeants de Bristol ont répondu en envoyant les dragons, la police de l’époque. Les dragons ont chargé la foule sur leurs chevaux, utilisant leurs sabres pour chasser des dizaines de manifestants pour avoir réclamé un droit que nous tenons tous pour acquis aujourd’hui. Il y a eu 4 morts et 86 blessés, une centaine de manifestants ont été jugés et quatre hommes pendus, malgré une pétition de 10 000 habitants de Bristol appelant le monarque à la clémence.

Il semble que la classe politique de Bristol aujourd’hui soit à peine plus sensible à la volonté populaire qu’elle ne l’était il y a 200 ans.

Le fait est que les gains réalisés par les gens ordinaires, et concédés avec tant de réticence par le pouvoir, ont toujours résulté de la confrontation. Des droits ont été gagnés à cause d’événements appelés « émeutes », à cause de manifestations populaires, à cause de la désobéissance. La protestation —violente et non violente, explicite ou menacée— était à l’origine de tout ce que nous identifions aujourd’hui comme un progrès.

Illusions réconfortantes

C’est une illusion réconfortante de croire que les choses soient si différentes aujourd’hui qu’en 1831. Nous voulons croire que notre voix compte maintenant, que nous avons le pouvoir, que nous décidons, même si le vote pour lequel nos ancêtres ont tant lutté a été dépouillé de toute valeur, et que nos voix ont été réduites au silence. Nous avons le choix entre deux partis politiques également capturés par l’argent et les intérêts des entreprises.

Nous voulons croire que nous avons une presse libre même si les médias appartiennent à des milliardaires. Son travail consiste à nous garder mal informés, dociles, désorganisés et divisés. Nous voulons croire que nos forces de police sont là pour servir, même lorsqu’elles empêchent les manifestations et utilisent la violence contre nous (et contre certains d’entre nous plus que d’autres). Nous voulons croire que nos sociétés n’exploitent et n’asservissent plus, notre aveuglement volontaire étant aidé par des entreprises qui gardent l’esclavage moderne hors de vue dans des pays lointains. Les marchandises nous sont vendues sur la base de la tromperie selon laquelle toutes les vies comptent.

Toutes les vies compteront lorsque les plus faibles d’entre nous, les plus pauvres, les plus opprimés et les plus exploités se verront offrir la chance d’accéder à la dignité et le droit de s’épanouir. Cela ne peut pas se produire tant nous vivrons dans des sociétés profondément inégales, qui récompensons les banquiers avant les infirmières et les enseignants, et tant nous refuserons de remédier aux injustices historiques qui continuent de façonner à la fois notre compréhension du monde dans lequel nous vivons et nos chances de réussir.

Colston et sa statue représentent tout ce qui est laid et avili à propos de notre passé et de notre présent. Si les dirigeants britanniques sont toujours sous l’emprise du poison de notre histoire impériale, alors les gens ordinaires doivent montrer le chemin à travers la protestation, le défi et la désobéissance —comme ils l’ont fait à travers les âges. Comme ils l’ont fait une fois de plus le week-end dernier.

A venir : Les symboles sont investis de pouvoir. Ne négligez pas l’importance de renverser une statue (deuxième partie de cet article, répondant aux nombreuses critiques qu’il a suscitées)

Pour ne manquer aucune publication et soutenir ce travail censuré en permanence, partagez cet article et abonnez-vous à la Newsletter. Vous pouvez aussi nous suivre sur Facebook et Twitter.

Plus d’histoires deAngleterre

About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,