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4 octobre 2022

Pour surmonter la crise énergétique, la France pille le Yémen et menace un cessez-le-feu fragile


Pour surmonter la crise énergétique, la France pille le Yémen et menace un cessez-le-feu fragile

lecridespeuples

Sep 15

L’Occident s’apprête à dévaster une nouvelle fois le Yémen pour alimenter sa guerre économique contre la Russie.

Par Robert Inlakesh

Robert Inlakesh est un analyste politique, journaliste et documentariste actuellement basé à Londres. Il a vécu dans les territoires palestiniens occupés, où il a réalisé plusieurs reportages, et travaille actuellement avec Quds News. Il a notamment réalisé le documentaire « Le casse du siècle : le plan catastrophique de Trump pour la Palestine ».

Source : RT, le 11 septembre 2022

Traduction : lecridespeuples.fr

Accablée par les conséquences du conflit actuel entre l’OTAN et la Russie au sujet de l’Ukraine, la France pourrait être en train de détruire toute perspective de paix au Yémen, dans le but de s’assurer des ressources énergétiques auprès des Émirats arabes unis.

Considéré comme le foyer de la pire crise humanitaire de l’histoire moderne selon les Nations unies, le peuple yéménite a vu, au début de l’année, des lueurs d’espoir vers la fin de la guerre qui dure depuis sept ans. Une trêve de cessez-le-feu, qui a été largement maintenue depuis avril, a été considérée comme la première étape vers une solution de paix négociée par les Nations unies entre le gouvernement Ansarallah de Sanaa et les forces de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, qui prétendent représenter le gouvernement yéménite en exil soutenu par la « communauté internationale ».

Selon les estimations de l’ONU, le nombre total de personnes tuées dans la guerre au Yémen avait déjà atteint 377 000 au début de 2022. Le taux de mortalité des civils aurait doublé, selon le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), depuis le retrait controversé des observateurs des droits de l’homme de l’ONU en octobre dernier.

Bien que les forces de la coalition saoudienne et Ansarallah, que les médias occidentaux appellent communément les « rebelles houthis soutenus par l’Iran », aient réussi à limiter les combats au minimum au cours des derniers mois, un autre acteur majeur du sud du Yémen a récemment décidé de passer à l’offensive. Le Conseil de transition du sud (STC), souvent appelé les séparatistes du sud du Yémen, est soutenu par les Émirats arabes unis (EAU) et a déclaré le début d’une nouvelle opération militaire dans la province d’Abyan « pour la nettoyer des organisations terroristes ». Cette déclaration fait suite aux gains territoriaux réalisés par le STC, dans la province voisine de Shawba, contre le parti Islah, aligné sur les Frères musulmans, et d’autres organisations. Les offensives lancées par le STC, soutenu par les Émirats arabes unis, ont été considérées comme un obstacle majeur aux efforts déployés par les Nations unies pour mettre fin au conflit au Yémen. Elles ont également mis en péril l’initiative saoudienne, qu’elle appelle le « Conseil présidentiel du Yémen », qui vise à consolider la légitimité du gouvernement alternatif yéménite en exil.

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Le rôle de la France

Bien que son rôle soit peu connu du public occidental, Paris est le troisième plus grand fournisseur d’armes aux EAU et à l’Arabie saoudite pour leurs efforts de guerre au Yémen, juste derrière les États-Unis et le Royaume-Uni. En fait, même l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie ont également vendu des armes qui ont été utilisées dans cette guerre dévastatrice. Malgré les critiques, émanant de groupes de défense des droits de l’homme, selon lesquelles les armes françaises sont utilisées par Abu Dhabi et Riyad pour commettre des crimes de guerre, la vente d’armes par la France s’est poursuivie.

Voir La France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis paieront-ils un jour pour leurs crimes de guerre au Yémen ?

