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1 décembre 2021

Ce qui a changé depuis la loi Taubira et la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité


La réparation “politique et mémorielle” a gagné du terrain en France, prenant le pas sur le volet financier qui reste, lui, dans les limbes.

PHILIPPE WOJAZER via AFP
Ce qui a changé, 20 ans après la loi Taubira et la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité (photo d’illustration d’Emmanuel Macron prise dans les jardins du Luxembourg en mai 2019)

POLITIQUE – Deux décennies après la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, la réparation “politique et mémorielle” a gagné du terrain en France, prenant le pas sur le volet financier qui reste, lui, dans les limbes. L’adoption le 10 mai 2001 de la loi Taubira avait suscité l’espoir de voir se tourner la page de 150 ans de déni et de silence sur ces faits, responsables de la mort prématurée de milliers d’hommes et de femmes dans les colonies françaises d’outre-mer.

Vingt ans jour pour jour après ce vote historique, Emmanuel Macron préside ce lundi une cérémonie organisée au Jardin du Luxembourg. Il sera accompagné notamment des ministres Gérald Darmanin, Éric Dupond-Moretti, Jean-Michel Blanquer, Roselyne Bachelot et Élisabeth Moreno.

Le texte avait notamment instauré l’obligation d’accorder “la place conséquente” que la traite négrière et l’esclavage méritent dans les programmes scolaires et programmes de recherche. Depuis, les programmes ont effectivement été enrichis, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et le Mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage) ont vu le jour à Paris et à Pointe-à-Pitre et le 10 mai a été érigé journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition.

″Ça va prendre un siècle, à ce rythme!”

“Toutes ces choses participent de la réparation morale et symbolique”, souligne Myriam Cottias, directrice de recherche au CNRS et coordinatrice du projet “Repairs” consacré à la question des réparations et des indemnités au titre de l’esclavage. “C’est un point fondamental, ça a permis d’offrir un cadre de légitimité aux personnes qui se sentent concernées ou aux descendants de l’histoire de l’esclavage”, poursuit-elle. “Ça a donné une dignité à des personnes qui se sentaient mises à l’écart, sur le bord de la société française”.

Pour Maboula Soumahoro, maîtresse de conférence à l’université de Tours, et co-fondatrice de l’association Black history month, ”ça avance, oui, mais pas suffisamment vite, ça va prendre un siècle, à ce rythme!”

“Il y a encore un très gros malaise en France face à cette période de l’Histoire”, poursuit-elle. “Quand on compare avec le musée national d’histoire et de la culture afro-américaine de Washington et la mise en place d’une commission au Congrès américain chargée de se pencher sur la question des réparations financières… on n’en est définitivement pas encore là”.

Soulevée dès l’abolition définitive de l’esclavage en 1848 en France, la question de la réparation financière ne se concrétise que pour les propriétaires d’esclaves qui sont alors indemnisés au titre du préjudice subi.

Rien n’est versé aux 250.000 esclaves que comptait la France à la veille du décret d’abolition, dont près de 90.000 en Guadeloupe, 75.000 en Martinique, 60.000 à la Réunion et 12.000 en Guyane.

Des faits “absolument choquants” pour le président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage Jean-Marc Ayrault. Il n’en reste pas moins que le débat sur la réparation matérielle “est évidemment complexe” et “doit être mené sereinement, ce qui n’est forcément pas facile”, ajoute l’ancien Premier ministre socialiste. Comment en effet identifier les descendants d’esclaves? Qui serait éligible à ces réparations financières? Quelle forme prendraient-elles? Et quel mode de calcul retenir?

Casse-tête juridique et généalogique

“Il y a un débat sur la moralité même de demander une réparation financière de l’indemnité versée aux propriétaires d’esclaves qui reposait sur une évaluation du corps d’esclave”, relève Myriam Cottias. “On ne peut pas demander le remboursement d’une indemnité qui reposait sur un crime contre l’humanité”.

Casse-tête juridique et généalogique, la question de la réparation matérielle divise jusque dans les rangs des associations et descendants d’esclaves. D’un côté, le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) qui a multiplié les procédures judiciaires ces dernières années. De l’autre, le Comité de la marche du 23 mai 1998 et d’autres associations de descendants d’esclaves qui estiment que les “souffrances de leurs aïeux” ne sont en aucun cas “monnayables”.

La classe politique marche, elle, sur des œufs et s’en tient pour la quasi-majorité aux propos du poète martiniquais Aimé Césaire selon lequel “il n’y a pas de réparation possible pour quelque chose d’irréparable et qui n’est pas quantifiable”. “La seule dette qui doit être réglée” aux descendants d’esclaves “c’est de faire avancer l’humanité”, soulignait François Hollande en 2015.

Emmanuel Macron ne s’est pas exprimé officiellement sur la question, préférant mettre l’accent sur le volet mémoriel. Le chef de l’Etat a notamment promis la création d’un mémorial national aux Tuileries pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage. Ce projet, qui devait voir le jour en 2021, a été retardé en raison de dissensions sur le choix des artistes sélectionnés.

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