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5 décembre 2022

Sarkozy-Kadhafi : la bombe des archives Gaubert


Homme de l’ombre de Nicolas Sarkozy depuis les années 1980, l’affairiste Thierry Gaubert avait laissé des traces explosives sur la Libye dans ses ordinateurs. Les preuves dormaient depuis onze ans dans les armoires de la police. Elles viennent de parler.

Fabrice Arfi et Karl Laske

20 septembre 2022 à 12h23

Deux lettres, des annotations et un secret : « NS », « dîner NS », « cadeau NS », « rdv NS », « NS hier », « NS-campagne », « note NS »… Les enquêteurs chargés de l’affaire des financements libyens ont mis la main, au printemps dernier, sur un trésor qui dormait depuis plus d’une décennie dans l’armoire des scellés de la police anticorruption.

Il s’agit d’un disque dur et d’une clé USB qui avaient été saisis en 2011 dans le cadre de l’affaire Karachi. Ils contiennent toutes les archives numériques de l’affairiste Thierry Gaubert, un ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy (« NS » dans les notes), condamné dans de multiples affaires financières et devenu, il y a deux ans, un chaînon manquant inattendu du scandale libyen.

Thierry Gaubert entouré de Brice Hortefeux, Ziad Takieddine, Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP

À la suite de révélations de Mediapart, la justice avait confirmé, début 2020, que Thierry Gaubert avait perçu sur un compte non déclaré aux Bahamas, un an avant l’élection présidentielle de 2007, 440 000 euros d’argent libyen, envoyés par un dignitaire du régime de Kadhafi condamné en France à la réclusion criminelle à perpétuité pour terrorisme. Une partie des sommes avaient ensuite été retirées en espèces en France.

Nicolas Sarkozy ne cesse d’affirmer depuis, que ce soit devant les juges ou dans les médias, que les faits mis au jour ne le concernent en rien, n’ayant « pas vu » (BFMTV) Thierry Gaubert et n’ayant plus eu le « moindre contact » (Le Journal du dimanche ) avec lui « depuis 1996 ».

Les scellés ouverts et analysés par les enquêteurs de l’Office anticorruption (OCLCIFF) de la police judiciaire le prouvent désormais : l’ancien chef de l’État a menti. Les mails et « notes de calendrier » repêchés dans le disque dur de Thierry Gaubert ont parlé et ils sont accablants pour Nicolas Sarkozy, comme le détaille froidement un « procès-verbal d’exploitation des scellés » daté du 9 mai. Avec, sous la plume policière, ce constat : « Découvrons de nombreux éléments confirmant la poursuite des relations entre Thierry Gaubert et Nicolas Sarkozy postérieurement à 1995. »

La lecture de ces archives exhumées montre en effet que Thierry Gaubert a maintenu une relation permanente avec Nicolas Sarkozy avant et après la présidentielle de 2007, soit directement, soit par l’entremise du plus proche lieutenant et ami de l’ancien président, Brice Hortefeux (« BH » ou « B » dans les notes).

Les documents recueillis par les policiers révèlent également le rôle discret de point de contact, de 2002 à au moins 2009, joué par Gaubert entre le cabinet Sarkozy et l’intermédiaire Ziad Takieddine, considéré par les juges comme l’un des principaux agents de la corruption franco-libyenne. Un mail suggère même des remises d’espèces par Takieddine, qui, de fait, n’en manquait pas.

Le disque dur démontre aussi combien Thierry Gaubert, contrairement à ce qu’il a lui-même assuré en procédure, a été personnellement impliqué dans les affaires libyennes de l’équipe Sarkozy. « Gaubert s’intéressait à la Libye, pour des questions politiques, pour des questions de financement de la campagne [de Nicolas Sarkozy – ndlr] », a d’ailleurs affirmé devant les enquêteurs l’ex-femme de Ziad Takieddine, Nicola Johnson, qui dit avoir été témoin de discussions et destinataire de confidences sur le sujet.

