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31 octobre 2020

Interview de Jacques Borde spécialiste des stratégies militaires


Jacques Borde, historien, spécialiste de stratégies militaires se définissant comme gaulliste de gauche est très remonté contre la lâcheté de la Russie qui aurait pu employer son droit de veto au Conseil de Sécurité contre les résolutions 1970 et 1973.

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Libye – Tout ça pour ça ?

La Voix de la Libye – Où en est-on des combats ?

Jacques Borde – Syrte, à l’évidence, est toujours l’objet de combats acharnées entre les deu camps. Deux bastions loyalistes seraient (officiellement) tombés : l’université et le Centre de conférence. Du coup, l’Otan bombarde et massacre à outrance. Dans l’indifférence général des contempteurs de cette guerre d’un autre âge. À apprécier, à sa juste valeur, la lâcheté des call-girls moscovites qui comptent les cadavres en espérant que de la Libye qui finira par sortir de cette guerre poindront quelques contrats qui viendront les récompenser de leurs bassesses…

La Voix de la Libye – Pour être clair par « call-girls moscovites », vous parlez des dirigeants russes  ?

Jacques Borde – Parfaitement…

La Voix de la Libye – Décidément, vous ne passez rien aux Russes ?

Jacques Borde – C’est exact. Et je le revendique hautement. Et que voudriez-vous que je leur passe ? Un exemple des palinodies made in Moscou : certains font grand cas de l’amélioration des relations entre la Russie et la Biélorussie. Encore heureux ! Elles étaient calamiteuses et Moscou a fini par régler une partie de ses différends – tous créés par le Kremlin, soit dit en passant  – avec Minsk. Un comble, dans la mesure où il s’agit du dernier ami proche dont dispose la Russie, sur son flanc Ouest ! Mais, gardons-nous de donner à cet événement, somme toute basique, une portée exagérée. A contrario, comme disent les Allemands : « le diable est dans les détails ». Or, notons, qu’en matière militaire, si la Biélorussie va procéder à la modernisation de son aviation de chasse, ça n’est en rien en raison d’une quelconque aide russe. En effet, c’est auprès de la Bhāratīya Vayu Sēnā (armée de l’air indienne) que Minsk négocie le rachat de 18 Su-30K, « devant être modernisés pour un prix unitaire de 15M$US »1. Là encore, les rêveurs d’une grrrrrrande Russie se sont encore fait piéger par le jeu politico-médiatique de la paire de bluffeurs qui se succède à la tête du Kremlin ?

La Voix de la Libye – Mais que voudriez-vous que les Russes fassent en Libye ?

Jacques Borde – Tous les observateurs sérieux s’accordent pour dire que la situation humanitaire de la ville [Syrte] est catastrophique. À la limite du soutenable. Je réitère l’idée que j’avais proposé à propos de Tripoli : que les Russes auraient dû prendre, motu proprio, l’initiative d’acheminer une aide humanitaire d’urgence aux assiégés. Ils ont les moyens nécessaires à ce genre d’opération : navires, aéronefs, etc. Sans parer d’un ministère des Situations d’urgence. Et d’une certaine expertise, quoique souvent dévoyée..

La Voix de la Libye – Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde – Les Russes ont – effectivement, et cela mérite d’être souligné – une expertise avérée pour opérer en zone de guerre. Ils l’ont démontré dans les Balkans. Ce qui leur manque c’est l’intelligence géopolitique. Et du… courage ! Dans les Balkans, leur actions ne furent qu’une succession de turpitudes qui les fit servir de garçons de course aux Occidentaux. Sans jamais apporter – ou même, simplement, participer – à des solutions géopolitiques qui eussent, qui sait, permis de préserver une partie de leurs intérêts dans la région. Au lieu de cela, ils ont pris leur part de seconds couteaux au démantèlement de l’ex-Yougoslavie, en communiquant aux agresseurs occidentaux d’importants renseignements militaires. Notamment, des codes sources…

Au moins, en Libye, plus de risques de cette nature : il n’y a plus rien à refiler à l’Oncle Sam et à ses alliés. Quant à débarquer avec une force d’interposition, un hôpital de campagne, etc. Le minimum syndical en matière d’aide humanitaire, je dirais, cela restait, je le répète, dans leurs cordes. Je rappelle que tous les appareils de transport lourds nécessaires à ce type de déploiement – des Antonov An-124 – sont regroupés au sein d’une seule et même escadrille…

La Voix de la Libye – Mais ont-ils l’expérience de l’Afrique ?

