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27 juillet 2021

A propos du complotisme et des complotistes


Par Raoul Victor. 

Complot ? Complotisme ? Conspirationniste ?

Le terme de « complotisme » est devenu un anathème, une condamnation de toute pensée qui met en doute ne fut-ce qu’une partie des discours officiels concernant la pandémie du Coronavirus. Et pourtant : c’est quoi un « complot »?

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D’après le CNRLT (Centre national de ressources textuelles et lexicales) :

Complot : « Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté. »
« Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes. »

Le Robert : « Projet concerté secrètement afin de nuire (à quelqu’un, à une institution) »

Deux notions sont présentes : le secret et la malveillance.

Dans son sens le plus général la malveillance est absente. Quand les parents préparent les cadeaux du Père Noël on pourrait dire qu’ils complotent.

Le terme « complotisme » contient  deux sens. L’un général qui concernerait la tendance à voir dans les discours et actions des gouvernements et autres institutions telles que les entreprises, les banques, les médias, etc. le résultat de complots, c’est à dire de « desseins secrets« , non transparents, dissimulés au public en vue d’atteindre des objectifs inavouables. L’autre sens est une caricature du premier consistant à ne retenir que des versions de toute évidence invraisemblables, voire ridicules ou fantaisistes. C’est surtout dans ce dernier sens que les médias et de nombreux commentateurs l’emploient, faisant, volontairement ou involontairement, un amalgame qui tend à discréditer la méfiance à l’égard des discours officiels (ce en quoi l’accusation de complotisme ferait partie de la tactique de brouillage du complot). Il ne serait pas surprenant d’apprendre que des « théories du complot » particulièrement absurdes ou caricaturales soient mises en circulation dans le seul but de nourrir cet amalgame et le dénigrement des pensées trop méfiantes à l’égard des versions gouvernementales officielles et officieuses.

Le complot, le secret, le manque de transparence en vue de renforcer leur pouvoir font partie du mode de vie des classes dominantes depuis la division de la société en classes. Le capitalisme ne fait pas exception, au contraire. Dès sa naissance le secret joue un rôle déterminant dans son fonctionnement. Le secret était déjà important dans les guildes d’artisans au Moyen Âge, jalouses de leurs savoirs techniques. Le capitalisme qui porte le rôle des techniques et des sciences de la production à des degrés de développement sans précédents et qui en même temps fait de la concurrence entre agents économiques le mode de vie ordinaire, le capitalisme ne pouvait qu’accroître la place du secret et donc du complot dans le mode de gouvernance social.

Dans l’opéra franc-maçon de Mozart, La flûte enchantée, (1791), Papageno et le prince Tamino sont soumis à des épreuves, dont celle de garder le silence quelles que soient les circonstances qu’ils rencontreront. Papageno, image du personnage populaire, n’y parviendra pas alors que le prince Tamino réussira et y gagnera le droit à être « initié ». Pour les Francs-maçons, porteurs des valeurs de la bourgeoisie naissante, « le silence est d’or ».

La corruption est un des fléaux du capitalisme, comme de tout système marchand, mais ici elle acquiert une dimension internationale, mondiale, omniprésente.  Elle ne touche pas que les pays les moins développés, comme le montre « L’indice de corruption » publié par Transparency International. En 2014 les États-Unis se situaient au 17e rang, la France au 24e, l’Italie au 43e…. à noter la Chine au 100e, le Venezuela au 161e. (1)

Or la corruption comporte par définition une part de complot, de secret, de conspiration.

Le « lobbyisme » est une forme de « légalisation », d’institutionnalisation de la corruption, mais celle-ci ne perd pas pour autant sa nature conspiratrice, opaque. L’ampleur de cette réalité est souvent sous-estimée et les médias en parlent peu. Les exemples sont pourtant éloquents. Pour l’Union Européenne un article du Monde de 2019 donnait quelques chiffres :

 

« L’Organisation non gouvernementale Transparency International estime quant à elle à environ 26 500 le nombre de lobbyistes présents de façon régulière à Bruxelles, et à environ 37 300 le nombre de personnes impliquées dans les activités de lobbying dans la capitale belge. » (https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/05/23/petit-guide-de-lobbyisme-dans-les-arenes-de-l-union-europeenne_5466056_4355770.html)

