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28 octobre 2021

Netflix : Le démontage de « Fauda » par le CICR touche un point sensible


Publié par Gilles Munier sur 6 Janvier 2021, 13:12pm
Catégories : #Palestine, #Sionisme, #Gaza

« Fauda » Saison 3. Image promotionnelle de Netflix.

Par Jonathan Ofir (revue de presse : Agence Media Palestine – 21/12/20)*

Le Comité International de la Croix Rouge s’est exprimé sur les réseaux sociaux pour donner à voir toutes les manières dont la série télévisée « Fauda » représente les violations des droits humains par Israël. La presse israélienne, les représentants gouvernementaux officiels et divers apologistes n’ont pas été contents.

La série télévisée à succès israélienne « Fauda » est basée sur la réalité de l’occupation israélienne, en mettant notamment en avant les « Mistaravim », des soldats israéliens qui se font passer pour des Palestiniens de façon à infiltrer, assassiner et kidnapper des Palestiniens.

Je pourrais aussi bien admettre que je ne prends pas la peine de la regarder. Tout autant que nombre d’Israéliens sont fiers de cette série, nombre de Palestiniens la voient comme de la propagande odieusement raciste, tel George Zeidan qui, dans Haaretz, l’a qualifiée « d’ignorante », malhonnête » et de « propagande anti-palestinienne ». Mais mon article n’examine pas une autre série militante, il porte sur la vie réelle, le drame ultra nationaliste qui s’est produit quand un lien entre la fiction et la réalité a été pointé, défavorablement, par une organisation humanitaire internationale – le Comité International de la Croix Rouge (CICR).

Ce dimanche, le CICR en Israël et dans les Territoires (palestiniens) occupés a lancé une série de tweets commençant ainsi :

Comme beaucoup d’entre vous, cette année nous avons aussi regardé @FaudaOfficial et noté un grand nombre de violations du #IHL (le droit humanitaire international).

Vérifiez ce fil twitter et dites nous si vous en voyez d’autres

Le fil de discussion présentait de courts extraits de la série, mentionnant de façon positive les violations auxquelles il faisait référence – tant israéliennes que palestiniennes. Par exemple :

Accompagner un être cher à l’hôpital, c’est bien.

Construire une base militaire sur le site d’un hôpital n’est pas permis en droit humanitaire international, dans la mesure où cela met en danger des civils et des combattants blessés

Une attaque concertée contre le CICR a suivi, de la part de défenseurs d’Israël. Ils ont surtout essayé d’y aller d’un humour désobligeant, suggérant que le CICR ne peut pas faire de la fiction, comme si les violations décrites n’avaient pas réellement lieu. Le créateur de la série, Avi Issacharoff, a tweeté en réponse que les violations du droit international humanitaire sont un bon sport pour lui.

Les attaques contre le CICR comportaient une armée de trolls de propagande, de médias et de fonctionnaires.

Selon les informations de la chaîne israélienne Channel 12, « la Croix-Rouge a tweeté contre ‘Fauda’, les Israéliens ont riposté en ligne ».

Channel 12 se moquait-elle des deux côtés ? Non, ils sont tout à fait sérieux et totalement biaisés. L’article continue :

Qu’est-ce que l’organisation internationale attend de la série israélienne à succès ? Le représentant de la Croix-Rouge en Israël et dans l’Autorité palestinienne (sic) et Gaza (sic), a posté hier (dimanche) une étrange série de tweets, dans laquelle il a décidé de localiser les « violations » du droit international humanitaire qui figurent dans la populaire série israélienne « Fauda », qui reçoit des éloges dans le monde entier.

L’article nous parle ensuite des « Israéliens sur le web » qui ont « riposté ». Voici la suite:

Ceux qui n’ont pas aimé le harcèlement de la série israélienne à succès, et qui ont vu dans la série de tweets de la Croix-Rouge un autre exemple du double standard de l’organisation contre Israël, sont les agents et les influenceurs du web du « DigiTell » pro-Israël. Ce réseau a été créé il y a trois ans par le ministère des affaires stratégiques, afin d’apporter une réponse à l’activité anti-Israël sur les réseaux sociaux. Il compte aujourd’hui plus de 100 membres, avec plus de 15 millions d’adeptes dans l’ensemble des réseaux sociaux.

Ainsi, le ministère israélien des affaires stratégiques, sous la direction de Gilad Erdan (qui est maintenant ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies) – qui a été le siège de la campagne anti-BDS, menant des opérations secrètes de type « black-ops » – a mis sur pied une armée de propagandistes des réseaux sociaux. Channel 12 News a l’air de commenter favorablement de sujet, car quelqu’un doit nous protéger du CICR soi-disant anti-Israël.

Le propagandiste pro-israélien Hen Mazzig, qui dirige le département de l’éducation en Israël pour StandWithUs Israel, a tweeté :

Est-ce que vous pouvez parler s’il vous plaît des violations des droits humains dans le jeu La Fin des Vengeurs? Thanos y génocide littéralement la moitié du vivant de la galaxie, ce qui doit être une sérieuse entorse à la Convention de Genève.

Donc, il semble que la série soit fictive. Mais Hen Mazzig se donnerait-il la peine de commenter une critique des « Vengeurs » ? Sûrement pas. Bien que la série soit une fiction, c’est précisément parce qu’elle est liée à l’éthos militant d’Israël et basée sur des vérités réelles, qu’il la défend si vigoureusement.

