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2 octobre 2022

Haftar mobilise ses troupes dans l’est de la Libye


Publié par Gilles Munier sur 2 Décembre 2020, 14:40pm

Catégories : #Libye

Revue de presse : Middle East Monitor (27/11/20)* 

Un mois après la signature de l’accord militaire en Libye, la milice du général Khalifa Haftar ne fait montre d’aucune volonté d’appliquer les conditions de l’accord qui prévoit le départ des mercenaires des lignes de front sur l’axe Syrte- Al Djoufrah.

Bien au contraire, Haftar s’emploie à remobiliser ses troupes et les mercenaires étrangers sur les fronts à l’est et au sud de la ville de Syrte. Pendant ce temps-là, le comité militaire mixte 5+5 tient, dans ses quartiers généraux, des réunions incessantes pour superviser la mise en place l’accord de cessez-le-feu de Genève.

Cela a été confirmé par le commandant de la salle des opérations de libération de Syrte et Al Djoufrah, le général de brigade Ibrahim Beit Al-Mal, qui a déclaré que les forces gouvernementales avaient détecté des mouvements de la milice d’Haftar au sud et à l’est de Syrte et avaient été témoins de la mobilisation de mercenaires et d’armes.

Beit Al-Mal a déclaré dimanche : « Des troupes se déplacent d’est en ouest, ce qui indique que les rebelles ont rompu la trêve et violent l’accord 5+5 ».

L’accord militaire 5+5, signé le 23 octobre à Genève, prévoit le respect total par les belligérants d’un cessez-le-feu global, le retour dans leurs camps des forces stationnées à Syrte et Al Djoufrah et l’expulsion des mercenaires hors du pays dans les 90 jours.

A la suite de cet accord, le comité a tenu une réunion fructueuse dans une ville de Ghadamès (400 kilomètres au sud-ouest de Tripoli) et une autre discussion dans ses quartiers généraux de Syrte. Lors de ces réunions, les modalités de mise en œuvre de l’accord de Genève ont été adoptées, dont notamment, la mise en place de sous-comités militaire et de sécurité.

Par conséquent, les efforts entrepris par Haftar pour envoyer des convois militaires vers les lignes de front contredisent l’esprit de l’accord, qui cherche à mettre un terme au conflit, et reflètent le climat de méfiance qui existe dans cette paix si fragile.

Nouvel armement

Les troupes gouvernementales s’inquiètent des rapports de presse faisant état de l’acquisition récente par Haftar du nouveau lanceur serbe de roquette multi-calibre et auto-propulsé, le LRSVM Morava. C’est ce qui a été dévoilé le 14 novembre dernier lors d’un test de tir réel opéré par le bataillon Tariq Ibn Ziyad, affilié à la milice d’Haftar.

Le site web du magazine russe Topwar laissait entendre que les Emirats Arabes Unis auraient fourni les lanceurs de missile LRSVM Morova à la milice d’Haftar puisqu’ils étaient le premier pays à importer cette arme de Serbie. Le lanceur de missile a été initialement produit dans les années 2011 et a fait son entrée en service à la fin des années 2019.

Ces développements indiquent qu’Haftar se prépare à livrer de nouvelles batailles malgré sa défaite en juin dernier dans l’ouest de la Libye et qu’il peut compter sur la détermination des Emirats Arabes Unis à fournir des armes aux forces de l’est en dépit de l’embargo des Nations unies.

*Source : Middle East Monitor

Traduction et Synthèse : Z.E

Pour mémoire: Extrait du rapport  de Noria Research sur le rôle prédateur de l’ANL – la milice de Khalifa Haftar – dans l’est de la Libye (juin 2019, p.15 à 18) :

…(…)…

Le soutien aux alliés locaux le long des routes de trafic d’êtres humains

L’Armée Nationale Libyenne (ANL) a joué un rôle déterminant dans la répartition territoriale des groupes armés qui se disputent le contrôle des routes de trafic d’êtres humains en Libye. En fournissant une aide militaire et politique aux groupes armés affiliés le long de ces routes, l’ANL a rempli deux objectifs : premièrement, d’étendre son influence dans l’est de la Libye en consolidant les alliances avec les groupes armés locaux, et donc avec la population locale ; deuxièmement, de permettre à ces mêmes groupes de contrôler les routes de contrebande, de financer leurs activités et d’évincer leur rivaux militaires et économiques. Les dynamiques auxquelles nous avons assisté ces dernières années dans la région d’ Al Djoufrah, plaque tournante du trafic d’êtres humains en Libye, nous ont permis de mettre en lumière ces stratégies.

