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14 août 2020

Déboulonnages de statues : concession des élites ou piège identitaire ?


Déboulonnage de statues : concession des élites ou piège identitaire ?

par lecridespeuples

Par Jonathan Cook, le 12 juin 2020

Source : https://www.jonathan-cook.net/blog/2020-06-12/statue-colston-bristol-power/

Traduction : lecridespeuples.fr

Je ne m’attendais pas à revenir sur cette question si tôt, mais j’ai été surpris, et le mot est faible, de découvrir que mon dernier article sur les antiracistes qui ont déboulonné une statue du trafiquant d’esclaves notoire Edward Colston à Bristol s’est avéré être le plus polarisant de tous mes écrits. Compte tenu des nombreux sujets controversés que j’ai abordés au fil des années, cela semble remarquable en soi.

Voir la traduction française de l’article en question : Destruction de statues : révolution, diversion ou atteinte à l’identité nationale ?

Il n’est peut-être pas surprenant que les gens de droite soient troublés par le fait que le petit peuple conteste l’autorité, demande des changements plutôt que de conserver ce que nous avons déjà et « se fasse justice ». Rien de tout cela ne cadre avec la vision politique conservatrice du monde. Mais certaines personnes à gauche semblent également troublées par cet acte de protestation populaire. Cela doit être analysé et remis en question.

J’ai pu identifier trois principaux types de critiques de gauche.

Villes sur la défensive

La première critique suggère que déboulonner les statues est inefficace. Cela ne change rien et cache en fait le racisme persistant de la société. Ces actions peuvent donner un sentiment de satisfaction aux militants, mais elles n’apportent aucun progrès tangible.

De tels arguments sont évidemment sapés par le fait que le maire de Bristol et son Conseil municipal, qui ignoraient les demandes de retrait de la statue de Colston depuis des décennies, proposent enfin de prendre des mesures. Pour la première fois, le maire a appelé à un « débat public » sur tous les mémoriaux de Bristol. Il a promis de discuter de leur avenir avec des historiens, vraisemblablement pour identifier ceux qui vénèrent des gens qui, comme Colston, sont si horribles qu’ils n’ont aucune place sur le piédestal des places publiques d’où ils nous regardent avec dédain. Au lieu de cela, ils devraient être dans des musées, où leurs crimes pourront être contextualisés et correctement compris.

D’autres villes et organisations prennent également des mesures préventives rapides pour éliminer les statues les plus offensantes. Le propriétaire d’esclaves Robert Milligan (ci-dessous) a été retiré de l’extérieur du musée des Docklands de Londres (une zone reconstruite avec de l’argent provenant de l’esclavage moderne, principalement des ouvriers du tiers monde), tandis que deux hôpitaux de Londres ont retiré de la vue du public des statues des trafiquants d’esclaves qui les ont fondés. Les villes et les organismes publics évaluent pour la première fois quelles statues honorent des figures tout simplement trop odieuses pour être défendues. Ces institutions sont sur la défensive. C’est une victoire en quelque sorte.

Mais par ailleurs, le déboulonnage des statues a clairement été très efficace pour susciter un débat sur les crimes de l’empire —la richesse volée qui a construit la Grande-Bretagne d’aujourd’hui— d’une manière qui n’était que rarement possible auparavant. Les médias ont été pleins de discussions sur les mérites ou non d’une telle action directe, sur ce qui motive les manifestants et sur ce qu’il faut faire de ces vestiges inquiétants de notre horrible passé colonial. Ils ont remis en question ce que signifie réellement la « philanthropie » —un sujet d’actualité étant donné qu’une élite mondiale, de Bill Gates à Richard Branson [en passant par George Soros], façonne désormais les politiques publiques. Et cela a accordé une voix rare à la communauté noire pour qu’elle puisse dire ce qu’elle pense des gens qui ont commis des crimes horribles contre leurs ancêtres, et qui les regardent toujours de haut dans les espaces publics.

Ces débats sont en eux-mêmes instructifs et peuvent conduire certaines personnes à explorer le passé colonial de la Grande-Bretagne, à envisager plus profondément les structures de pouvoir de notre société, ou à considérer les manifestations modernes du racisme, à la fois sous leurs formes manifestes et moins conscientes, tant de réflexions salutaires qui autrement n’auraient peut-être pas été menées.