Révélations sur une relation explosive que Nicolas Sarkozy aurait voulu garder secrète.

En vain.

I. Les années Neuilly

Dans la longue histoire du sarkozysme, Thierry Gaubert est un personnage clé des premiers jours. Début des années 1980 : Nicolas Sarkozy, le chien fou des jeunesses RPR, s’est mué en loup aux dents longues. Biberonné à la méthode Pasqua, il s’empare de la mairie de Neuilly-sur-Seine en 1983. Il a 28 ans et son ambition est déjà immense.

Dans son entourage, deux hommes sont omniprésents dans les couloirs de la mairie : Brice Hortefeux et Thierry Gaubert. La trajectoire politique de Nicolas Sarkozy devient indissociable de l’amitié qui soude ce trio d’inséparables. Nicolas Sarkozy et Thierry Gaubert étaient « très liés », a confirmé, en janvier 2021, aux policiers de l’affaire libyenne, Hélène Karageorgevitch, l’ex-femme de Thierry Gaubert, avec qui elle a été mariée de 1988 à 2014. Leur union avait été célébrée sous les ors de la mairie de Neuilly par un Nicolas Sarkozy tout sourire, comme le montrent des photos de l’époque.

Il était toujours autour de Nicolas.

Cécilia Attias (ex-Sarkozy) au sujet de Thierry Gaubert

Également entendue par les enquêteurs, l’ex-épouse de Nicolas Sarkozy, Cécilia Attias, s’est souvenue que « Gaubert s’arrangeait toujours pour nous inviter à des week-ends, en Normandie, ici ou là ». « Il était toujours autour de Nicolas. À l’époque, on n’était pas divorcés [Cécilia Attias de Jacques Martin, Nicolas Sarkozy de sa première épouse – ndlr], il s’arrangeait toujours pour nous aider », a ajouté Cécilia Attias, concédant n’avoir « jamais été très fan » de Thierry Gaubert.

À cette époque, les couples Sarkozy-Gaubert enchaînent néanmoins les week-ends et voyages entre « copains ». Dans la chaumière de Thierry Gaubert, en Normandie. En Floride, chez les parents d’Hélène Gaubert. En Italie. En Chine. Au Maroc. C’est la période des chemises à rayures, des « années fric » et des gros cigares pour Nicolas Sarkozy. « On commençait le repas et il allumait le cigare… C’était énervant », s’est rappelée devant les policiers Hélène Karageorgevitch, princesse de Yougoslavie et petite-fille du dernier roi d’Italie.

L’année 1993 va marquer une nouvelle étape cruciale dans l’ascension de Nicolas Sarkozy avec sa nomination comme ministre du budget et porte-parole du gouvernement Balladur. C’est aussi, dans les coulisses de la République, le coup d’envoi pour de juteuses affaires. Demeuré collaborateur de Nicolas Sarkozy, Thierry Gaubert fait à cette même période la connaissance d’un homme d’affaires franco-libanais alors inconnu : Ziad Takieddine, un ancien directeur de la station de ski Isola 2000 (Alpes-Maritimes) reconverti dans le commerce des armes. Son ancienne proximité avec le nouveau ministre de la défense, François Léotard, est une aubaine.

Ce cocktail explosif va donner naissance à un immense scandale, qui ne sera mis au jour que bien des années plus tard : le volet financier de l’affaire Karachi. Ou comment le gouvernement français a imposé le réseau Takieddine dans des ventes d’armes étatiques avec le Pakistan et l’Arabie saoudite pour mettre en place un système de commissions occultes, dont une partie reviendra illégalement en France. Depuis le ministère du budget, Nicolas Sarkozy, qui ne sera jamais inquiété pénalement dans le dossier, autorise le versement anticipé de certaines commissions liées aux contrats pakistanais et saoudiens.