L’ANL n’a eu de cesse d’accroitre son influence dans les affaires militaires et économiques d’Al Djoufrah. De plus, plusieurs rapports indiquent que des unités de l’ANL proches du pouvoir sont impliqués dans le trafic de drogue dans la région, et ce en étroite collaboration avec le groupe armé de majorité Zuwayya  Subul al-Salam. (47)

Al Djoufrah est une agglomération urbaine (ville-oasis) située dans le désert libyen à 800km au Sud de Benghazi et à environ 370 kilomètres des frontières soudanaise et tchadienne. Elle compte 60000 habitants, dont 40000 appartenant à la minorité ethnique Zuwayya , 10000 à la minorité Touboue. Le reste est composé d’étrangers, essentiellement venus du Tchad et du Soudan.

Consolider les alliances avec les populations locales dans le sud-est de la Libye

Poursuivant la stratégie menée par le régime précédent, l’ANL a développé des alliances avec les populations locales en utilisant sa puissance politique et militaire. L’ANL a su manipuler les tensions locales à son avantage en donnant une légitimité à certains groupes de par leur soutien politique et militaire, mais aussi en approuvant tacitement leurs divers trafics illégaux. Contrairement à ce qui se passe à Benghazi, où l’on observe une certaine centralisation de la chaine de commandement, l’ANL dans le sud de la Libye demeure un agrégat de groupes armés locaux, qui partagent une affiliation politique circonstanciée et sont liés entre eux par des intérêts culturels et économiques. Le commandement de l’ANL a soutenu aussi bien les Toubou que les Zuwayyas lors du conflit ethnique de 2015, pour finalement s’imposer comme médiateur de paix. Après deux mois de conflit, l’ANL a négocié un cessez-le-feu le 11 octobre 2015 qui a façonné le paysage politico-militaire et redessiné les routes de contrebande de la région. L’accord a entériné la suprématie militaire d’un nouveau groupe armé à majorité Zuwayya et affilié à l’ANL. Avant le conflit, les groupes armés Toubous, qui avaient combattu aux côtés de l’ANL à Benghazi, bénéficiaient du soutien de ce dernier. Leur rôle dans la bataille de Benghazi avait été loué par les médias pro-ANL.

Des mercenaires soudanais de l’Armée de Libération du Soudan/ Minni Minawi (SLA/MM), combattant aux côtés des Toubous pendant le conflit, étaient entrés en Libye au début de 2015 sous la bannière de l’ANL (et continuent d’ailleurs de se battre pour l’ANL aujourd’hui). Ainsi, les Toubous, appuyés par ces mercenaires, avaient réussi à briser temporairement le siège que les Zuwayyas  leur avaient   imposé depuis 2012. L’alliance militaire Toubou/SLA-MM allait entrer à Al Djoufrah lorsque l’aviation de l’ANL bombarda leur convoi militaire le 20 septembre 2015 mettant de ce fait soudainement fin à leur alliance avec les Toubous et renonçant ainsi à leur rêve historique de devenir à nouveau un acteur dominant sur la scène du sud libyen.  Selon les dires d’un important politicien Toubou d’ Al Djoufrah : « l’ANL a manipulé les Zuwayyas  et les Toubous. Elle nous a d’abord fait croire que nous étions assez forts pour faire basculer l’équilibre du pouvoir à Al Djoufrah en notre faveur afin de mettre fin aux discriminations historiques. Ensuite, elle a fait pression sur les Zuwayyas  pour qu’ils cessent leur relation avec les autorités de Tripoli ainsi que les factions islamistes opposés à l’ANL, et qu’ils se rangent du côté de Khalifa Haftar. Il faut reconnaitre que les dirigeants de l’ANL ont su faire preuve de beaucoup de persuasion et que leur stratégie a été payante». (48)

A partir d’octobre 2015, l’ANL apporte un soutien plus appuyé à Subul-al Salam. Les conséquences du conflit ont été catastrophiques pour les Toubou, et la plupart de leurs dirigeants ont fui vers Fezzan ou à l’étranger. (49)

Dans le sud de la Libye, un jeu de logique froide détermine la nature des relations entre les acteurs du nord et leurs intermédiaires du sud. En l’absence d’une vision nationale qui unifierait les différentes composantes du pays, la stratégie d’expansion de l’ANL repose sur le soutien d’un groupe par rapport à un autre et l’exploitation des divisions locales. De plus, le soutien aux Zuwayyas  contre les Toubous s’appuie sur des motivations politiques, culturelles et économiques. L’ALN dans le sud de la Libye demeure un agrégat de groupes armés locaux qui partagent une affiliation politique circonstanciée et sont liés entre eux par des intérêts culturels et économiques.