Jacques Borde – Bien évidemment. Et termes de moyens de projection, plus que d’autres. D’où croyez-vous que venaient les avions gros-porteur qui ont permis le déploiement européen au Darfour ? De Russie, pardi. Les fameux An-124. Encore et toujours…

La Voix de la Libye – Mais si quelqu’un s’interposait ?

Jacques Borde – Qu’ils tirent dans le tas ! C’est aussi cela être une grande puissance !

La Voix de la Libye – Mais la Russie et l’Occident ne sont plus ennemis, La Guerre Froide est finie ?

Jacques Borde – Ah, bon ! Et d’où sortez-vous qu’il n’y a que les ennemis qui se tirent dessus !

La Voix de la Libye – Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde – Je vous rappelle l’affaire du USS Liberty. Le 8 juin 1967, l’USS Liberty, bâtiment de l’US Navy affecté à la collecte d’informations pour le compte de la NSA – en clair, un navire-espion – subissait une attaque en règles de la part des Israéliens, pourtant alliés des États-Unis. L’attaque, conduite, à la fois, par des chasseurs-bombardiers – français, des Mirage III et des Ouragan, si ma mémoire est bonne – et des torpilleurs causa la mort de 34 officiers et marins américains, en blessant et mutilant près de 171.

Mais, sérieusement, je crois que si une bonne demi-douzaine de navires russes avait décidé d’accoster à Syrte, cela se serait passé sans trop de problèmes. Face à des Bérets noirs de la Marine russe, les insurgés pro-occidentaux ne font évidemment pas le poids. Ils ne sont guère plus dangereux que les pirates somaliens qui infestent la Corne de l’Afrique et ne tiendraient pas une minute. La décision devait être politique. C’est pour cela que la chose n’a pu se faire…

La Voix de la Libye – Pourquoi cela ?

Jacques Borde – Parce qu’il manque aux Russes le principal ingrédient à pareille décision. Un minimum de courage. Replongez-vous dans vos livres d’Histoire. Depuis Cuba, et l’Affaire des missiles, les Russes, en dépit de leurs rodomontades, se couchent toujours face aux Occidentaux…

La Voix de la Libye – Et, pour revenir à la situation en Libye, en dehors de Syrte, cela donne quoi ?

Jacques Borde – Là, ce sont les informations les plus contradictoires qui circulent. Les plus alarmistes – pour l’Occident, je veux dire – voudraient que les villes de Ghadamès, Tiji, Badr, Al-Harush,Koufra, Tobrouk, Albayda, Derna, Al-Marrl, Al-Biar, Bréga, Ras Lanouf, Syrte, Bani-Walid, échappent au contrôle du nouveau pouvoir. Mais, apparemment, dans cette dernière ville, un calme précaire serait revenu. Sans qu’on puisse, pour autant dire, que les insurgés pro-occidentaux aient imposé leur loi aux habitants. Or, pour l’instant, les insurgés pro-occidentaux ne revendiquerantr que la prise de l’aéroport.

La Voix de la Libye – Cela vous semble du domaine du possible ?

Jacques Borde – Vous savez, il y a toujours eu une différence abyssale entre faire des incursions armées, détruire des positions adverses, tenir un aéroport et affirmer durablement son emprise sur le terrain. Voyez le nombre des troupes qu’il a toujours fallu déployer sur le terrain afghan. Jamais en dessous de 100.000 – qu’il s’agisse des Britanniques, des Russes ou des Occidentaux – et pour quels résultats ? Je ne cesse de vous le répéter depuis le début de la Guerre de Libye, les effectifs à disposition des insurgés pro-occidentaux sont anémiques compte tenu du terrain à contrôler durablement.

La Voix de la Libye – Selon vous les renégats manquent-ils de motivation ?

Jacques Borde – Pas nécessairement. La BBC, que vous avez d’ailleurs reprise, a souligné que les renégats, comme vous les appelez, souhaiteraient « limiter leurs pertes. On trouve dans leurs rangs de nombreux ingénieurs, enseignants et chefs d’entreprise – tous essentiels quand il s’agira de remettre le pays sur pied après la révolution et la guerre ».

