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6 décembre 2021

Kaïs Saïed, le mini-Trump tunisien ?


Saber al-Araby, nom de plume d’un groupe d’intellectuels arabes qui partagent un profond intérêt pour les affaires arabes et un attachement fort aux droits humains et aux valeurs démocratiques, considère que l’invocation par le président tunisien,  Kaïs Saïed, le 25 juillet, de l’article 80 de la constitution tunisienne sur le « péril imminent » est extrêmement personnelle et largement controversée. Elle confirme une tendance profondément anti-démocratique qui apparaissait déjà clairement dans une interview que Kaïs Saïed avait accordée quelques mois avant son élection comme président et dont ils ont extrait et traduit quelques passages.

Le 25 juillet, le président tunisien, Kaïs Saïed, a invoqué l’article 80 de la constitution tunisienne sur le « péril imminent » – en fait, sa lecture extrêmement personnelle et largement controversée de cet article – pour dissoudre le parlement, dépouiller les députés de leur immunité, virer le premier ministre et d’autres membres du gouvernement et présider lui-même le parquet. Bien que, traditionnellement, l’armée tunisienne ait été tenue à distance de la politique intérieure, Kaïs Saïed l’a soigneusement courtisée depuis son entrée en fonction en octobre 2019 et elle l’a largement soutenu lors de son coup d’état. Les commentateurs se sont lamentés sur la prise de pouvoir du président tunisien, en exprimant leur crainte qu’il ne suive le modèle d’autres despotes proches, le plus notable étant Abdel Fattah al-Sissi qui a mené en 2013 un coup d’état militaire contre le premier président d’Égypte élu démocratiquement. En fait, les similarités entre la prise de pouvoir militaire d’al-Sissi et le coup d’état de Saïed sont plutôt superficielles, même si tous deux peuvent être comptabilisés comme des renversements des gains démocratiques obtenus par le Printemps arabe au début des années 2010.

S’il y a des similarités entre Kaïs Saïed et d’autres chefs d’état, elles sont plutôt à trouver dans une comparaison avec Donald Trump. A part quelques différences évidentes – Trump est un milliardaire, star de la télé-réalité, Saïed est un ancien assistant austère de droit constitutionnel (qui se qualifie de « professeur »), le premier est devenu le président fanfaron et grossier du plus puissant pays de la terre, le second s’est battu pour devenir le dictateur fantoche d’un petit pays de onze millions de personnes sur une rive de la Méditerranée –, tous deux sont néanmoins également effrontés et sûrs d’eux, sourds aux critiques, dotés d’un appétit peu ordinaire pour l’autoritarisme et d’un complet mépris de leurs opposants, avec une arrogance débridée qui fait obstacle à une gouvernance efficace.

Ces traits de personnalité et une tendance profondément anti-démocratique étaient déjà évidents dans une interview que Kaïs Saïed a accordée en juin 2019, quelques mois avant son élection comme président, interview de laquelle nous avons extrait et traduit quelques passages saillants ci-dessous. Avec un peuple tunisien frappé par la dépression économique, las d’un cartel de partis politiques négociant en permanence le butin du pouvoir, et en grande partie volé des promesses du Printemps arabe que ce peuple avait défendu et pour lequel il s’était battu plus tôt dans la décennie, Kaïs Saïed a été élu avec 73, 71% des voix. C’était un saut dans l’inconnu pour un électorat exaspéré, un saut qui s’est avéré cruellement mauvais.

L’interview était menée par Kaouther Zantour, rédactrice en chef de l’hebdomadaire Acharaa el Magharibi (la « Rue du Maghreb »). Les questions et réponses extraites montrent un individu profondément réactionnaire, mû par le sentiment mégalomaniaque qu’il peut créer à lui seul une « démocratie » radicale, dans laquelle les partis politiques n’existent pas.

 

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Pour être plus précis, si vous gagnez l’élection présidentielle, éliminerez-vous les élections législatives ?

Oui, pour que le centre devienne une synthèse des diverses administrations locales qui sont formées selon ma proposition.

Pour résumer votre projet, si vous gagnez l’élection, il y aura seulement des élections présidentielle et locales en 2024 ?

Oui, en dehors de l’élection présidentielle, il y aura seulement des élections pour les conseils locaux. Les conseils locaux choisiront chacun par tirage au sort un représentant pour les conseils régionaux, qui à leur tour choisiront un représentant de chaque conseil local pour être membre du Parlement. Il n’y aura pas d’élections directes pour le Parlement.

Mais la tendance générale dans le monde est de réduire le nombre de représentants parlementaires ?

C’est un énorme mensonge. Dans les pays occidentaux eux-mêmes, la démocratie représentative a fait son temps et son époque est révolue.

Si le rôle des partis est terminé selon votre évaluation, quelle est l’alternative pour l’organisation politique ?