Thierry Gaubert, lui, multiplie dans le même temps les ouvertures de comptes non déclarés en Suisse, où l’argent afflue par millions (de francs). Mais à cette époque-là, la police n’enquête ni sur les ventes d’armes du gouvernement ni sur les comptes suisses du collaborateur du ministre du budget. La presse n’en sait rien non plus. Les rôles précis de Takieddine puis de Gaubert ne seront révélés par Mediapart qu’à partir de 2008.

Nicolas Sarkozy et Thierry Gaubert. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP

En revanche, un autre scandale éclate publiquement dans la même période : le 1 % logement. Le soupçon porte sur des détournements par des responsables publics de fonds issus d’un réseau d’organismes qui recueillent de l’argent auprès des entreprises pour financer des HLM et des habitations privées. Au cœur de l’histoire : un certain Thierry Gaubert ; il sera condamné en 2012.

Alors que tout avait si bien commencé, le ciel s’assombrit subitement pour Nicolas Sarkozy. Dans la guerre fratricide de la droite française entre Jacques Chirac et Édouard Balladur pendant la campagne présidentielle de 1995, il s’affiche comme le plus fervent soutien du second. Pari perdu : Jacques Chirac gagne l’élection présidentielle. La condamnation (politique) est sans appel. Nicolas Sarkozy doit entamer une longue traversée du désert.

Officiellement, il ne fréquente plus Thierry Gaubert, parti travailler dans la banque, au cabinet de la présidence du groupe Caisses d’épargne.

II. Les années Beauvau

Resté maire de Neuilly-sur-Seine, d’où il ronge son frein, épaissit son réseau et fourbit les armes d’un retour espéré sur le devant de la scène, Nicolas Sarkozy sort enfin du purgatoire en 2002, après la réélection de Jacques Chirac à la présidence de la République. La Chiraquie lui offre un poste aussi puissant qu’exposé et risqué : ministre de l’intérieur.

Le grand retour d’une figure du clan des balladuriens au sommet de l’État est célébré en grande pompe par Ziad Takieddine lors d’une fastueuse soirée qu’il donne en juin 2002, avec orchestre de chambre et petits fours, dans son hôtel particulier parisien situé près du Trocadéro. L’ancien directeur de station de ski est devenu multimillionnaire grâce aux ventes d’armes du gouvernement Balladur sept ans plus tôt. Il sent que de nouvelles affaires sont possibles et il n’a pas envie de se faire oublier. Chez Takieddine, Thierry Gaubert, en smoking, s’affiche fièrement parmi les convives, où se mêlent aussi bien l’un des fils de l’industriel Serge Dassault que le journaliste Étienne Mougeotte.

Mais que fait vraiment Gaubert comme travail ?

Ce sont ses archives numériques récemment récupérées par les policiers de l’affaire libyenne qui permettent aujourd’hui de mieux cerner quel fut, derrière le rideau, son rôle exact au profit de la Sarkozie.

En apparence, Nicolas Sarkozy n’a donc plus « le moindre contact » avec lui. La raison en est simple : rien ne doit pouvoir freiner l’ascension vers l’Élysée du « patron », comme il est surnommé par Takieddine dans des notes. Et surtout pas le boulet judiciaire d’un proche, car Thierry Gaubert est toujours sous enquête dans cette très embarrassante affaire du 1 % logement.

Mais les traces laissées dans ses mails et son disque dur racontent une tout autre histoire.

Les deux lettres « NS » reviennent ainsi sans cesse dans les archives exhumées. Il y a les jours où Thierry Gaubert évoque un déjeuner ou un dîner avec « NS ». Celui où il doit récupérer auprès de « NS » des dédicaces de livres. Les fois où il fournit le cabinet d’avocats du ministre en dossiers juridiques venus des Caisses d’épargne ; « NS est très satisfait », fait savoir par mail Gaubert à son patron. Parfois, il s’occupe de cadeaux à offrir à « NS », par exemple un beau vélo Pinarello – Sarkozy est féru de cyclisme.