Après tout, pourquoi pas ? Comme l’a écrit Roman Rijka, sur votre site, « On ne peut que regretter que l’armée française n’ait pas fait preuve de la même délicatesse et du même souci de l’avenir en 1914, quand elle a envoyé à la mort une génération entière d’artistes, d’écrivains, de scientifiques, fauchés par les mitrailleuses allemands dès les premiers jours du conflit au même titre que les paysans, les ouvriers et les autres… »

Effectivement, se soucier de la vie de ses hommes plaiderait plutôt en faveur des chefs militaires d’un camp qui connaissent parfaitement les limites de troupes faites de bric et de broc. Je vous l’ai déjà dit dans un précédent entretien à l’un de vos confrères : par certains côté, les insurgés me font penser aux combattants de la Vendée militaire…

La Voix de la Libye – Pourquoi la Vendée militaire…

Jacques Borde – Oh, c’est assez simple à comprendre. Certains points de convergence – polémologiquement parlant, il s’entend – sont à noter :

1. D’abord, contrairement aux apparences et à leur propre discours, les insurgés sont davantage des contre-révolutionnaires que des révolutionnaires. Rappelons, en effet, que le régime qu’ils combattent est un mouvement révolutionnaire : celui des Officiers libres qui a fait tomber une monarchie corrompue.
2. L’emblème des insurgés – leur drapeau tricolore frappé d’une étoile et d’un croissant – est, beaucoup font mine de l’oublier, un symbole assurément royaliste. Celui, très précisément, de la monarchie senoussie balayée par les Officiers libres.
3. La contre-révolution libyenne, comme l’insurrection vendéenne, s’appuie sur des référents religieux indéniables. Ceux d’un Islam d’inspiration salafiste. Attention, j’ai bien dit « d’inspiration ». L’école salafiste, en elle-même, a beaucoup apporté à l’Islam, intellectuellement parlant. Quelque part, les djihâdistes de marché qui composent, pour partie, la branche armée de cette contre-révolution libyenne sont des déviants par rapport au Salafisme lui-même.
4. Ces groupes sont donc largement des religieux combattants. Notamment l’Al-Jama’a al-Islamiyyah al-Muqatilah bi-Libya (Groupe islamique combattant). Plus quelques autres. Tous, en tout cas, des djihâdistes pas des laïcs ou des démocrates-sociaux…
5. Surtout, je vous l’ai dit, vos renégats souffrent d’un des travers qui pava la voie de la défaite de la Vendée militaire : sa difficulté récurrente à disposer de combattants professionnels. Les troupes rebelles, ou tout autre terme qui vous plaira, encore maintenant, proviennent essentiellement de la mobilisation de volontaires civils, entièrement novices.
6. Mais, a contrario, dirais-je, des Insurgents de la Guerre d’indépendance US qui, pour beaucoup, étaient, préalablement, membres de milices parfaitement aguerries, soit au contacts des Français et/ou des Premières nations amérindiennes. Autant d’adversaires redoutables.
7. Deuxième désavantage similaire à celui de la Vendée militaire : l’extrême difficulté à garder ces effectifs civils sous les drapeaux. L’insurgé libyen n’est lié à sa cause, et, par la force des choses, à son unité, que par la bonne volonté qu’il y met. Ce n’est ni un contractor, dument salarié ni même un appelé, vaguement défrayé, effectuant un quelconque service militaire. Chaque jour qu’il passe sous les armes – outre qu’il y risque sa vie, face à des adversaires décidés et, visiblement, mieux entrainés qu’il ne l’est – est synonyme d’un manque à gagner certain. À moins, évidemment de verser dans le pillage, ce qui est la travers de beaucoup d’irréguliers en pareil cas. Quoi de plus naturel qu’il quitte, tout comme le Vendéen allant cultiver son champ, l’unité qu’il a rejoint pour nourrir les siens, ou, comme les membres des milices nord-américaines, les défendre contre des dangers éventuels (rappelons que l’insurrection a, avec quelque naïveté, ouvert les portes des prisons). À cela près que la Couronne britannique avait, peu ou prou, réglementé le fonctionnement de ses milices coloniales. À préciser que ces insurgés-combattants ont souvent des métiers qui font actuellement à la société libyenne. Les professions médicales notamment..

La Voix de la Libye – Et toujours pas d’engagement au sol pour pallier à ces déficiences ?

Jacques Borde – Non toujours pas. Ce qui, militairement parlant, est une grossière erreur. Comme dit le proverbe : on ne peut demander à une jolie femme que ce qu’elle a à offrir. Il est aberrant, voire criminel, pour ceux qui ont élaboré cette via factis sur la Libye, son peuple et ses richesses de laisser la situation militaire entre les mains de miliciens non-professionnels, aussi peu formés et, de toute manière, en sous-effectifs pour assurer ne serait-ce que le maintien de l’ordre sur le territoire libyen. À se demander, évidemment, si le bien commun des Libyens a jamais fait partie de leurs préoccupations…

La Voix de la Libye – Selon vous, cette guerre correspondrait à quoi ?