 Guerre au Yémen : selon Amnesty International, des soldats saoudiens s’entraînent en France

Le 15 avril 2019, le magazine d’investigation français, Disclose, a révélé et détaillé le rôle de Paris dans la guerre du Yémen. Les informations présentées étaient basées sur une fuite d’un rapport du renseignement militaire français (DRM) datant de septembre 2018, prouvant clairement que le pays avait vendu des armes offensives utilisées dans des zones civiles, une accusation que le gouvernement français a démentie. Dès juin 2018, des rapports crédibles ont commencé à émerger selon lesquels des unités des forces spéciales françaises opéraient sur le terrain au Yémen, aux côtés de forces appartenant aux EAU. En décembre dernier, Paris a décidé de resserrer davantage ses relations avec Abou Dhabi, en signant la plus importante vente d’armes jamais réalisée aux EAU, d’une valeur de 19,23 milliards de dollars US, selon un rapport de Reuters.

RT

Un membre d’une tribu loyale aux rebelles Houthi, à droite, scande des slogans lors d’un rassemblement visant à mobiliser davantage de combattants sur les fronts de bataille pour combattre les forces pro-gouvernementales dans plusieurs villes yéménites, à Sanaa, au Yémen.

La France s’est d’abord tournée vers les Etats-Unis

La France a maintenant désespérément besoin de fournisseurs d’énergie alternatifs à la Russie, afin de répondre à ses besoins, craignant qu’à l’approche de l’hiver, Moscou ne coupe complètement son gaz naturel de manière stratégique. En tant que membre de l’OTAN, Paris soutient l’initiative dirigée par les États-Unis visant à faire payer à la Russie un prix économique et militaire pour son offensive en Ukraine, mais cette stratégie s’est largement retournée contre elle sur le plan économique.

Le président américain Joe Biden a pris deux engagements majeurs en matière de politique étrangère lorsqu’il s’est présenté aux élections de 2020, qui sont pertinents pour la situation actuelle de la France. Le premier est de relancer l’accord nucléaire iranien de l’ère Obama et le second de trouver une solution diplomatique à la guerre au Yémen. En raison du conflit actuel entre l’OTAN et la Russie, la recherche d’une relance de l’accord sur le nucléaire iranien est réapparue dans l’agenda politique de l’administration Obama. L’Iran, libéré des sanctions, pourrait devenir une source alternative pour répondre aux besoins énergétiques de l’Europe à l’avenir, mais cela pourrait prendre un certain temps avant que cela ne se produise réellement.

Sur la question de la guerre au Yémen, Joe Biden s’est engagé, dans le cadre de son premier discours sur les objectifs de politique étrangère de son gouvernement, à demander des comptes à l’Arabie saoudite et à chercher une solution à la crise au Yémen. Toutefois, la guerre en Ukraine a clairement modifié son approche vis-à-vis de Riyad, à tel point que Washington est revenu sur sa décision de ne pas vendre d’armes offensives au gouvernement saoudien. Le président américain a été fortement critiqué par Human Rights Watch pour s’être rendu en Arabie saoudite en juillet.

 

La visite de Biden au Moyen-Orient en 1 photo(montage) https://t.co/gNABCqjung

— Le Cri des Peuples (@lecridespeuples) July 18, 2022

Malgré les tentatives des États-Unis pour que les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) augmentent leur production de pétrole, aucun d’entre eux ne s’est encore exécuté de la manière espérée par Washington. Dans le cas précis des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, il est clair que les deux pays cherchent à accélérer la diversification de leur économie. Cela signifie qu’ils s’accrochent à leurs réserves stratégiques de pétrole et de gaz, dans un contexte de crise énergétique mondiale, ce qui est fiscalement logique pour eux. Dans le cas du Venezuela et de l’Iran, bien que les États-Unis aient apparemment tendu la main à ces deux pays, aucun d’eux ne semble pouvoir remplacer la Russie dans un avenir proche.

Paris mise tout sur le Yémen

La France cherche désormais des alternatives de son côté. En juin, l’Union européenne a annoncé qu’elle avait signé un accord avec Israël et l’Égypte. En vertu de cet accord, Israël enverra du gaz par gazoduc en Égypte, où il sera ensuite acheminé vers l’Europe. Bien que cela puisse fonctionner, Tel Aviv n’a pas la capacité de remplacer Moscou comme principal fournisseur de gaz de l’Europe. Israël cherche à doubler sa production de gaz, mais ce faisant, il se heurte déjà à des problèmes potentiels liés à son conflit frontalier maritime avec le Liban et à son projet d’extraction de gaz du « champ de Karish » en septembre [déjà repoussé à octobre], considéré comme situé dans une zone contestée. Le Hezbollah libanais a même menacé de frapper toutes les installations gazières d’Israël au cas où Beyrouth ne bénéficierait pas d’un accord équitable pour accéder à ses propres ressources.