Enfin, le renversement des statues a été efficace pour révéler l’étendue du racisme foncier de la gauche britannique. J’ai été vraiment stupéfait de trouver des gauchistes qui me suivent sur les réseaux sociaux décriant cela simplement comme « la loi de la racaille ». Sonder un peu leur raisonnement a eu tendance à révéler des prémisses assez hideuses et une tendance à tout rejeter comme une politique identitaire creuse. C’est une pensée politique paresseuse et une position qui ne se tient facilement que si l’on est Blanc.

Le racisme « Golliwog », comme je l’ai expliqué dans mon article originel, était la confiture que des générations d’enfants blancs tartinaient sur leur toast du matin. Nous vivons toujours avec ces associations et hypothèses incontestées. Il est temps que nous les affrontions plutôt que d’y céder.

Renverser les symboles

La deuxième critique est que renverser des statues est une distraction par rapport à l’activisme politique véritable, que les statues sont des symboles dénués de sens, qu’il y a des choses beaucoup plus importantes à faire, et que le système veut que nous ciblions les statues pour semer la division ou que nous dilapidions notre énergie dans des futilités. On prétend que la destruction de la statue de Colston a nui à l’inspiration des manifestations : contester les violences policières à la suite du meurtre de George Floyd par un policier blanc à Minneapolis.

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles cette approche est erronée.

Les symboles sont importants. Ce sont les illustrations des récits qui nous ont façonné quant à notre identité et ce que nous chérissons. Comme les images des livres illustrés que nos parents nous lisent avant que nous puissions distinguer les lettres du texte, ces symboles ont souvent plus d’impact sur nous que les histoires elles-mêmes. Lorsque nous contestons les symboles, nous commençons à déconstruire les histoires qu’ils illustrent. Renversez un symbole et vous faites le premier pas sur la voie du renversement du système qui se tient derrière lui.

Après tout, si ces symboles n’étaient pas si importants pour ancrer le sens de la « vie nationale » et des « valeurs nationales », le système n’aurait pas pris la peine de les ériger. C’est pourquoi la droite est prête à descendre sur le champ de bataille pour protéger les statues de Winston Churchill et de la reine Victoria. Parce qu’il est extrêmement important pour eux que nous ne déchirions pas le masque pour voir par nous-mêmes —ou pour leur montrer— ce qui se cache vraiment en-dessous.

L’affirmation selon laquelle en réalité, le système favorise le renversement des statues —et le fait que nos énergies soient canalisées vers des actions futiles— est apparemment justifiée par le fait que la police a reculé à Bristol et que certains politiciens et journalistes expriment leur sympathie pour les manifestants.

Malheureusement, c’est un argument très populaire à gauche de nos jours : dès qu’un groupe aux objectifs progressistes a le succès le plus limité, certains commencent à affirmer que cela prouve que le système voulait que cela se produise de toute façon, et que nous sommes tombés dans un piège tendu par l’élite. On se demande quelle voie possible d’amélioration ces personnes envisagent, quelles sont les premières étapes du changement qu’elles accepteraient un jour de reconnaître comme un progrès. Leur point de vue est purement défaitiste. Si la gauche est écrasée, nous perdons ; et si nous gagnons quelques concessions, nous avons été bernés. Pour eux, c’est une révolution complète ou rien du tout.

Le système aux abois

En fait, la raison pour laquelle la police a reculé à Bristol est qu’elle a peur de l’humeur fébrile du pays en ce moment. Il y a beaucoup de colère et de frustration, en particulier chez les jeunes, provoquées en grande partie par le confinement.

La police a compris que ce n’était pas le moment de charger à coups de matraque pour défendre une statue, surtout celle d’un marchand d’esclaves. Ils sont eux-mêmes en position de faiblesse en raison des violences policières qui ont déclenché les manifestations en premier lieu. La violence est aujourd’hui leur talon d’Achille, et les manifestants peuvent exploiter cette faiblesse pour réclamer un espace public de protestation et de dissidence.

Les politiciens et les médias ont également peur des troubles actuels, qu’ils qualifient de dangereux « populisme » depuis un certain temps. Le fait que le système soit apeuré n’est-il pas exactement ce que la gauche devrait vouloir ? Parce que lorsque le système ne craint rien, il ne fait que se remplir les poches plus profondément. Il ne fait de concessions que lorsque nous augmentons les enjeux.