Jacques Borde – C’est une vaste OPA sur le pactole libyen : pétrole, gaz et eau. Point final !

La Voix de la Libye – Donc, la France retirera, forcément, des bénéfices de son engagement, non ?

Jacques Borde – Bien sûr, soyons cyniques, le bilan de notre engagement ne pourra pas être que négatif. Mais vous savez, les arcanes de l’économie ne sont pas forcément et systématiquement celle de la politique ou de la géopolitique…

La Voix de la Libye – Dans quel sens ?

Jacques Borde – Un exemple. Prenez le Vénézuela d’Hugo Rafael Chávez Frías. On ne peut pas vraiment dire que nos relations soient au beau fixe. Caracas n’ayant, notamment, eu de cesse de critiquer notre rôle dans l’OPA musclée sur la Libye. Il n’empêche que tout cela n’a pas empêché le groupe français Technip de remporter haut la main un important contrat portant sur des installations offshores et terrestres au Vénézuela. Comme l’indique le site mertetmarine.com, « Le marché, décroché auprès de Petroleos de Venezuela S.A. (PDVSA), porte sur la fourniture d’équipements pour le développement du champ Mariscal Sucre Dragon, situé à environ 40 kilomètres au nord de la péninsule vénézuélienne de Paria, par une profondeur d’eau de 100 à 130 mètres ».

Concrètement, « Technip fournira et installera des flowlines sous-marines, des équipements de traitement du gaz à terre, et apportera un support opérationnel pour les installations subsea, onshore et offshore ». Un projet, a expliqué le président de Technip, Thierry Pilenko,qui « capitalise sur les relations solides développées avec PDVSA durant les travaux en cours. Il nous permet de concentrer au bénéfice de notre client l’expertise, le savoir-faire et les compétences issus de tous nos secteurs d’activité et démontre la force de notre présence mondiale et de notre modèle d’intégration couvrant les domaines subsea, onshore et offshore ».

Méditons bien les propos de Thierry Pilenko, ils sont bien d’enseignements…

La Voix de la Libye – Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde – Simplement ceci, pour l’emporter sur le marché vénézuélien, Technip n’a pas eu à jouer les gros bras, bombarder, ni même intimider qui que ce soit. Technip a joué sur son immense expertise. Simple et efficace. Et, pourtant, rien n’était acquis d’avance. Et, quelque part, en raison de notre aventurisme militaire en Méditerranée, Technip aurait pu se voir écarté. Il n’en a rien été ! Posons-nous donc la question : nous est-il nécessaire de conquérir nos marchés à la pointe des baïonnettes et sous les volées de GBU larguées par nos Rafale ?

La Voix de la Libye – Vous pensez donc que les engagements militaires actuels ne sont pas aussi « productifs » que les croient certains ?

Jacques Borde – Effectivement. Certes, les spin doctors de l’Élysée font tout pour nous persuader du contraire. Mais le bilan est-il aussi prestigieux qu’ils le prétendent ? À l’évidence, pour l’emporter, Technip n’a pas eu besoin de la moindre petite bombinette. En revanche, les exploits – pour peu que les raids indiscriminés conduits contre les villes libyennes en soient, ce qui est un autre discours – de nos Rafale n’ont toujours pas débouché sur la plus petite vente de cet appareil. Ni auprès des pétromonarchies qui nous ont accompagné en Libye. Ni au Brésil !

La Voix de la Libye – Mais, faisons-nous l’avocat du diable, par rapport aux « printemps arabes » la France n’avait-elle pas besoin de réaffirmer sa présence en Méditerranée ?

Jacques Borde – Oui et non. Et, quant à réaffirmer sa présence, était-il nécessaire que cela soit aussi violent et disproportionné ? Étions-nous menacés ? Et par qui ? Pas par le colonel Kadhafi; en tout cas ! Non. Il existe toujours des moyens moins extrêmes de se rappeler au bon souvenir de nos voisins et concurrents en Méditerranée…

La Voix de la Libye – Lesquels ?

Jacques Borde – Très simple. Vient de démarrer – comme tous les ans, à la même période – l’Exercice Chebec, visant à développer l’interopérabilité entre les marines française et marocaine, notamment en matière de surveillance et de sécurité maritimes. A-t-on besoin d’autre chose pour que nos relations avec la monarchie chérifienne se passent dans la continuité et le bon entendement ? Et que cette entente soit perçue alentour ?Non. Pourquoi devait-il en être autrement avec une Jamahiriya assagie depuis des années et, représentant, à biendes égards, un îlot de stabilité ?