Il y a d’autres possibilités complètement différentes. Qu’est-ce que signifient les partis ? Ils sont arrivés à un certain moment dans l’histoire de l’humanité. Ils ont joué un rôle majeur aux XIXe et XXe siècles. Mais avec les nouvelles formes de réseaux sociaux et de communications technologiques, les partis politiques ont été marginalisés et en temps voulu ils perdront leur raison d’être.

Est-ce que l’abolition des partis figurera parmi vos réformes politiques ?

Non, je ne les éliminerai pas. Ils disparaîtront progressivement d’eux-mêmes.

Êtes-vous un islamiste, vos opinions coïncident avec certaines d’Ennahda [le parti islamiste tunisien, qui a gagné les élections législatives en 2019 et a dirigé une coalition de gouvernement jusqu’au coup d’état de Kaïs Saïed] ?

Je suis musulman, j’ai l’honneur d’en être un. C’est mon choix et je ne suis le gardien de personne. L’Islam politique est une idéologie venant de l’extérieur des enseignements de l’Islam. Dieu ne s’est pas adressé aux islamistes dans le Coran. Il s’est adressé aux croyants et aux musulmans, et le prophète Mohamed a reçu ses révélations de l’archange Gabriel dans la grotte de Hira, pas à Montplaisir [où se trouvent les quartiers généraux d’Ennahda].

Êtes-vous pour ou contre l’élimination de l’examen anal [un examen cruel et dégradant, ancré dans un article du code pénal tunisien depuis l’ère coloniale française, et que la majorité parlementaire conduite par le mouvement islamiste Ennahdha a préservé, malgré d’énergiques protestations depuis la révolution tunisienne ] ?

Le problème est plus profond que l’anus. Pourquoi les homosexuels reçoivent-ils des soutiens de l’extérieur de la Tunisie ? Il y a des partis étrangers qui nous font du mal intentionnellement, comme nation et comme état. Je me souviens qu’un groupe d’étudiants m’a demandé d’intervenir il y a environ trois ans parce qu’un des étudiants mâles s’était vu offrir de l’argent de sources étrangères pour se travestir en fille. Ce genre d’activité est intentionnelle et destructrice. On m’a raconté que certaines maisons sont utilisées pour ce genre d’activité par certains groupes étrangers. Les homosexuels ont existé dans toute l’histoire, mais il y a ceux qui cherchent à répandre l’homosexualité.

Pouvez-vous nommer un conseiller qui est gay?

Jamais, je suis libre et ils le sont aussi.

Aurez-vous une position sur les associations qui défendent les minorités sexuelles, par exemple, en exigeant qu’elles soient dissoutes ?

J’ai le projet de cesser de soutenir toutes les associations, qu’elles soient intérieures ou extérieures au pays, parce qu’elles sont un moyen d’interférer dans nos affaires.

Êtes-vous pour ou contre la peine de mort ?

Oui, je suis en faveur de la peine de mort.

Maintiendrez-vous votre opinion de rejeter le projet de loi sur l’égalité dans les héritages [entre hommes et femmes] ?

Oui, et je leur répondrai avec des faits scientifiques.

Voulez-vous dire que la science a à voir avec l’égalité dans les héritages ?

Oui, il y a une différence entre égalité et justice.

Êtes-vous contre le mariage d’une Tunisienne avec un non-musulman ?

Épousez qui vous voulez, mais cela a des implications sur le niveau d’héritage quand la question est soulevée.

Quelle est votre relation avec Rida Belhaj, le porte-parole de Hizb ut-Tahrir [une organisation politique internationale panislamiste et fondamentaliste qui a comme objectif affirmé le ré-établissement du califat islamique] ?

Je l’ai rencontré et je lui ai parlé. Je pourrais le rencontrer encore, s’il le souhaite, et je n’y ai pas d’objection. Je ne suis lié que par mes propres opinions.

Pourquoi rencontrez-vous quelqu’un qui ne croit pas à l’état et appelle au califat et dont le parti a des liens régionaux ?

Je ne l’ai pas rencontré en secret, mais au grand jour et je le rencontrerai encore, s’il le souhaite.

Avez-vous un modèle parmi les politiciens ?

Je ne veux imiter personne, bien que je considère Omar Ibn Al-Khattab [le deuxième calife musulman de l’histoire, au VIIe siècle] comme un modèle en tant qu’homme d’état.

Avez-vous participé à des élections auparavant ?

Je n’ai jamais voté de ma vie.

 

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* Saber al-Araby est le nom de plume d’un groupe d’intellectuels arabes qui partagent un profond intérêt pour les affaires arabes et un attachement fort aux droits humains et aux valeurs démocratiques. Leurs expériences avec les dictatures arabes les conduisent à écrire sous un pseudonyme.

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