À certains moments, Thierry Gaubert apparaît même, à la grande surprise des policiers, comme gérant des prises de contact officielles pour le compte du cabinet de « NS » au ministère de l’intérieur, ainsi que le ferait une sorte de collaborateur de l’ombre.

Mais il y a beaucoup plus gênant à la lumière du grand soupçon libyen. Les archives Gaubert regorgent en effet de références, de noms et de dates qui peuvent être aujourd’hui rattachés par les enquêteurs à toute la diplomatie parallèle et les affaires occultes du cabinet Sarkozy au cœur des investigations. Comme les pièces manquantes d’un immense puzzle.

D’abord avec l’Arabie saoudite. Dès 2004, dans une « note de calendrier » rédigée par Gaubert, on peut lire à la suite « rdv NS », « voyage Tak », puis « note NS », un document vraisemblablement rédigé par Ziad Takieddine, selon les enquêteurs, sur un gigantesque contrat d’armement avec le royaume wahhabite sous le nom de code « Miksa ». Mais, craignant que le marché serve à mettre en place des circuits financiers occultes pour Sarkozy dans la perspective de la présidentielle de 2007, Jacques Chirac met un terme d’autorité aux négociations.

Je sais qu’au moins une fois Brice est venu à la maison pour récupérer des espèces que Ziad lui donnait.

Nicola Johnson, l’ex-femme de Ziad Takieddine

Et c’est justement dans les cendres du contrat Miksa que va naître l’histoire libyenne de Sarkozy. À la manœuvre, toujours le même homme : Ziad Takieddine. Il a le contact avec l’un des plus sulfureux caciques du régime libyen, Abdallah Senoussi, condamné en France en 1999 à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été l’organisateur, dix ans plus tôt, de l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 d’UTA (170 morts, dont 54 Français). Beau-frère de Kadhafi et chef des services secrets militaires de la Libye, Abdallah Senoussi est visé par un mandat d’arrêt international émis par la France. Sa situation pénale devient une obsession du régime.

En coulisses, Takieddine s’active de toutes parts pour ouvrir les portes de la Libye de Kadhafi au cabinet Sarkozy. Il voit sans cesse Brice Hortefeux, nommé ministre des collectivités locales, Claude Guéant, le directeur de cabinet, et Thierry Gaubert, l’homme caché.

Brice Hortefeux et Ziad Takieddine en 2006. © Document Mediapart

Lors de son audition par la police en octobre 2021, l’ex-femme de Takieddine, Nicola Johnson, s’est souvenue d’une scène qu’elle date de cette même période, en 2005, selon elle : « Je sais qu’au moins une fois Brice est venu à la maison pour récupérer des espèces que Ziad lui donnait. Il parlait qu’il devait donner des espèces à Brice, qu’il n’en avait pas. Il a cherché partout. J’ai vu Ziad préparer l’enveloppe, mais je n’ai pas assisté à la remise. Ziad est descendu tout seul quand Brice est arrivé. Donc oui, Brice avait des espèces », a-t-elle témoigné, expliquant que son ex-mari se déplaçait essentiellement avec de grosses coupures.

« Nicola m’en a tout de suite parlé », a confirmé de son côté l’ex-épouse de Thierry Gaubert, qui ne cache pas son amitié avec Nicola Johnson.

En 2005, Ziad Takieddine est sur tous les fronts du dossier libyen, en lien constant avec le cabinet Sarkozy. Il vend d’une main du matériel d’espionnage français au régime Kadhafi et, de l’autre, organise dans leurs moindres détails tous les déplacements à Tripoli de Claude Guéant, Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy.

À deux reprises, en septembre et en décembre 2005, Ziad Takieddine ira jusqu’à superviser en Libye des rencontres secrètes, dans le dos de la diplomatie française et des services de renseignement, sans traducteur, ni agent de sécurité, autrement dit sans témoin extérieur, entre Claude Guéant et Abdallah Senoussi, puis Brice Hortefeux et le même Senoussi. C’est-à-dire entre deux responsables du ministère de l’intérieur et un terroriste recherché par la justice, condamné pour avoir du sang français sur les mains.