Notre montée aux extrêmes vis-à-vis de la Libye me semble d’autant moins défendable que, justement, au moment où a démarré la guerre civile dans ce pays riverain, devaient se dérouler les manœuvres franco-britanniques Southern Mistral 2011. À mon humble avis, elles se suffisaient à elles-mêmes pour signifier la détermination de la France à tous les acteurs – des plus grands aux plus petit – régionaux et internationaux de ne pas profiter de la situation pour porter ombrage aux intérêts de la France in Mare nostrum. Il n’en a rien été. Le dispositif naval franco-britannique a, donc, été perverti et détourné de son but initial pour servir de machines de guerre au locataire de l’Élysée et à ses spin doctors. Avec quels résultats ? Une Somalie-bis à nos portes, selon toute vraisemblance…

La Voix de la Libye – Selon vous, fallait-il que Paris se tienne en retrait ?

Jacques Borde – Oui. Évidemment, pour l’instant – mais aucune décision économique d’importance n’a encore été prise, donc n’anticipons rien qui puisse être démenti par les faits – le président français, Nicolas Sarkozy, apparaît comme l’un de principaux gagnants de l’OPA occidentale sur la Libye. Coût humain réduit et promesses de retour sur investissements.

À cela près que le Canada – qui en a beaucoup moins fait que la France, se contentant de prolonger sa (modeste) participation à la Guerre de Libye – s’en tire aussi bien que Paris. En termes de retombées économiques, je veux dire. En effet, si l’on en croit le Globe & Mail, le pétrolier canadien Suncor va reprendre ses activités, interrompues par la guerre. Et, SNC-Lavalin va poursuivre les travaux de construction d’une prison en Libye. Mais, tout ceci à quelque chose d’effrayant, pour ne pas dire ubuesque…

La Voix de la Libye – Dans quel sens ?

Jacques Borde – J’ai envie de vous répondre par un titre de film : Tout ça pour ça ? En effet, admettons que les firmes du CAC 40 touchent effectivement le jackpot de la guerre choisie par l’Élysée. Faisons nôtre l’adage que les États n’ont pas d’amis mais, seulement des intérêts. Prenons pour acquis que le CNT tienne, peu ou prou, l’engagement des 35% de contrats promis à la France, notre place dans l’économie libyenne d’avant-guerre était-elle si calamiteuse qu’elle justifiât la destruction sous les bombes d’une partie des villes de ce pays : Tripoli, Bréga, Misrata, Syrte, etc. ? À l’évidence, non. Comme je viens de vous le dire plus haut, le peu d’affect existant entre Caracas et Paris n’y a nullement empêché Technip de l’emporter sur des concurrents plus proches, géopolitiquement parlant, du régime bolivarien. Alors, encore une fois : Tout ça pour ça ?

La Voix de la Libye – Mais, là, vous nous parlez de morale ?

Jacques Borde – Non, de prises de risques. À l’évidence, cette guerre laissera des marques durables dans les esprits et les mentalités. Certes, dans un premier temps, le pouvoir qui va finir par émerger en Libye se sentira, sans doute, lié – ou redevable, qu’importe ? – à ceux qui auront changé la donne politique dans ce pays. Mais combien de temps cette « reconnaissance du ventre » durera-t-elle ? Et, par ailleurs, qui nous dit que ce nouveau pouvoir durera. Voyez le nombre de gouvernement qu’a connu la Somalie après de départ de Siyad Barré…

Ensuite, pour que les Libyens se sentent durablement redevables à la France encore faudra-t-il – quel que soit le régime qui s’y installe – qu’il n’existe pas, en Libye, de ressentiment contre le mode opératoire choisie par la France pour se tailler la part, léonine ou pas, des richesses libyennes qu’elle extorquera. Songez au temps qu’il a fallu à certaines entreprises allemande pour s’implanter en Israël ! En fait, seul un pouvoir central fort – et proche de Paris, bien évidemment – pourrait durablement assurer à la France les retombées promises et espérées. Où, voyez-vous ce pourvoir fort se dessiner à Tripoli ? Quels signes donne-t-il réellement de ses bonnes dispositions à l’endroit de la France ?

Quant à l’avenir, ne serait-il pas de bonne intelligence pour le futur pouvoir central libyen – pour peu qu’il s’en dégage un – de prendre ses distances avec celui qui a été, sans nul doute, le plus tonitruant, acteur de cette guerre odieuse, inutile et imbécile ?…

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,