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29 septembre 2022

Nantes Révoltée, et nous avec elle


Billet de blog 27 janv. 2022

Gérald Darmanin a annoncé avoir engagé une procédure de dissolution contre Nantes Révoltée, un média indépendant. Contre cette mise en scène délirante de la censure d’un contre-pouvoir local essentiel, nous, médias libres, journalistes, citoyen.nne.s, affirmons que nous ne laisserons pas advenir ce dangereux précédent. S’en prendre à ce média, c’est s’en prendre à nous toutes, à nous tous.

Mouais, le journal dubitatif
Journal dubitatif
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« Dolorès : Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète, une seule chaîne de télévision et dont toute l’information est contrôlée par l’État ? Oss 117 : J’appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n’importe laquelle ; la France du général de Gaulle. »

Certes, on n’en est pas là, mais la France du général Macron commence à voir, dans le domaine de la liberté d’expression, des signaux qui virent fâcheusement au rouge.

Rétrogradée à la 34e place sur 180 pays en termes de liberté de la presse, elle est régulièrement condamnée pour les nombreuses violations du droit d’informer dans le cadre du « nouveau schéma national de maintien de l’ordre » et du projet de loi dit de « sécurité globale » ; les manifestations sont devenues pour partie des zones de non-droit dans lesquelles le travail des journalistes est de plus en plus compliqué à exercer, voire dangereux, avec de nombreux cas de reporters blessés par des tirs de LBD, matraqués, visés par des jets de gaz lacrymogène, arrêtés arbitrairement, ou privés brutalement de leur matériel de reportage. En outre, en 2020, deux journalistes d’investigation au moins ont été convoqués par l’IGPN dans le cadre d’enquêtes pour « recel de violation du secret professionnel ».

Très récemment encore, l’audition devant le Sénat de de MM. Bernard Arnault et Vincent Bolloré – le premier ayant mis en place l’espionnage du journal local d’investigation Fakir, et le second ayant racheté massivement des médias afin d’en faire une gigantesque plateforme de propagande pour l’extrême-droite – les a vu éviter toute question dérangeante sur leur pouvoir économique et médiatique, et se poser en gentils philanthropes connaissant mal l’univers des médias, murmurant : « L’objectif pour nous, c’est de faire en sorte que ces entreprises puissent devenir rentables. Et de faire en sorte que ce petit groupe de presse prospère. C’est notre objectif et ça ne va pas plus loin ». Mouais…

Et voilà donc que Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur d’un président de la République pour lequel les « journalistes » ne sont là que pour véhiculer avec dévotion sa sainte parole venue d’en haut, s’en prend frontalement et brutalement à l’un des nombreux médias indépendants et de proximité qui, dans tout le pays, dans les villes et villages, souvent à base de bénévolat et d’autofinancement, tentent de faire vivre l’éthique journalistique sobrement résumée par Albert Londres dans une formule souvent citée : « mettre la plume dans la plaie ». Donc : déplaire, déranger, mettre le(s) pouvoir(s) face à ses contradictions, ses violences et ses failles, et donner voix à celles et ceux qui ne l’ont pas.

Cette demande de dissolution se fait notamment, nous rapporte Nantes Révoltée dans son communiqué, par les voix de la responsable LREM de Nantes et de la présidente de la région Pays-de-la-Loire, qui se sont affirmées soucieuses de « ne plus laisser prospérer cette idéologie anarchiste (1) et haineuse plus longtemps », affirmant que « depuis près de dix ans, des centaines de policiers et d’habitants ont été blessés au cours de ces manifestations violentes ». Côté policier, on ne sait pas trop, mais ce qui est sûr, c’est que lors de ces manifestations, de nombreuses personnes ont été arrêtées, blessées, mutilées par les forces de l’ordre. Et que ces exactions ont été dûment renseignées par Nantes Révoltée, qui remplit depuis des années avec minutie et passion son rôle de contre-pouvoir médiatique local.