Tout d’abord, les Zuwayyas sont largement plus nombreux et entretiennent des liens forts avec les cercles du pouvoir à Benghazi, Tripoli (et Khartoum). Ensuite, Haftar est ethniquement lié aux Zuwayyas  du côté maternel. Troisièmement, les Zuwayyas sont présents ethniquement et militairement depuis la frontière soudanaise à Ajdabiya en passant par Tazerbu et Al Djoufrah. Obtenir leur soutien est donc stratégique pour l’ALN qui cherche à contrôler cette route vitale qui assure l’entrée et la sortie de toutes catégories de marchandises et de personnes, et en particulier depuis 2014, celle des migrants.

Sudul-al Salam a été fondé en octobre 2015 en tant que force d’interposition entre les deux factions ethniques. On lui confia le checkpoint al-Sad le long de la route menant à Ajdabiya au nord qui régule l’accès à Al Djoufra (50). Ce rôle s’avèrera stratégique dans la prise de contrôle des routes de contrebande par le groupe. A partir de là, il a su développer ses capacités militaires et s’imposer dans la région. Sur sa page Facebook, on trouve des images de matériels militaires et techniques livrés par l’ALN. Le bruit court aussi que son dirigeant, Abd al-Rahman Hashem, un cheik salafiste, aurait rencontré Haftar à plusieurs reprises à al-Rejma. (51)

Fort du soutien politique et militaire de l’ANL, le mouvement a rassemblé sous sa bannière presque tous les combattants Zuwayyas  de la région d’al-Kufra, y compris ceux qui étaient initialement opposés a Haftar. La brigade compte aussi parmi ses membres les plus importants trafiquants d’êtres humains d’ Al Djoufrah qui ont profité de leur position pour développer leurs activités et évincer progressivement leurs concurrents. Ils ont toujours nié leur rôle dans le business de la contrebande, utilisant une rhétorique anti-contrebande pour accroitre leur légitimité locale et nationale. Cela-dit, des sources proches du groupe affirment que plusieurs membres de Subul al-Salam sont directement impliqués dans la contrebande et le transport de migrants. De plus, les convois de migrants voyagent le long de cette route et passent par tous les checkpoints qu’ils contrôlent.

Les routes du trafic d’êtres humains et ses acteurs dans le sud-est de la Libye 

Entre 2014 et 2016, les trafiquants utilisaient principalement deux routes de contrebande en Libye pour transporter les migrants des frontières soudanaises vers les villes libyennes du nord. Les routes étaient sous le contrôle de groupes ethniques rivaux, les Zuwayyas  et les Toubous.

La première route, encore opérationnelle aujourd’hui, est aux mains des Zuwayyas et de leurs alliés issus de groupes rebelles soudanais. Elle commence dans la région de Jabal al-Oweinate, passe par al-Kura ou Tazebu, avant de se scinder en deux, une allant vers le nord en direction d’Ajdabiya, et l’autre vers Zella à l’ouest où des éléments du SLA/MM sont déployés. Cette dernière a été créé en 2016 en réponse à la chute d’Ajdabiya comme plaque tournante de ce trafic suite aux kidnapping et meurtres de migrants est-africains par ISIS à Syrte en 2015 alors qu’ils se rendaient à Tripoli (52). Les groupes empruntant cette route partagent la même affiliation tribale et sont tous politiquement alignés sur l’ALN, ce qui a pour effet d’annihiler toute forme de compétition entre eux. La route est réputée sûre, et est utilisée principalement pour transporter des migrants venus de la corne de l’Afrique, en particulier les Erythréens et les Somaliens connus pour payer leur transport à l’avance et en dollars.  Alors que certains Soudanais, Egyptiens et Tchadiens sont déposés par la Direction de la lutte contre les migrations illégales (DCIM) en Libye dans des zones frontalières proches de leur pays d’origine dans des conditions incertaines, les candidats à l’immigration somaliens et érythréens ont tendance à continuer leur chemin vers le nord. Une source locale du DCIM a indiqué que ces derniers sont envoyés dans des centres de détention au nord par route et dans des voitures banalisées, sans aucune protection militaire : « Les locaux conduisent les migrants vers le nord par bonté d’âme car le directoire n’a pas les moyens de les transporter. » (53) Quel que soit la véracité de ces propos, cela indique tout de même à quel point la route d’ Al Djoufrah vers le nord est aujourd’hui sûre alors même que les attaques sur les convois de migrants sont devenus de plus en plus fréquentes dans la région. Selon des sources locales à Al Djoufrah, la fermeture de la route centrale en Méditerranée suite aux efforts conjoints de l’Europe et de la Libye n’a pas perturbé le flux de migrants qui continue comme avant. Des déclarations similaires ont été faites lors d’entretiens à Fezzan. Cela dit, la véracité de telles déclarations demeure difficile à établir.