L’exemple des lobbies à Washington et leur croissance depuis le début de ce siècle est aussi parlant :
« Le nombre d’agences de lobbyistes répertoriées à Washington, D.C. a plus que doublé depuis 2000, passant de 16 000 à 34 000 environ en 2005… L’argent dépensé par les entreprises et les groupes de pression pour défendre leurs causes au Congrès des États-Unis d’Amérique et auprès de l’administration est passé de 1,6 milliard de dollars en 2000 à 2,1 milliards de dollars en 2004. Certaines firmes ont augmenté leurs tarifs de 100 % et engagent à des salaires de départ de 300 000 dollars par an. Environ la moitié des anciens élus quittant le Congrès deviennent lobbyistes. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lobby)

La manipulation. Les principaux responsables politiques tout comme les grandes institutions publiques et privées possèdent des « conseillers en communication ». Dans la pratique il s’agit de conseillers en manipulation. D’ailleurs en anglais on appelle cela des « spin doctors », « spin » ayant ici le sens de manipulation. [« spin : pejorative, political (=news manipulation) manipulation ».
https://dictionnaire.reverso.net/anglais-francais/spin].

Mais qu’est-ce que la manipulation sinon un des instruments fondamentaux des « desseins secrets » destinés à atteindre des objectifs au détriment de ceux qui les écoutent.

Les spin doctors sont les petites mains de la société du spectacle.

L’économie « illégale » (drogues, prostitution, rackets, paradis fiscaux, etc) a toujours existé dans le capitalisme. Mais elle a pris et prend une place de plus en plus importante dans les dernières décennies. L’interpénétration entre ce monde sombre, par définition régi par le secret, et le monde politique est une réalité bien connue. Secret et malveillance, sont les deux caractéristiques du complot.

Un acteur joue un rôle très important dans le capitalisme et exige, peut être plus que tout autre, le secret, la malveillance, le complot : Eisenhower l’a appelé le complexe militaro-industriel. Dans la célèbre allocution télévisuelle qu’il a prononcée le 17 janvier 1961, quelques jours avant le terme de son deuxième et dernier mandat il mettait en garde contre ce « pouvoir illégitime » :
« Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_fin_de_mandat_de_Dwight_D._Eisenhower)  Eisenhower, un des plus importants militaires de l’histoire des États-Unis, savait de quoi il parlait.

Dans le même domaine, les laboratoires militaires chargés de la production d’armes bactériologiques (laboratoires P4 à « sécurité » maximum)  sont une illustration de l’opacité extrême qui recouvre les agissements de ce secteur. La crise du coronavirus, en mettant en lumière les laboratoires de virologie, en particulier celui de Wuhan, a permis de « découvrir » qu’il existe plus de 30 laboratoires virologiques militaires dans le monde, répartis dans 21 pays, au premier rang desquels les États-Unis, la France, l’Australie, la Suisse, la Chine… Les entraves multipliées par le gouvernement chinois à l’égard de l’équipe de l’OMS chargée d’enquêter sur l’origine du virus à Wuhan illustrent encore l’importance du secret dans ce domaine.

Enfin, last but not least, il faut citer ce que les historiens appellent respectueusement la « diplomatie secrète« , c’est à dire les tractations entre États en dehors des cadres diplomatiques officiels, publics.

Dans un article intitulé « Le monde après le Coronavirus », paru dans le Financial Times en mars 2020, Yuval Noah Harari écrit:

« Ces dernières années, des politiciens irresponsables ont délibérément sapé la confiance dans la science, dans les autorités publiques et dans les médias. »   Mais il ne s’agit pas seulement des « dernières années » ni de quelques « politiciens irresponsables ». C’est toute la vie du capital qui est infectée par les virus du secret, de la manipulation, du complot.

Le « scandale du Lancet« , où les laboratoires pharmaceutiques et nombre de « leurs » médecins réputés ont collaboré avec des politiciens pour des raisons de profit, en est une criante illustration. The Lancet, revue fondée en 1823, une des références les plus respectées du monde scientifique médical, publie en mai 2020 une étude sur la Covid-19 condamnant l’emploi de l’hydroxychloroquine pour soigner la maladie. La méthodologie de l’étude soulève immédiatement des réactions de la part de nombreux scientifiques. Quelques semaines plus tard le journal Le Monde daté du 4 juin 2020 rapporte la suite des événements : « Coup sur coup, deux des plus grandes revues médicales mondiales [The Lancet et The New England Journal of Medicine] ont procédé à la rétractation d’articles ayant trait au Covid-19, fondés sur des données fournies par une société américaine, Surgisphere, [créée à Chicago en 2008] et à l’origine, désormais, plus que douteuse. (…) Cette étude avait conduit à la suspension de l’usage de ce traitement en France contre le Covid-19. » (Notons que dans la pratique cette suspension est toujours en vigueur.)