Le bloggeur britannique David Collier a tweeté :

Et le gagnant du tweet le plus stupide de l’année 2020 est bien sûr la Croix Rouge Internationale @CICR qui s’est vraiment occupée de la série Netflix (Fauda) et l’a fouillée pour trouver des violations des droits humains de façon à diaboliser Israël. Rien sur cette planète n’est aussi stupide que l’activisme anti-Israël.

Collier est un homme malhonnête que j’ai couvert dans un article il y a quelques années. Il considère BDS comme un « mouvement terroriste » et il essaie désespérément de présenter le mouvement comme intrinsèquement antisémite. Il se peut que le CICR s’écarte un peu de son scénario habituel, mais je peux penser à beaucoup plus de choses stupides dans ce monde que le fait d’éduquer les gens sur les droits humains habituels, même si c’est sur fond d’une série de fiction – surtout quand les violations se produisent réellement dans la vie réelle.

L’article de Channel 12 s’est terminé par une diatribe d’Ido Daniel, le responsable de l’arène numérique au ministère des affaires stratégiques. C’est le véritable chef de la propagande numérique nationale, qui a le dernier mot :

L’étrange attaque sur Twitter de la Croix-Rouge contre l’une des séries israéliennes les plus populaires au monde est bizarre…

C’est un peu bizarre de dire « bizarre » si souvent. Pour un propagandiste professionnel, c’est assez pathétique. Alors, quel est le problème ?

Je ne suis pas surpris qu’ils aient décidé d’attaquer précisément « Fauda », qui représente fidèlement pour des dizaines de millions de spectateurs dans le monde entier, la complexité de la vie en Israël à l’ombre des menaces terroristes et les opérations des forces de sécurité qui travaillent nuit et jour pour les empêcher.

Mais, attendez : Daniel ne dit pas que Fauda est une fiction. Non – il souligne « précisément » qu’il s’agit de la représentation d’une réalité. Voilà pour les défenses de David Collier et Hen Mazzig. Le représentant officiel du gouvernement israélien a parlé. Vous pouvez dire que « Fauda » n’est qu’une fiction, mais il a dit qu’il représente « fidèlement » la réalité israélienne.

Perfidie

Le thème central de Fauda est ce que l’on appelle en droit international la perfidie. Le CICR fournit la définition de la perfidie à partir du droit international humanitaire standard :

Constitue une perfidie tout acte profitant de la confiance d’un adversaire pour lui faire croire qu’il a le droit ou l’obligation d’accorder une protection en vertu des règles du droit international applicable dans les conflits armés, dans l’intention de trahir cette confiance.

En d’autres termes, il s’agit de mener une opération militaire sous le couvert d’être un civil, ou de se faire passer pour un individu censé bénéficier d’une protection humanitaire spéciale. Cet acte est dangereux aussi parce qu’il met en danger les civils et les travailleurs humanitaires, car il crée une suspicion sur leur implication possible dans les hostilités.

Une telle perfidie est une procédure opérationnelle banale pour Israël. Il y a deux ans, une unité de commando israélienne, qui se serait fait passer pour des travailleurs humanitaires, s’est mise en difficulté à Gaza après avoir tiré sur un haut commandant militaire du Hamas, Nour Baraka, et l’avoir tué. Les combattants du Hamas ont riposté. Sept Palestiniens ont été tués en tout, dont six membres du Hamas. Un commandant israélien de haut rang a été tué. Dans la foulée, un ancien commandant israélien, le major général Tal Rousso, a tenté modérer l’idée qu’il s’agissait d’une tentative d’assassinat délibérée contre le commandant de bataillon du Hamas, Nour Baraka, en disant

Ce sont des opérations qui ont lieu tout le temps, chaque nuit, dans toutes les divisions. C’est une opération qui a probablement été découverte.

Vous voyez, c’est l’expert. Chaque nuit, dans toutes les divisions.

Provocation contre les citoyens palestiniens

Mais « Fauda » est problématique à d’autres égards. Le grand problème est surtout la façon dont y sont dépeints les Palestiniens. George Zeidan dans Haaretz :

Mais pour moi, une des scènes les plus graves, voire dangereuses, intervient vers la fin de la troisième saison, lorsqu’un kinésithérapeute arabe, alors qu’il entame une séance de thérapie dans un hôpital israélien, tente de tuer le chef d’une succursale du Shin Bet en Cisjordanie. Il vaut la peine de déconstruire ce complot : 17 % des médecins, 24 % des infirmières et 47 % des pharmaciens d’Israël sont arabes. Il n’y a jamais eu un seul incident dans l’histoire où des médecins arabes en Israël ont trahi leur serment d’Hippocrate et ont fait du mal à un patient. Il est plus que ridicule de présenter un personnage et une intrigue qui font des Arabes travaillant dans le système de santé israélien des personnes indignes de confiance et déloyales, et capables d’attaques violentes. Cela ne peut que créer davantage de méfiance entre les gens. Promouvoir une telle image est totalement trompeur et faux – et pire encore, cela nourrit ces voix, y compris au sommet du gouvernement israélien, qui rabaissent constamment les citoyens arabes d’Israël, légifèrent sur leur inégalité et incitent à les combattre.

Ainsi, « Fauda » est tout simplement une série perfide. On devrait juste l’éviter. Je ne peux pas dire si le CICR a échappé à ses attributions officielles en commentant une série donnée pour de la fiction. En tout cas, les réponses qu’ils ont reçues montrent qu’ils ont touché un nerf de la fierté militante nationaliste israélienne, la fierté de la perfidie.

*Source : Agence Media Palestine

Version originale : Mondoweiss

Traduction SF pour l’Agence Media Palestine

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