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3 décembre 2021

Libye : L’avenir passe-t-il par un autre Kadhafi ?


 

Libye : L’avenir passe-t-il par un autre Kadhafi ?

Le Printemps arabe a été le prélude d’un long hiver en Libye, où une paix fragile règne depuis un an à peine après la signature d’un cessez-le-feu entre le gouvernement d’entente nationale et l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est.
Dix ans après la fin du régime de Mouammar Kadhafi, dont la chute et l’assassinat, le 20 octobre 2011, ont plongé la Libye dans une décennie de guerre et de chaos, la quête d’une certaine stabilité dans ce pays du Maghreb passera-t-elle désormais par le retour au pouvoir d’un autre Kadhafi ? Son fils Seif al-Islam ?
Depuis plusieurs années, le principal intéressé ne cache plus ses ambitions politiques, à la veille d’une élection présidentielle devenue cruciale pour restaurer l’unité du pays. Un projet que le deuxième fils de l’ex-dictateur considère pouvoir mener à bien en prônant désormais un retour vers le passé pour conjurer dix ans d’inaction et de divisions politiques, qui n’en finissent plus d’appauvrir la Libye.
« Ils ont violé le pays. Ils l’ont mis à genoux », a indiqué Seif al-Islam Kadhafi cet été dans les pages du New York Times en parlant des factions régionales qui se sont divisé le territoire libyen depuis la mort de son père. « Il n’y a pas d’argent, pas de sécurité. Il n’y a plus de vie ici. Allez à la station-service : il n’y a pas d’essence. Nous exportons du pétrole et du gaz vers l’Italie. Nous éclairons la moitié de l’Italie et nous avons des pannes d’électricité ici. C’est plus qu’un échec. C’est un fiasco. »
À deux mois du scrutin présidentiel tenu sous l’égide de l’ONU et fixé au 24 décembre prochain, la candidature de l’homme n’a pas encore été officialisée. Mais pour le politicologue Rafaa Tabib, membre de l’Observatoire des transformations dans le monde arabe de l’Université de La Manouba, en Tunisie, elle est « de loin la meilleure » dans le paysage politique actuel libyen.
« C’est quelqu’un qui peut permettre la pacification d’un pays où une part toujours importante de la population regrette le régime de Kadhafi, la paix, la richesse et la stabilité qu’il a réussi à apporter, dit-il par Skype depuis Tunis où Le Devoir l’a joint la semaine dernière. Seif al-Islam est l’homme des accords possibles entre les partis qui s’affrontent et il rassemble surtout autour de lui une très grande alliance des tribus qui composent la Libye. »
Le Printemps arabe a été le prélude d’un long hiver en Libye, où une paix fragile règne depuis un an à peine après la signature d’un cessez-le-feu entre le gouvernement d’entente nationale (GEN), en place à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, et l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen. Les deux camps ont promis le retrait du territoire des mercenaires étrangers qui contribuent à l’instabilité. L’ONU estime leur nombre à plus de 20 000.
Depuis 2011 et la fin de 42 ans de régime du « Guide de la Jamahiriya » précipitée par la France, leRoyaume-Uni et les États-Unis, sans plan concret toutefois pour reconstruire la suite, la Russie et la Turquie alimentent également les conflits régionaux afin de maintenir leur influence politique et économique sur le pays convoité pour ses ressources pétrolières et gazières.
*Ramener la paix
La semaine dernière, la commission électorale libyenne a annoncé que les préparatifs techniques en vue du scrutin de décembre avaient « été finalisés à 80, voire 90 % », et ce, en vue de permettre l’élection d’un premier président au suffrage universel depuis l’indépendance du pays en 1951 et le coup d’État de 1969 qui a conduit Kadhafi au pouvoir. Les législatives prévues à la même date ont été reportées d’un mois, au 24 janvier, par le Parlement.