Heureusement il y a eu des scientifiques qui ont permis de mettre à jour rapidement la supercherie. Mais la question qui se pose est: comment en est-on arrivé là ?

La réponse ne peut être étrangère au fait que le prix de l’hydroxychloroquine, employée depuis des décennies par des millions de personnes, est particulièrement bas (quelques centimes d’euros par cachet) alors que le prix du traitement par le Remdesivir, le seul traitement approuvé par la US-FDA au début juillet 2020, est fixé par son producteur, le laboratoire américain Gilead, à 2340 $ (2 085 €) par patient. (https://www.industriepharma.fr/covid-19-gilead-fixe-le-prix-du-remdesivir,111716)

Début octobre 2020, l’Europe a conclu un contrat portant sur la possibilité de commander jusqu’à 500 000 doses de Remdesivir pour un montant global de plus d’un milliard d’euros. Pourtant, le 20 novembre l’OMS est obligée de publier une recommandation:  « contre l’administration de Remdesivir aux patients hospitalisés, quelle que soit la gravité de leurs symptômes, dans la mesure où rien ne prouve à ce jour que le remdesivir améliore pour ces patients les chances de survie et les autres résultats sanitaires. » (https://www.who.int/fr/news-room/feature-stories/detail/who-recommends-against-the-use-of-remdesivir-in-covid-19-patients)

Récemment une secrétaire d’État belge, pour des raisons de polémique avec l’opposition flamande, a rendu publics les prix des différents vaccins contre la Covid-19 achetés par le gouvernement. Elle en a été fortement critiquée. « Je voulais être transparente, peut-être un peu trop transparente » s’en est-elle excusée. Un porte-parole de l’Union Européenne a rappelé l’impératif d’opacité : « Tout ce qui concerne des informations comme le prix des vaccins est couvert par la confidentialité, c’est une obligation très importante. C’est une exigence contractuelle. » (Le Monde, 22 décembre 2020)

Le laboratoire pharmaceutique américain Pfizer, un des plus importants du monde, premier à fournir avec BioNTech un vaccin contre la Covid-19, a été par le passé accusé ou condamné a plusieurs reprises pour des cas d’ »inconduite » tels que publicité mensongère, corruption, tests meurtriers sur des enfants en Afrique, etc. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pfizer)

Tous ces faits ne sont pas des coïncidences ni des délires paranoïaques. Ils illustrent cyniquement à quel point la rapacité capitaliste sécrète par tous ses pores la manipulation et le complot, le secret et la malveillance en vue du profit. Ce sont des faits comme ceux-là qui ont « sapé la confiance dans la science, dans les autorités publiques et dans les médias », pour reprendre les mots de Harari.

Peut-être dira-t-on que toutes ces formes de complots font partie de la vie courante des différentes fractions du capital mais que du fait même des divisions des classes dominantes ces complots restent limités en ampleur. C’est un peu ce que dit encore Harari quand il écrit : « Il existe naturellement de nombreux complots réels dans le monde. Certains individus, entreprises, organisations, églises, factions ou gouvernements ne cessent d’imaginer et de mettre en œuvre divers complots. Tous ces plans et projets se sont régulièrement télescopés, mais le résultat n’était pas orchestré par un unique groupe de responsables. » (Article dans le Financial Times, mars 2020). Ou encore, dans une tribune du New York Times : « Tous ces complots et intrigues sont peut-être réels, toutefois ils ne sont pas les pièces constituantes d’une seule et même conspiration mondiale.«

Harari reconnaît qu’il y a « de nombreux complots réels dans le monde »… « naturellement ». Ce qu’il rejette c’est l’idée que tous ces complots soient « orchestrés par un unique groupe de responsables », qu’il s’agisse « d’une seule et même conspiration mondiale satanique »  (sic).

Il n’existe pas un « unique groupe de responsables » ou « une seule conspiration mondiale ». Mais il y a des conspirations, sinon mondiales du moins « trans-nationales » assez évidentes, même si on n’en connaît pas les contenus exacts, dont une partie est par définition secrète. Les GAFAM élaborent et mettent en pratique des stratégies mondiales (s’entendent sur les prix et la répartition des marchés), tout comme les banques, les entreprises, les laboratoires pharmaceutiques les plus importants. On sait en outre qu’il existe de nombreux « clubs » de hauts responsables, des lieux de rencontre, des conférences très élitistes où l’on « réfléchit » à l’échelle trans-nationale sinon mondiale. Les politiciens (un des métiers les plus méprisés au monde) ne sont qu’une partie apparente du pouvoir des classes dominantes. Personne n’adhère à des théories qui disent en même temps que la Covid est pratiquement une grippe inoffensive et qu’il s’agit d’un complot pour éliminer les pauvres de la planète.