Voir Nasrallah : si le Liban ne peut pas exploiter ses hydrocarbures, nous paralyserons l’industrie israélienne

Le président français, Emmanuel Macron, a tenté de persuader l’Algérie, riche en ressources, de faire partie de la solution de l’UE, en se rendant également à Alger pour un voyage de trois jours afin de resserrer les liens. L’Algérie, qui entretient des relations étroites avec Moscou, a retiré son ambassadeur de Paris pendant trois mois l’année dernière, lors d’une dispute diplomatique. M. Macron avait accusé le gouvernement du président algérien Abdelmadjid Tebboune d’ « exploiter la mémoire » et de « réécrire l’histoire » de l’ère coloniale et avait même remis en question la légitimité de l’Algérie en tant qu’État antérieur à la colonisation française. Environ 1,5 million d’Algériens ont été tués dans la bataille pour l’indépendance vis-à-vis de la France, que la résistance a finalement réussi à remporter en 1962. Le ton du président français a radicalement changé par rapport à l’année dernière. M. Macron a fait remarquer que les deux nations « ont un passé commun complexe et douloureux. Et cela nous a parfois empêchés de regarder vers l’avenir » [mais il a également parlé d’une « histoire d’amour qui a sa part de tragique »].

 

Ils ont même produit un tube, « Y a pas d’gaz »… pic.twitter.com/uN3uJMeN6Q

— Le Cri des Peuples (@lecridespeuples) August 29, 2022

L’autre voie alternative majeure que la France semble désormais rechercher, passe par son alliance étroite avec les Émirats arabes unis. Comme mentionné ci-dessus, il est clair depuis un certain temps que Paris a été impliqué dans la fourniture d’armes, de soutien logistique et même de troupes sur le terrain à ses alliés d’Abu Dhabi et de Riyad, pour les aider dans leur combat au Yémen. Cependant, il est également clair que les Émirats arabes unis n’ont pas souhaité entamer leurs réserves stratégiques de pétrole pour répondre aux demandes de l’Europe.

En juillet, alors que le président Macron recevait le président émirati, Mohammed bin Zayed al-Nahyan, à Paris, le ministère français de l’économie a annoncé un nouvel accord énergétique stratégique entre les EAU et la France. Un collaborateur du président français a noté que la France était désireuse de s’approvisionner en diesel auprès des EAU, laissant entendre que l’accord de coopération impliquant la société française Total Energies et la société émiratie ADNOC pourrait être lié. Bien que l’on ne connaisse pas les détails de cet « accord stratégique », il a été spéculé que l’accord pourrait potentiellement valoir des milliards.

Puis, en août, le STC, soutenu par les Émirats arabes unis, a soudainement lancé de nouvelles opérations offensives dans les provinces de Shabwa et d’Abyan. Il se trouve que les forces du STC ont décidé de s’emparer également des sites énergétiques de la province de Shabwa. Les principales ONG de défense des droits de l’homme avaient exhorté Paris à garder à l’esprit les violations des droits de l’homme commises par Abu Dhabi lors de la signature de l’accord stratégique sur l’énergie, des appels qui n’ont manifestement pas été entendus. Le 21 août, lorsque les forces soutenues par les Émirats arabes unis se sont emparées des installations pétrolières dans le sud du Yémen, c’est peut-être en pensant à l’accord français. L’ancien ministre des affaires étrangères du Yémen, M. Abu Bakr al-Qirbi, a déclaré sur Twitter que « des préparatifs sont en cours pour exporter du gaz depuis les installations de Balhaf, compte tenu de l’augmentation des prix internationaux du gaz ». Cette déclaration a ensuite été suivie d’une annonce du parlement du gouvernement de salut national basé à Sanaa, mettant en garde contre les mouvements suspects des forces américaines et françaises.