« Ces élections ne peuvent pas être vues comme un aboutissement, mais plutôt comme l’espoir d’enclencher le début d’un processus susceptible de ramener la paix civile en Libye, résume en entrevue Luis Martinez, directeur de recherche à Sciences Po Paris et fin observateur des mécaniques politiques de la région. La chute de Kadhafi a été entraînée avec l’idée naïve que les Libyens auraient la capacité politique de s’organiser pour mettre en place une transition. Mais dix ans plus tard, on a surtout l’impression qu’il faut retrouver un président fort, même très mal élu, qui va savoir monopoliser les ressources, monopoliser la violence pour contraindre les belligérants à la paix. »
C’est d’ailleurs le rôle qu’espère pouvoir jouer le maréchal Haftar, soutenu par les Occidentaux, et dont la candidature à la présidence est plus que prévisible, même si elle est loin de faire l’unanimité. Après une tentative manquée de prendre le contrôle du pays par la force, en 2020, l’élection de cet homme fort de la région orientale de Cyrénaïque pourrait être vue comme une victoire par les factions de l’ouest représentées entre autres par le premier ministre intérimaire, Abdelhamid Dbeibah, et entretenir par le fait même le chaos dont la Libye cherche à s’extirper.
Seul candidat officiellement lancé dans la course, l’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bachagha, un politicien un peu moins clivant, a affirmé la semaine dernière qu’il allait œuvrer à la réconciliation nationale et au maintien de la sécurité s’il était élu.
Même s’il est proche de la Turquie et des forces de l’ouest, M. Bachagha pourrait également obtenir le soutien de la France et des États-Unis, se plaçant ainsi en candidat du compromis susceptible de ramener un semblant de paix dans le pays.
On a surtout l’impression qu’il faut retrouver un président fort, même très mal élu, qui va savoir monopoliser les ressources, monopoliser la violence pour contraindre les belligérants à la paix.
« Actuellement, il y a un équilibre des forces parfait en Libye qui fait en sorte que personne ne peut gagner et que la guerre peut ainsi durer encore longtemps, dit M. Martinez. Tout le monde est arrivé à ce constat en 2019. On doit donc trouver une solution qui va plaire à tout le monde : un président consensuel pour négocier avec les Frères musulmans, les nationalistes et les forces étrangères, et Fathi Bachagha peut être cette personne qui se montre ouverte à toutes les tendances. »
*Terre de contradictions
L’enjeu est de taille dans un pays où les élections sont devenues une source de tension, plus que de stabilité, résume Rafaa Tabib, en montrant du doigt le « dilemme libyen ». « La redistribution de la rente pétrolière entre constamment en contradiction avec le processus électoral », dit-il.
Cette ressource se trouve en effet sur un territoire occupé par un tiers à peine de la population qui n’accepte pas de vivre avec les décisions politiques des deux tiers qui ne la possèdent pas, mais en profitent financièrement.
« Les élections ne sont pas si importantes, ce qui l’est, ce sont les accords qui permettent à chaque groupe de sentir qu’il y a eu des concessions en sa faveur, qu’il a été traité de manière respectueuse par rapport à son poids territorial plutôt que démographique », dit-il.
Des contradictions que pourrait contribuer à rapprocher le deuxième fils de Kadhafi, formé dans les dernières années tant à la London School of Economics qu’à la culture occidentale de la démocratie et des droits de la personne, et qui désormais se profile en sauveur d’une Libye qui n’a pas été en mesure de négocier un virage démocratique au lendemain de son printemps arabe.
« Les kadhafistes représentent toujours une force en Libye, dit M. Martinez, mais le contexte est toujours très dangereux pour Seif al-Islam » qui, au moment de la chute de son père, a troqué son image de modéré réformateur pour défendre la ligne dure du régime. Il a évité la mort en fuyant vers le Niger, puis la justice internationale grâce à la protection de milices et du Conseil suprême des tribus libyennes.
« Les fragmentations alimentent toujours les violences », ajoute-t-il avant d’asséner : « Même en paix, la Libye ne sera jamais un pays tranquille. »

 

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