 

Ce dont il s’agit c’est de garder et entretenir une méfiance extrême, et saine, à l’égard des discours officiels.

Cela implique parfois le recours à des « spéculations », c’est à dire au « fait de s’interroger sur les conséquences d’une hypothèse si elle était vraie, sans nécessairement la considérer au départ comme telle. » (Wikipedia fr) L’opacité, le recours au secret systématique qui caractérise les gestions capitalistes rend souvent difficile, voire impossible, de trouver les « preuves » indiscutables d’une hypothèse qui s’oppose aux versions officielles. Les « preuves indiscutables » de certains complots des gouvernements n’apparaissent que longtemps après les événements.

Aurait-il fallu en septembre 2002 traiter de « complot et de spéculation fantaisiste et irrationnelle » l’idée que le rapport de Bush au Conseil de sécurité de l’ONU, affirmant que l’Irak possédait des armes de destruction massive, était peut-être un mensonge destiné à justifier l’ouverture de la guerre d’Irak ? Aurait-il été « fantaisiste-complotiste » de se poser une telle question puisque rien ne permettait alors de « prouver » la certitude d’une telle supposition ? Pourtant, « dans un entretien en 2013, [9 ans plus tard] Colin Powell déclare, au sujet des armes de destruction massive en Irak, que « Saddam Hussein (…) n’en possédait pas un gramme » »  (https://fr.wikipedia.org/wiki/Armes_de_destruction_massive_en_Irak)

On pourrait se poser la même question pour quelqu’un qui aurait en août 1964 mis en question la version officielle de l’attaque contre deux destroyers américains par des torpilleurs nord-vietnamiens dans le Golfe de Tonkin, prétexte utilisé par Johnson pour entamer le bombardement du Nord-Vietnam. Pourtant « des éléments ultérieurs, dont un rapport rendu public en 2005 par la National Security Agency, [41  ans plus tard] indiquent qu’il n’y a pas eu d’attaque nord-vietnamienne à cette date. »
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Incidents_du_golfe_du_Tonkin)

Les « théories du complot » sont multiples et contradictoires entre elles. Certaines sont probablement des caricatures mises en circulation pour ridiculiser les analyses qui rejettent les discours officiels. Je ne sais pas quelle est l’ampleur de l’adhésion qu’elles suscitent ni leur impact sur la conscience de la population. On pourrait s’y attarder. Mais ce dont je suis sûr c’est du danger que représente la pratique qui consiste à rejeter de véritables analyses qui mettent en évidence la réalité des manipulations, l’omniprésence du secret, de la malveillance, des complots dans la gestion sociale capitaliste, au nom d’une lutte contre le « complotisme », les « théories du complot », le « conspirationnisme », etc.

C’est devenu aujourd’hui une tarte à la crème, une gangrène, dont les spin doctors se servent ad nauseam pour protéger leurs cyniques manipulations.

Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, dont la reconnaissance faciale, l’omniprésence croissante de la digitalisation dans la vie quotidienne qui permet de suivre les faits et gestes de chaque individu, les gouvernements et les gérants du système, si jaloux de leurs secrets, se paient le luxe de soumettre la population dominée à une surveillance sans limites. La Chine est un modèle du genre. La Covid-19 sert insidieusement à justifier partout la mise en place de pratiques de contrôle totalitaire que les anti-complotistes doivent combattre farouchement.

Raoul Victor, 26 janvier 2021
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Notes :

1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le:Classement_de_l%27indice_de_corruption
« L’indice est élaboré à l’aide d’enquêtes réalisées auprès d’hommes d’affaires, d’analystes de risques et d’universitaires résidant dans ces pays ou à l’étranger. » (Wikipédia fr) Il donne pourtant une vision biaisée car la corruption dans les pays plus développés se fait à des niveaux très élevés et sa dissimulation est des plus raffinées. C’est ainsi que des pays comme la Suisse et le Luxembourg, véritables instruments de la corruption mondiale, apparaissent au 5e et 9e rang de l’échelle… une auréole sur la tête.

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