Cet épisode des rencontres secrètes des deux plus proches lieutenants de Sarkozy, vigoureusement dénoncées en procédure par des diplomates et des anciens responsables du renseignement, est devenu central dans le dossier judiciaire des financements libyens, pour deux raisons :

  • Primo, l’enquête a établi que l’équipe Sarkozy, que ce soit par l’intermédiaire de l’avocat personnel du ministre, MThierry Herzog, ou par celui de Claude Guéant, a multiplié entre 2005 et 2009 les diligences juridiques pour tenter de faire tomber le mandat d’arrêt visant Senoussi.
  • Secundo, c’est le même Senoussi qui va envoyer début 2006 deux millions d’euros d’argent libyen sur le compte d’une société offshore de Takieddine, lequel va immédiatement en reverser 440 000 euros sur le compte aux Bahamas de Gaubert.

Les juges de l’affaire libyenne soupçonnent depuis des années maintenant que l’un des mandats de Ziad Takieddine auprès des sarkozystes consistait à financer la campagne présidentielle. Un document de Thierry Gaubert ne peut aujourd’hui que renforcer cette hypothèse.

En effet, les policiers ont retrouvé, à la date du 23 janvier 2006, une note de calendrier portant la mention « NS-campagne ». Et dans un mail à Takieddine envoyé six jours plus tard, le 29 janvier, Gaubert écrit à l’intermédiaire : « Fais un bon voyage et j’attends ton appel. » Or le voyage en question est un trajet Tripoli-Paris, la veille du virement de Senoussi pour le duo Takieddine-Gaubert.

Mais ce n’est pas tout. De nouveaux documents issus d’une coopération judiciaire des juges français avec la Suisse montrent que Ziad Takieddine a par ailleurs retiré sur la même période, entre fin 2005 et début 2007, au total plus de 1,1 million d’euros en espèces à Genève, depuis un compte au Crédit suisse alimenté par le même circuit d’argent libyen, avant d’en rapatrier l’essentiel en France.

L’enquête judiciaire a déjà montré que la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy avait été abondée en espèces non déclarées aux autorités de contrôle.

Interrogée par les enquêteurs sur sa connaissance de possibles financements libyens, l’ex-femme de Takieddine, Nicola Johnson, a répondu : « Je savais que mon mari était en relation avec Claude Guéant, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert. J’étais témoin de conversations téléphoniques ou de dîners, de rendez-vous à la maison. Il parlait de la Libye avec ces gens-là. »

Et d’ajouter : « Gaubert s’intéressait à la Libye, pour des questions politiques, pour des questions de financement de la campagne, et c’était pour avoir le financement de la campagne qu’il fallait aider Senoussi. Ce sont des choses qui étaient évoquées par Ziad avec Brice quand il était tout seul, avec Gaubert quand il était tout seul, et des fois quand ils étaient tous les trois. »

Un document retrouvé par les policiers dans les archives Gaubert prouve matériellement aujourd’hui ces interactions secrètes. Il s’agit d’un mail du 27 mars 2006 dans lequel Thierry Gaubert évoque un rendez-vous avec Takieddine et une note rédigée par l’intermédiaire que « CG doit donner à BH ».

Au même moment, loin des sous-sols de la République, la conquête du pouvoir paraît inéluctable pour Nicolas Sarkozy. Elle adviendra. Thierry Gaubert, lui, tient son rôle caché jusqu’au bout. Ce qui ne l’empêche pas de communiquer par mail à un ami le jour du second tour de la présidentielle, le 6 mai 2007, les estimations du ministère de l’intérieur de 15 h 50 pour l’élection. Et, en fin de journée, de préciser au même ami : « Je suis à l’intérieur. »

Gaubert est, certes, caché, mais il est au cœur de la machine.