Pire : Nantes Révoltée est accusée de nuire « à l’image et à l’attractivité de la capitale régionale ». Comme si le rôle de tout organe de presse était de relayer complaisamment la propagande municipale ; au moins, le propos est clair : médias, faites-nous de la pub’, ou bien disparaissez.

Mais voilà : Nantes Révoltée serait un « groupement de fait d’ultra-gauche » qui « répète sans cesse des appels à la violence (…) contre l’État, contre les policiers, avec des propos absolument inacceptables », s’est alarmé Gérald Darmanin à la tribune de l’Assemblée Nationale, réclamant donc la dissolution du média, sur la base semble-t-il de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure, visant « toutes les associations et groupement de faits qui provoquent à des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».

Problème : en tant que média consacré aux « luttes sociales et environnementales », Nantes Révoltée, comme ils et elles le répètent avec insistance à chaque fois que cette accusation leur est faite, ne fait que relayer ces appels à manifester. Puis, en bon média local, ses membres se rendent dans ces manifestations afin de les couvrir et de rapporter ce qui s’y passe. En gros : Nantes Révoltée fait son travail.

Comme le média le rappelle dans son communiqué, « depuis 10 ans Nantes Révoltée propose une information indépendante, au service des mobilisations. Depuis 2012, nous avons publié des milliers d’articles, d’enquêtes, de visuels, de photos, d’analyses. Nous avons écrit des revues, donné la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas, réalisé de grandes fresques. Nous sommes désormais lu-es par plusieurs millions de personnes chaque mois. Et tout cela de façon totalement auto-produite et bénévole, sans publicité ni subventions. » C’est notamment Nantes Révoltée qui, le lendemain de la fête de la musique en 2019, avait publié les vidéos de la charge policière qui avait été fatale à Steve Maïa Caniço.

La dissolution pure et simple d’un média ayant simplement relayé des appels à manifestations, et couvert ces dernières, constituerait une atteinte directe aux droits fondamentaux, notamment à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, et un précédent aussi dangereux qu’inacceptable.

Nous, médias & journalistes indépendants, ou autres, dont une partie peut-être ne partage pas totalement la ligne éditoriale de Nantes Révoltée, ne pouvons accepter ni rester silencieux devant cette énième attaque du pouvoir macroniste qui piétine maintenant depuis cinq trop longues années les principes de la démocratie dans laquelle nous sommes censés vivre. S’en prendre à ce média, c’est s’en prendre à nous toutes, à nous tous.

Mačko D. et toute la rédaction du mensuel Mouais (Nice)

La Pétition est ici.

Signataires (pour se joindre à la fête : [email protected]) :

La Mule du pape (Montpellier)

Yannis Youlountas, activiste anarchiste et vidéaste

Mediacoop (Auvergne)

Cédric Herrou, activiste, auteur notamment de « changer son monde »

Le Poing (Montpellier)

Rapports de Force (Montpellier)

Ludivine Bantigny, historienne, autrice de « La Commune au présent »

Le Nouveau journal du pays de Fayence (Fayence)

Ciao Viva (Grasse)

Pilule Rouge (Nice)

Les Autres voix de la presse (Colmar)

La Lettre à Lulu (Nantes)

Jean-Pierre Duteuil ; activiste anarchiste et éditeur (éditions Acratie)

Le Trente-Deux (Tarn)

Le Monte-en-l’air (librairie et éditeur, Paris)

Primitivi (Marseille)

Zin TV (Bruxelles)

SMK Video Factory (Bologne)

Ricochet (Drôme)

Les pieds dans le PAF (Loire-Atlantique)

La Gueule ouverte (partout)

TV Citoyenne (Chambéry)

Démosphère Ariège (Ariège, donc)

Le Ravi (Marseille)

Philippe Merlant, journaliste et conférencier gesticulant

Pascal Maillard, universitaire, militant syndical et blogueur Mediapart

(1) On ne saurait trop leur conseiller de se renseigner sur ce qu’est réellement l’anarchie.

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