Si ce n’est pas évident, rappelez-vous les manifestations de masse contre la guerre en Irak. Elles ont échoué non pas parce qu’elles n’étaient pas populaires —c’étaient parmi les plus grandes manifestations jamais organisées en Grande-Bretagne. Elles ont échoué parce que le public ne pouvait pas faire en sorte que Tony Blair et son cabinet aient plus peur de nous —le peuple britannique— que de la Maison Blanche et du Pentagone. La leçon cynique et décourageante que nous avons tirée de la guerre en Irak était que nous ne pourrions jamais avoir d’effet sur la classe politique. La vraie leçon était que nous devions montrer les dents.

La semaine dernière, la foule à Bristol a montré les dents, et les politiciens et la police ont décidé que le combat —cette fois-ci— n’en valait pas la peine. Défendre une statue raciste est bien moins une priorité pour le système que d’apaiser les États-Unis, bien sûr. Mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas du tout une priorité.

Les leçons des révoltes à travers les âges montrent que les petites victoires inspirent les foules à mener de plus grandes batailles. C’est pourquoi le système essaie généralement d’écraser ou de coopter les premiers signes de dissidence populaire et de défi. Il craint notre montée en puissance. C’est aussi la raison pour laquelle il est important pour ceux qui veulent des sociétés plus justes de soutenir, et non de dénigrer, les actions de ceux qui entreprennent des confrontations initiales avec le système. Ils construisent la rampe de lancement pour de plus grandes choses.

Progresser par la manifestation

La troisième critique, apparemment la plus courante, est qu’il est dangereux de permettre à la foule de gagner et qu’une fois que la « loi de la racaille » marque des points, cela mènera à l’anarchie et à la violence.

An anxiety the left ought not to be having, as people topple statues to the criminals of empire, is ‘Where will this lead?’ or ‘Who next – Victoria, Churchill?’ That’s not ‘opposing vigilantism’, or ‘supporting democracy’. It’s revealing how wedded you are to the status quo

— Jonathan Cook (@Jonathan_K_Cook) June 11, 2020

Une inquiétude que la gauche ne devrait pas avoir, alors que les gens renversent des statues érigées à la gloire des criminels de l’empire, est : « Où cela mènera-t-il ? » ou « Qui sera la prochaine cible ? Victoria, Churchill ? »  Ce n’est pas « s’opposer au vigilantisme » ou « soutenir la démocratie ». Cela révèle à quel point vous êtes marié au statu quo (Tweet de Jonathan Cook).

Comme je l’ai expliqué dans mon dernier article, aucune des choses que nous chérissons aujourd’hui en Grande-Bretagne —du droit de vote à la sécurité sociale— n’a été obtenu sans manifestations directes au mépris des interdictions du système, ou sans la menace de telles manifestations. Ce n’est que la peur de la rupture de l’ordre ou de l’éruption de violences qui a poussé le système à renoncer à une partie de ses richesses et de son pouvoir.

Les gens ordinaires ont finalement obtenu des soins de santé universels gratuits en 1948 —contre l’opposition de la plupart des médecins— en grande partie à cause des inquiétudes du système concernant une population masculine autonome revenant de la guerre et sachant manier les armes, et qui, ayant échappé à la mort sur le champ de bataille, ne risquait pas d’accepter de se voir ou de voir leurs proches mourir de maladies facilement traitables parce qu’ils étaient toujours pauvres.

De même, les droits du travail ont été gagnés —contre l’opposition des entreprises— uniquement parce que les travailleurs se sont organisés en syndicats et ont menacé de cesser le travail. Cela a été très certainement considéré comme une forme de violence par une classe capitaliste dont la seule mesure de valeur n’a jamais été que l’argent.

Ceux qui s’inquiètent de la « loi de la racaille » supposent que nous vivons maintenant dans des démocraties qui répondent à la volonté populaire. Je ne perdrai pas mon souffle à démolir ce sophisme —c’est la seule raison pour laquelle je tiens ce blog depuis six ans. Nous vivons dans des oligarchies sophistiquées, où les grandes entreprises contrôlent les récits de nos vies grâce à leur mainmise sur les médias de masse pour nous rendre dociles et nous faire croire à leurs contes de fées. Le plus important d’entre eux est que nous, le peuple, serions les décideurs par notre vote, dans un système politique qui n’offre que deux choix, tous deux des partis politiques vampirisés de longue date par les entreprises. La seule force compensatrice —les syndicats— ne joue désormais presque aucun rôle. Soit ils ont été détruits, soit ses dirigeants se sont cooptés.