III. Les années Élysée  

Nicolas Sarkozy est président de la République. Dans les archives numériques de Thierry Gaubert, les policiers ont retrouvé la facturation d’un vol en jet privé d’une petite société d’aviation, Cavok, datée du 10 mai 2007, quatre jours après l’élection. Dans la colonne client figure la mention « UMP ? ». Et dans la colonne itinéraire, un vol Paris-Le Bourget/Clermont-Ferrand, avec cette précision : « Avec M. Ziad Takieddine. » Les agendas de Brice Hortefeux récupérés par les juges de l’affaire libyenne montrent que ce jour-là le ministre avait justement un vol prévu pour Clermont-Ferrand.

L’intensité des relations du clan Sarkozy avec l’intermédiaire (aujourd’hui voué aux gémonies) n’a donc pas diminué. C’est même une épiphanie. Le 12 juin 2007, une note de calendrier de Thierry Gaubert évoque de nouveau un « doc ZT » – de fait, la veille, l’intermédiaire avait créé depuis son ordinateur, selon l’enquête, un document Word sur la Libye qui commence par ces mots : « Le colonel Kadhafi souhaite voir s’ouvrir une page nouvelle de relations avec le nouveau président de la République française. »

Nicolas Sarkozy accueille Mouammar Kadhafi au palais de l’Élysée, le 10 décembre 2007. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Plus intrigant, une mention est inscrite par Gaubert sur cette même note de calendrier : « N° de tel CG pour Sanous ». « Sanous » serait-il une référence à Abdallah Senoussi, que Takieddine écrit « Sanoussi » dans ses notes ?

Une chose est certaine, les sarkozystes sont au sommet de leur puissance et, paraissent-ils penser alors, de leur impunité. Au point, par exemple, qu’en août 2007 Gaubert écrit un mail à Takieddine dans lequel « une partie des instructions semblent porter sur des opérations en espèces », écrivent les policiers.

Dans un autre mail de Gaubert, on découvre que Ziad Takieddine, fort de ses bonnes relations avec l’Élysée et le régime Kadhafi, a proposé en octobre 2007 des placements financiers en Libye au groupe Caisses d’épargne.

En décembre 2007 aura lieu à Paris la preuve la plus éclatante de la lune de miel entre Nicolas Sarzkoy, président, et Mouammar Kadhafi, dictateur : une visite d’État de six jours où rien ne sera refusé par la République française à l’autocrate, qui justifiait pourtant encore quelques jours plus tôt à Lisbonne l’usage de terrorisme.

L’enquête judiciaire a depuis fait apparaître que, trois mois après la venue du dictateur à Paris, Claude Guéant, devenu secrétaire général de la présidence de la République, a perçu 500 000 euros pour l’achat d’un appartement, grâce à un autre intermédiaire très impliqué dans les affaires libyennes, Alexandre Djouhri, et le directeur de cabinet de Kadhafi, Béchir Saleh, comme l’a récemment confirmé la cour d’appel de Paris.

Ennemi juré de Djouhri – les deux hommes doivent se partager un même gâteau –, Ziad Takieddine essaie de conserver à cette époque son influence auprès du « patron ». Et semble y parvenir, à en croire un « souvenir très fort » rapporté par son ex-femme aux policiers. Nicola Johnson a ainsi raconté avoir été la témoin directe, en juin 2008, à Paris, d’un coup de fil de condoléances de Nicolas Sarkozy pour la mort de la mère de l’intermédiaire.

« Ziad était très triste et il a reçu un appel. C’était Sarkozy. Il l’a salué, il l’a appelé “monsieur le président”. Ça a duré quelques minutes. Et mon mari était très ému de cet appel, il trouvait ça touchant que le président de la République l’appelle », a raconté Nicola Johnson. Son témoignage a été confirmé à Mediapart par Ziad Takieddine, en fuite au Liban depuis sa condamnation dans l’affaire Karachi, par l’intermédiaire de son avocate en France.

