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29 septembre 2022

Libye : le pays des extrémistes à la présidence des ministres et des batailles de grandes puissances


 

Mateusz Piskorski

 

Alors que l’attention internationale s’était récemment surtout focalisée sur la tragédie et ses conséquences au Liban, autre pays méditerranéen, la Libye connaît elle aussi des moments difficiles. Le 12 août, la principale tête de pont de la Turquie dans la région, la base aérienne d’Al-Watiyah, a été attaquée. L’attaque aérienne contre les forces turques a rompu l’accalmie. Après des batailles de grande envergure au cours du premier semestre de l’année entre le gouvernement d’entente nationale (GNA) dirigé par Fayez Sarraj et l’armée nationale libyenne (LNA) du maréchal Khalifa Haftar, la ligne de front a été stabilisée. Néanmoins, les deux parties continuent de déclarer que le conflit va probablement se poursuivre. La concentration des renforts des parties adverses en direction de Syrte, tenue par la LNA, ne s’arrête pas pour autant.

 

Selon le ministre turc des affaires étrangères, la paix ne sera possible qu’après que la GNA aura pris le contrôle de cette ville stratégique, ainsi que de la base aérienne clé d’Al-Jufra. A son tour, le président égyptien Al-Sisi a déclaré que ces objets constituent une « ligne rouge » pour lui et pour les forces de la LNA qui sont soutenues par le gouvernement égyptien. Al-Sisi a également souligné qu’il était prêt à envoyer des troupes pour protéger des objets stratégiques si ses alliés libyens le lui demandaient.

 

La situation autour de Syrte a récemment fourni une nouvelle preuve que les parties engagées dans la guerre libyenne sont pour l’instant non seulement la GNA et la LNA, mais aussi de grandes puissances telles que la Turquie, l’Égypte et certains pays européens.

 

Les raisons de l’implication européenne dans le conflit libyen sont plus qu’évidentes, mis à part le pétrole et la stabilisation des pays africains liés par le Franc CFA à la France – les pays européens sont confrontés aux risques d’une nouvelle crise migratoire qui peut être causée par une escalade en Libye et dans les pays voisins. Déjà, les « garde-côtes » contrôlés par l’Armée nationale libyenne ne veulent pas, ne peuvent pas ou ne peuvent pas contrôler les migrations illégales et de nombreuses bandes de trafiquants profitent de cette situation. Les militants politiques et publics des pays européens touchés par la crise des migrants protestent contre le soutien financier aux garde-côtes de l’Autorité Nationale Libyenne en organisant des rassemblements et des marches. De plus, ces protestations ne sont pas seulement contre les migrations incontrôlées – puisque les camps de réfugiés sont devenus des sites pour la traite des esclaves et des asiles pour différents types de trafiquants, de criminels et d’extrémistes.

 

La Turquie, malgré son accord officiel avec Bruxelles pour maintenir les migrants hors des pays de l’Union européenne afin de stabiliser la crise, fait beaucoup pour la déstabilisation à l’inverse. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, parrainé par le Royaume-Uni, la Turquie a envoyé plus de 17 000 militants basés en Syrie et 10 000 mercenaires « djihadistes » d’autres pays pour soutenir l’Armée nationale libyenne dans le conflit libyen. Certains de ces mercenaires sont en fait intéressés à émigrer vers l’Europe qui est maintenant en profonde crise sociale, sanitaire et économique, ce qui ne devrait pas être utile pour une situation stabilisée au sein de l’UE. La France, en particulier, est confrontée à de nombreux problèmes, dont la lutte contre les réseaux « djihadistes », en partie dus aux citoyens français qui se sont rendus en Syrie à l’époque où les gouvernements occidentaux voulaient éliminer à tout prix le président Assad et qui sont maintenant très souvent envoyés en Libye. Les Français pleurent encore des centaines de victimes d’assassinats à Nice, au Bataclan, à la rédaction de Charlie Hebdo. La France ayant souffert d’attentats terroristes perpétrés par de jeunes criminels se faisant passer pour des islamistes radicaux, le fait de laisser des mercenaires venant de Syrie et de Libye sur le sol national peut déjà être qualifié d’aide à un délinquant. D’autant plus que cela va se mêler à la situation actuelle de chômage de masse, d’aménagement et de pandémie qui rend les nouveaux arrivants incapables de réintégrer un mode de vie normal.

En attendant, les fonctionnaires de la GNA aident les délinquants, le crime organisé et le radicalisme assez ouvertement. L’un des exemples les plus éloquents est celui du ministre de l’intérieur de la GNA, Fathi Ali Bashaga, et de ses liens avec des organisations terroristes. Auparavant, Bashaga était membre de l’une des bandes criminelles locales apparues après la désintégration de l’État libyen en 2011 en raison de l’intervention de l’OTAN. Il semble maintenant être proche de l’idéologie extrémiste véhiculée par des organisations comme Al-Qaïda ou ISIS, qui sont reconnues comme terroristes par de nombreux pays. Ayant pris le poste ministériel, M. Bashaga n’a pas coupé les liens avec les criminels. Au contraire, il a obtenu leur soutien. Bashaga est également étroitement associé au chef du groupe terroriste RADA, Abd al-Rauf Karra. Ce sont des militants de RADA qui ont détenu, entre autres, le sociologue russe Maksim Shugalei et son traducteur Samer Sueifan dans la prison libyenne non officielle de « Mitiga ».

 

En mai de cette année, un film intitulé Shugaley décrivant le sort des deux scientifiques russes a été diffusé à la télévision russe. Même la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, a fait un commentaire en réponse à des questions sur les citoyens russes détenus à Tripoli, en soulignant l’importance de cette affaire.

 

Mais leur sort n’a malheureusement toujours pas été résolu. Le 11 août, la première bande-annonce et les affiches du film Shugaley-2 qui annonçaient une suite relatant la situation désastreuse de Maxim Shugaley et Samer Sueifan, ont été publiées sur le site web dédié au film. Shugaley et Shugaley-2 ont, selon les créateurs des films, été expressément conçus pour souligner la situation en Libye et l’ampleur de l’anarchie à laquelle certaines autorités du pays ont succombé.

 

En même temps, le cas de Maksim Shugaley met en lumière les relations de plus en plus difficiles entre la Turquie et la Russie. Les autorités turques n’ont rien fait pour aider à la libération du sociologue russe et de son traducteur, malgré les bonnes relations d’Ankara avec la GNA.

 

Le film de Shugaley met donc en lumière non seulement l’anarchie monstrueuse qui règne en Libye, en raison de laquelle des scientifiques russes sont illégalement détenus dans une prison secrète, où les violations des droits de l’homme sont fréquentes, mais aussi l’ingérence de différentes puissances dans le conflit libyen. La France n’est pas une exception – en juillet 2017, le président Emmanuel Macron a entamé des pourparlers entre le leader de l’AGN Fayez Sarraj et le maréchal de l’ALC Khalifa Haftar. Il est bien connu que la médiation dans le conflit implique une certaine responsabilité pour les résultats des négociations. Une solution pacifique et diplomatique devrait donc être maintenant l’un des principaux centre d’intérêts de l’Union européenne et de la France, car il n’est déjà ni possible ni intelligent de rester à l’écart et de prétendre à la neutralité en ce qui concerne les événements en Libye.

 

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