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29 octobre 2020

TUNISIE-LIBYE : les dérives télévisuelles nées de la sacralisation ad nauseam d’une « révolution » avortée par les Pacifistes de Tunis


TUNISIE-LIBYE : les dérives télévisuelles nées de la sacralisation ad nauseam d’une « révolution » avortée

Résumé : « libérer la Palestine » en marchant sur le dos des dizaines de milliers de libyens morts sous les bombes de l’OTAN ? Retour de la « karama »(dignité) tunisienne… et du karma libyen aussi…

Mots-clés : karama (dignité) ; négationnisme tunisien ; palestine ; libye ; tunisie ; carte de travail (Tunisiens travaillant en Libye); carte de séjour (idem); « travailleurs clandestins » (idem); investissement (« juteux marchés », « pays vierge », etc.).

 

La chaîne de télévision nationale tunisienne diffuse depuis quelque temps un feuilleton historique intitulé « Gamrat Sidi Mahrous » vers 23h30 (heure locale). Lundi dernier (16 janvier), une séquence mettait en scène un militant tunisien soumis à un interrogatoire par un représentant français de l’autorité coloniale. Suivait une discussion animée entre deux militants indépendantistes au sujet de la Palestine.

L’un d’eux répliqua soudain à son camarade qu’il n’avait pas de leçons de patriotisme à recevoir de lui et que la Palestine ne serait libérée que le jour où les Arabes auraient reconquis leur dignité (« Karama »). De tels propos à la télévision auraient étaient été « impensables » il y a quelques années mais là n’est pas le problème.

En fait, cette remarque fait directement allusion à la « révolution » tunisienne de 2011, surnommée par ailleurs (et plus justement) la « Révolte de la Dignité ». Cela dit, elle n’en relève pas moins un anachronisme très grave dont le réalisateur ne s’est pas rendu compte. En effet, à l’époque, la question de la « dignité » des Etats Arabes ne se posait pas du tout dans les mêmes termes, aussi brûlants, qu’aujourd’hui.

Ce feuilleton a donc été produit, comme tant d’autres programmes de télévision -sans parler des nombreuses pièces de théâtre et autres films à venir- « pour les besoins de la cause » que l’on sait : à savoir la sacralisation ad nauseam de la «« Révolution » tunisienne ». Il s’agit d’un type original de lavage de cerveaux qui empêche toute critique sociale ou politique locale [1]. Tout écart est considéré comme une forme de négationnisme…

Si l’on suit le raisonnement du réalisateur du feuilleton télévisé (et Dieu sait que le but est atteint avec le téléspectateur moyen tunisien), les Arabes, qui ont maintenant officiellement reconquis leur « karama », devraient être à présent « compétents » et prêts pour libérer la Palestine. Mais comment cela serait-il possible alors que :

-la télévision tunisienne et la très grande majorité des autres médias ne cessent de relayer la propagande quotidienne d’Al-Jazeera au sujet de la Syrie, ligne de front avec la Palestine ? De même, ont-ils fait avec la Libye (dont le soutien historique aux Palestiniens est indéniable sans parler du projet nommé « ISRATINE » d’un seul Etat pour tous mis au point par le Guide la Jamahiriya libyenne lui-même) afin de permettre le coup d’Etat aérien de l’OTAN…

-le même jour, la même chaîne de télévision diffusait dans la soirée un reportage sur une mission d’hommes d’affaires tunisiens présent à Tripoli ces jours-ci. Selon leur organisation (CONECT) : « Les Tunisiens [étaient] appelés à être les premiers en Libye » et «devraient conquérir le marché libyen après la Révolution et accompagner les investissements qui y seront engagés. Les hommes d’affaires tunisiens qui désirent saisir les nombreuses opportunités d’investissement dans ce pays vierge […][doivent] se grouper en consortiums et [de] s’allier, s’il le faut, à des multinationales dans le cadre d’un partenariat tripartite tuniso-libyo-turc ou tuniso-libyo-français, pour remporter de juteux marchés en matière d’infrastructure et d’équipements collectifs »[2].

On a pu voir ainsi des représentants de ce capitalisme tunisien agressif et d’un nouveau genre (inexistant même sous la « dictature-de-Ben-Ali » pourtant FMI-iste…) semblant se plaindre du fait que le nouveau « gouvernement » en Libye n’allait pas permettre aux Tunisiens de travailler librement selon la doctrine de l’économie « libre » de marché… Un permis de travail limité dans la durée serait nécessaire [3] …

Bien entendu, le reportage omettait de dire qu’avant la destruction programmée de la Grande Jamahiriya Libyenne, des centaines de milliers de travailleurs du monde entier (à commencer par ceux d’Afrique) gagnaient dignement leur vie et faisaient vivre leurs familles dans un climat de paix sociale et cosmopolite. Deux travailleurs tunisiens (dont l’un, serveur dans un café) en Libye furent interrogés par le journaliste. Ils étaient visiblement très gênés de donner des détails sur leur statut social,  ce qui laisse penser qu’ils devaient relever de la catégorie « travailleurs clandestins » (pour employer le terme consacré en Europe)…

Dans le même reportage, le responsable d’une société tunisienne d’équipement agricole (tracteurs…), présente en Libye avant les bombardements,  expliquait que ses locaux avaient (durant les long mois de guerre) été attaqués par une « bande armée » sans donner davantage de détails… Le téléspectateur moyen tunisien était ainsi « amené à comprendre » que le « Tyran-de-Tripoli » avait donné l’ordre d’assaillir les « pauvres-travailleurs-tunisiens »… Or, il ne pouvait s’agir que des rebelles mercenaires de l’OTAN lesquels s’en prenaient systématiquement et indistinctement aux Africains en général, considérés comme des amis de la Jamahiriya.