Là aussi, l’anecdote est embarrassante : durant tous ses interrogatoires devant la police puis les juges, Nicolas Sarkozy a juré n’avoir plus eu la moindre relation avec Takieddine après 2004. En garde à vue devant les policiers, l’ancien président a certifié : « Les rapports entre M. Takieddine et moi n’ont jamais existé à aucun moment et sur aucun plan : politique, financier et amical. »

Interrogée par les policiers pour savoir si Nicolas Sarkozy n’avait pas mieux à faire en 2008 que d’appeler Ziad Takieddine, que l’ancien président traite aujourd’hui de fou, d’escroc et de menteur, son ex-femme, Cécilia Attias, a répondu sans concession aux enquêteurs : « Je pense que oui. »

Et une fois de plus, les archives Gaubert viennent prouver que, contrairement à la distance que la Sarkozie veut désormais mettre avec Takieddine, l’intermédiaire était bien au cœur de la machine élyséenne sur la Libye. En décembre 2009, Gaubert est ainsi destinataire d’un message de Takieddine lui indiquant qu’il a abrité chez lui une rencontre « officieuse » entre Claude Guéant et Saïf al-Islam, le fils de Mouammar Kadhafi. Il est aussi question dans ce même message de rendez-vous confidentiels avec « B », qui pourrait être Brice Hortefeux, selon les enquêteurs.

Deux ans plus tard, lors d’une perquisition menée dans le cadre de l’affaire Karachi, des policiers retrouveront dans les ordinateurs et répertoires de Thierry Gaubert des documents libyens, des numéros de téléphones de dignitaires kadhafistes et même une notice Interpol visant un chef du protocole du régime. Les enquêteurs surprennent alors dans des écoutes téléphoniques une intrigante conversation entre Thierry Gaubert et Brice Hortefeux. Les deux hommes craignent les conséquences de l’enquête, au-delà du seul dossier Karachi : « Je pense que c’est étendu à d’autres sujets ; à mon avis c’est étendu au reste », s’inquiète Gaubert.

Ouverte en 2013, deux ans après les premières révélations de Mediapart sur des soupçons de financements libyens du clan Sarkozy, l’enquête judiciaire menée par les juges Serge Tournaire puis Aude Buresi a, entre autres protagonistes du scandale, abouti aux mises en examen de :

  • Nicolas Sarkozy, pour « corruption », « association de malfaiteurs », « financement illicite de campagne électorale » et « recel de détournements de fonds publics » ;
  • Claude Guéant, pour une dizaine de délits présumés, dont « association de malfaiteurs », « corruption », « recel de détournements de fonds publics », « financement illicite de campagne électorale » et « blanchiment de fraude fiscale » ;
  • Brice Hortefeux, pour « association de malfaiteurs » et « financement illicite de campagne » ;
  • Thierry Gaubert, pour « association de malfaiteurs » ;
  • Éric Woerth, pour « financement illicite de campagne » ;
  • Ziad Takieddine, notamment pour « corruption » et « association de malfaiteurs » ;
  • Alexandre Djouhri, notamment pour « corruption » et « association de malfaiteurs ».

En droit, toute personne mise en cause est présumée innocente.

Sollicités par Mediapart pour réagir à cette enquête, ni Nicolas Sarkozy ni Thierry Gaubert n’ont donné suite.

De son côté, Brice Hortefeux a dit ne pas vouloir faire de commentaires particuliers si ce n’est qu’il dénonce « formellement depuis des années des contre-vérités et des erreurs factuelles » dans cette affaire, sans autre forme de précision.

Claude Guéant a pour sa part assuré qu’il n’a « jamais eu connaissance que Thierry Gaubert se soit occupé de quoi que ce soit dans les relations avec la Libye » et qu’il n’a « jamais vu ni entendu parler d’un financement libyen ».

Fabrice Arfi et Karl Laske

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