RT

 Un soldat yéménite monte la garde dans l’usine de gaz naturel liquéfié (GNL) nouvellement construite à Balhaf, dans le golfe d’Aden, le 7 novembre 2009.

L’installation clé de Balhaf, dans la province yéménite de Shabwa, aurait été transformée en base pour les forces appartenant aux Émirats arabes unis, des allégations suggérant que Paris pourrait « assurer la protection de l’installation par l’intermédiaire de la Légion étrangère française ». D’innombrables rapports font également état du pillage des ressources du Yémen par les EAU, ce qui semblerait appuyer l’idée qu’ils pourraient tenter de les extraire pour les envoyer en France. Le dernier rapport de pillage des ressources du Yémen, datant de juin, cite des responsables yéménites qui ont affirmé qu’un pétrolier Gulf Aetos, transportant 400 000 barils de pétrole brut yéménite, avait quitté le port de Rudum et était exploité par les EAU.

 

Rien qu’en août, les forces américaines ont volé plus de 600 navires-citernes de pétrole syrien.

La #Syrie a produit 14,5 millions de barils de pétrole au 1er semestre de cette année, dont plus de 80 % ont été pillés par les États-Unis et les forces armées qu’ils soutiennent. https://t.co/9wRd5am51N

— Le Cri des Peuples (@lecridespeuples) August 29, 2022

Ces mouvements offensifs du STC signifient également que les forces soutenues par l’Arabie saoudite au Yémen et Ansarallah seront probablement impliquées dans le combat. Cela pourrait signifier la rupture de la trêve entre les deux parties, la reprise de l’offensive d’Ansarallah pour prendre la province de Marib, riche en pétrole, aux forces soutenues par l’Arabie saoudite et la mort de toute initiative de paix potentielle pour mettre fin à la guerre.

Il est peu probable qu’Ansarallah reste silencieux, si le STC participe au vol des ressources du Yémen pour le bien de la France. L’une des principales raisons de l’escalade dramatique de la violence l’année dernière a été l’offensive d’Ansarallah, lancée dans le but d’éliminer le dernier bastion nord de la coalition dirigée par les Saoudiens, Marib. La prise de cette zone riche en ressources aurait pour but de mettre fin au pillage des ressources du Yémen, qui, selon les rapports, s’élève à des millions de barils par an. Certaines sources affirment qu’un accord officieux a été conclu entre les gouvernements américain et saoudien afin d’éloigner délibérément les ressources du Yémen de son peuple et de détourner les profits vers des banques saoudiennes.

Voir Arabie Saoudite et Iran : conflits religieux ou politiques ?

La raison pour laquelle il y a eu une révolution yéménite en 2011, puis une prise de pouvoir en 2015 par Ansarallah en conjonction avec l’armée du pays, était en partie la croyance populaire que les deux derniers présidents du Yémen, Ali Abdullah Saleh et Abdrabbuh Mansour Hadi, étaient corrompus. Le peuple yéménite en avait assez de Saleh pour une multitude de raisons, principalement parce qu’il gérait mal les ressources, s’était vendu aux États-Unis et était corrompu. Le président Hadi a ensuite été considéré comme un larbin, entièrement contrôlé par les Saoudiens.

 

Cependant, le plus gros problème ici n’est peut-être pas seulement que le Yémen est un pays riche en ressources, avec une population affamée, qui est déchiré par des puissances étrangères, mais aussi que personne ne sait dans quoi son gouvernement est impliqué. Le 25 août, Boris Johnson, alors premier ministre britannique, a déclaré, à propos de la hausse des factures d’énergie, que « pendant que les gens paient leurs factures d’énergie, les Ukrainiens les paient avec leur sang ». Or, il se peut que pour que l’Europe puisse continuer à s’éclairer, le peuple du Yémen doive payer de son sang. Sauf que dans ce cas, le Royaume-Uni, les États-Unis et la France ne peuvent pas mettre ce bain de sang sur le dos de Moscou : ce sang est sur leurs mains.

Voir notre dossier sur le Yémen.

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