Démocratie illusoire

Tout cela mis à part, ceux qui s’inquiètent de « la racaille » n’ont pas compris ce que signifie la démocratie libérale —le modèle de démocratie auquel nous sommes tous censés adhérer. Elle ne donne pas carte blanche à la majorité blanche pour couvrir l’espace public de statues des personnes qui ont abusé, assassiné et opprimé les ancêtres de nos voisins noirs. Une telle conception serait celle de la démocratie considérée comme la tyrannie de la majorité.

Si ce n’est pas d’une évidence aveuglante, permettez-moi de proposer une analogie hypothétique. Comment jugerions-nous la communauté juive de Grande-Bretagne si, après des années de manifestations vaines, eux et leurs partisans non-Juifs « prenaient la loi en mains » et détruisaient une statue d’Adolf Eichmann à Hampstead (quartier londonien où réside une forte communauté juive) ? Les caractériserions-nous comme de la « racaille » ? Qualifierions-nous ce qu’ils ont fait de vigilantisme ? Et question peut-être plus pertinente, pouvons-nous imaginer qu’une statue d’Eichmann soit érigée à Hampstead ou n’importe où ? Bien sûr que non. Alors pourquoi est-il même concevable qu’un homme comme Colston, qui a tiré profit de la destruction de la vie de dizaines de milliers d’Africains, trône encore dans une ville multiculturelle comme Bristol, où vivent aujourd’hui certains des descendants de ces Africains ?

Le fait que nous ne puissions pas imaginer être si insensibles à la communauté juive devrait souligner à quel point nous avons été incroyablement insensibles à la communauté noire britannique pendant de nombreuses décennies.

La peur de « la racaille » est en réalité notre peur de faire fonctionner la démocratie —même libérale— comme elle est censée fonctionner. Parce que dans une véritable démocratie libérale, la minorité est protégée de la majorité. Et lorsque le système s’avère incapable de protéger la minorité —de la violence symbolique, par exemple— alors la minorité a le droit de « se faire justice elle-même » en déboulonnant ces symboles. C’est ainsi que l’histoire a toujours été faite, et c’est la manière dont elle se fait maintenant.

Inclusion ou cruauté ?

Beaucoup de gens demandent : « Où tout cela finira-t-il ? ». À court terme, la campagne risque de s’essouffler lorsque les symboles les plus offensants auront été supprimés de la place publique. Un compromis informel sera trouvé : les antiracistes réussiront à éliminer les pires symboles, et la droite défendra avec une égale passion les symboles qu’elle valorise le plus.

FRANCE-POLITICS-COLBERT

Statue de Colbert, l’auteur du Code noir, trônant devant l’Assemblée Nationale. Voltaire rappelle certaines dispositions de cet ouvrage dans le fameux passage du Nègre de Surinam de Candide : « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. “– Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? – J’attends mon maître, monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. – Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? – Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.” Voltaire lui-même était un pro-esclavagiste notoire, affirmant notamment que les Blancs « paraissent supérieurs aux nègres, comme les nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres et aux autres animaux de cette espèce. »

La plupart d’entre nous peuvent esquisser dans notre esprit où cela se terminera. Rares sont ceux qui se battront pour sauver ceux qui sont exclusivement associés à la traite des esclaves, mais la majorité insistera pour conserver les plus grands symboles de la britannicité, comme Churchill et la reine Victoria. La lutte portera sur ces quelques personnages, comme Cecil Rhodes, qui se trouvent dans la zone grise entre ces deux extrêmes.

Mais à plus long terme, cela prendra fin lorsque nous aurons une conversation franche et inclusive sur ce que nous voulons que nos sociétés soient. Si nous voulons qu’elles soient accueillantes et équitables, ou si nous voulons qu’elles soient des lieux cruels qui commémorent l’exercice brutal du pouvoir par le passé et approuvent implicitement son utilisation continue aujourd’hui (comme l’ont souligné nos récents crimes en Afghanistan et en Irak).

Cela prendra fin lorsque nous aurons tous notre mot à dire dans nos sociétés, lorsque nous nous sentirons tous également valorisés. Elle prendra fin lorsque non seulement les symboles de l’inégalité et de l’injustice auront été renversés, mais que la réalité de l’inégalité et de l’injustice sera également reléguées aux poubelles de l’histoire.

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lecridespeuples | 19 juillet 2020 à 13 h 00 min | Catégories : LE CRI DES PEUPLES | URL : https://wp.me/pb3JpA-27R

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,