Il est difficile d’estimer pour le moment l’impact des mesures de dissuasion prises pour fermer la route méditerranéenne sur le flux de migrants vers le sud-est libyen. Ce qui est clair, en revanche, c’est que le contrôle de plus en plus ferme de l’ALN sur les régions de l’est de la Libye n’a pas limité la contrebande dans et autour de Al Djoufrah.

La deuxième route, qui était sous contrôle Toubou, a été en grande partie délaissée selon plusieurs sources issues du milieu contrebandier de Toubous. Les trafiquants Toubous avaient coutume de récupérer les migrants aux frontières tchadienne et soudanaise avant de les conduire à travers le désert vers Rebiana. De là, ils partaient alors vers Sebha en passant par Kelenji, Waw al-Namus et Um al-Araneb. Plusieurs facteurs expliquent l’abandon de cette route. En effet, la détérioration de la situation militaire des Toubous dans la région suite à leur défaite à Al Djoufrah en 2015, l’effondrement de leur alliance avec les mercenaires soudanais et le transfert de la majorité de leurs forces armées à Fezzan ne permettent plus aux Toubous de garantir la sécurité nécessaire aux convois, exposant ainsi ces derniers aux attaques incessantes de groupes criminels. Ceux-ci, en particulier le clan Mourdia au Tchad, ont fortement accru leur activité depuis 2015, et attaquent régulièrement les convois de migrants.

Un trafiquant Toubou qui a travaillé le long de cette route explique : « A la fin de 2016, nous évitions de transporter les Erythréens et les Somaliens qui paient en dollars américains, car ils représentaient une cible bien plus attrayante pour les groupes criminels ». (54) Selon lui, les agents soudanais, qui jouent un rôle fondamental dans le transport des migrants sur cette route, ont eux aussi décidé de mettre fin à leur collaboration avec les Toubous après ces attaques répétées. Un agent soudanais de haut rang a été agressé à Um al-Araneb à la fin de 2016 et s’est installé à Braq al-Shatea pour établir une nouvelle route, en collaboration avec les Zuwayyas . Le manque de soutien politique et d’organisation, ainsi que des intérêts divergents entre les différents groupes, ont laissé les Toubous totalement désorganisés dans le sud-est libyen. (55)

Après que les Toubous ont abandonné cette route, les gangs criminels, essentiellement issus des Mourdias, ont commencé à migrer vers le nord dans le but de lancer des attaques sporadiques sur les convois, en particulier dans la région de Tazebu. En septembre 2018, Subul al-Salam a annoncé l’arrestation d’al-Arabi, un des principaux chefs Mourdias qui opérait sur le territoire Zuwayya  fin 2017/début 2018. (56)

Il est indéniable que la stratégie de soutien aux groupes armés locaux menée par l’ALN dans le sud-ouest n’est pas le seul facteur qui ait contribué à redessiner les routes et les dynamiques de migrations. D’autres facteurs ont aussi joué un rôle important, en particulier les politiques anti-migratoires déployées par les états voisins et plus généralement les dynamiques commerciales. Cela-dit cette stratégie a permis à certains groupes de croitre et à d’autres de faiblir, ce qui a eu des conséquences directes sur les acteurs et les routes de la contrebande. Le soutien apporté par l’ANL a très largement contribué à transformer Subul a-Salam en l’acteur militaire le plus important du sud-est libyen et incontournable dans le trafic d’êtres humains.

Plus récemment, en déployant une stratégie similaire à celle de l’ancien régime, l’ANL essaie d’imposer un contrôle direct sur les activités des groupes armes et l’économie locale.

Notes de l’extrait :

48. Entretien avec un homme politique Toubou, Le Caire, septembre 2016

49. Ibid

50. C’est la seule route qui relie au monde extérieur. Les Toubous sont assiégés et les habitants doivent emprunter le check-point contrôlé par les Zuwayyas  lorsqu’ils veulent quitter la ville.

51. Subud al-Salam joins the LNA, Afrigatenews.net, 16 août 2018

52. Mark Micallef, The Human conveyor belt: Trends in human trafficking and smuggling in post-revolution Libya, Global initiative, March 2017, http://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2017/03/GI-Human-Conveyor-Belt-Human-Smuggling-Libya-2017-pdf.

53. Entretien avec un membre du DCIM, Al Djoufrah, décembre 2018

55. Ibid

56. Confessions of al-Arabi commander of a Chadian criminal group, Subud al-Salam: http://www.facebook.com/626083690882387/videos/1248955781928505/

Traduction et Synthèse : Z.E

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