Alors, «Tunisie, Libye, Egypte… 3 révolutions, 3 dictateurs tombés?» ou bien, plutôt : « 2 révolutions (Tunisie, Egypte) avortées par la contre-révolution de l’OTAN visant à détruire la Grande Jamahiriya libyenne » ? Le terme « Jamahiriya » signifie, conformément à une théorie mise en pratique, à  l’instar de Lénine, l’Etat des masses populaires se gouvernant pour elles-mêmes et par elles-mêmes (démocratie directe via des comités et conférences populaires actifs en permanence). Ce projet, est né en 1969, non pas d’une simple révolte populaire pour la « dignité » (« karama »), comme en Tunisie, mais d’une révolution réelle.

En effet, la naissance de la Grande Jamahiriya Libyenne s’est caractérisée par un changement radical des structures d’oppression sociale, économique, politique, culturelle. Citons, par exemple :

-la redistribution de la richesse  nationale (pétrole, entre autres) à tous les citoyens, directement sur leur compte en banque ;

-garantie par l’Etat d’un travail adéquat et d’un logement spacieux et décent à tout citoyen ;

-fin de la monarchie réactionnaire ;

-fermeture des bases militaires étrangères ;

-participation très importante de la femme dans toutes les instances du pouvoir y compris dans l’armée ;  

-démocratie directe avec débats populaires, spontanés et sans restrictions thématiques, dans le cadre des comités de base, congrès, etc. avec, notamment, une retransmission via la télévision ;

-internationalisme, particulièrement pan-africain ;

-etc.

 Cette révolution, unique au monde, s’est consolidée pendant 42 ans [4]. C’est son humanisme et sa base populaire réelle qui seuls peuvent expliquer que le peuple libyen ait pu résister à 7 mois de bombardements intensifs par 40 Etats guidés dans leur entreprise meurtrière par l’OTAN. Cet exploit (malgré les Libyens eux-mêmes) constitue une  première dans l’histoire de l’humanité et de ses innombrables guerres. Aucune « dictature » au monde n’aurait pu résister, ne serait-ce qu’un seul mois, à un blocus total (économique, médiatique) et des bombardements continus, sans parler de la guerre psychologique et médiatique à outrance à laquelle se sont livrés les médias  du monde « occidental » et l’immense majorité de ses « élites intellectuelles ».

Nous notons qu’un an après les événements, les représentants des deux premières révolutions potentielles (Tunisie, Egypte) n’ont jamais envisagé, à un moment quelconque, une forme de coalition (voire de simple échange d’idées) visant à protéger leurs acquis.  Or, à plusieurs reprises, Le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Gaddafi, avait invité les révoltés Tunisiens et les Egyptiens à mettre en place des régimes d’autogestion populaire (démocratie directe) – donc, des Jamahiriya respectivement tunisienne et égyptienne- afin de ne pas tomber dans le piège tendu de la démocratie bourgeoise, inséparable de son classique cirque parlementaire et de son cycle vicieux électoral.

Quelle meilleure preuve d’internationalisme au temps de l’impérialisme le plus totalitaire qu’ait jamais connu l’humanité… Ses représentants avaient saisi la menace que représentait pour leur pouvoir un tel pont entre les révolutions tunisienne et égyptienne. Ils décidèrent de briser ce lien par une contre-révolution, des plus réactionnaires qu’ait connue l’histoire.

 

Alors, « libérer la Palestine » avec l’« intelligentsia » tunisienne, les businessmen de Conect [1] et l’ineffable Souha Arafat [5], sur le dos des dizaines de milliers de libyens morts sous les bombes de l’OTAN ?

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[1] M. Gasmi,  S. Kouki et K. Nciri. Libye – L’autre voix sur la guerre en Libye. 21 octobre 2011

http://allainjules.com/2011/10/21/libye-l%E2%80%99autre-voix-sur-la-guerre-en-libye/

[2] CONECT (Confédération des Entreprises Citoyennes de Tunisie) : « Les Tunisiens appelés à être les premiers en Libye »

http://www.conect.org.tn/?news=les-tunisiens-appeles-a-etre-les-premiers-en-libye

[3] NOTE : Mardi 17 janvier, vers 23 heures sur la chaine AL-ARABIYA (financée par une source saoudienne, concurrente d’Al-Jazeera ; se voulant plus « royaliste » que cette dernière, particulièrement dans sa « couverture » du ««printemps arabe»»…), un « débat » eut lieu entre l’ex-ambassadeur égyptien en Libye et un « intellectuel » libyen nommé Qouider. Le premier « rassura » les nouveaux investisseurs-capitalistes tunisiens dont nous avons parlé quand à l’éventualité d’une concurrence commerciale acharnée sur le « terrain » libyen. Cependant, le second avertit que les « contrats » (accordés aux sociétés égyptiennes) et les « autorisations de travail » (pour les travailleurs égyptiens) seraient soumis à la condition de l’arrestation et de l’extradition des opposants politiques libyens en Egypte. Il évoqua également un projet de poursuites judiciaires communes entre la Libye et l’Egypte contre les mêmes individus…

[4]  NOTE : « Jamahiriya » est le pluriel de « Joumhour » en arabe. Ce dernier terme signifie « le public », « la chose publique »,  que l’on retrouve dans la « République » (« Joumhour-iyya » en arabe), gouvernement de la chose publique. Le singulier (« Joumhour ») laisse apparaître un objet bien identifié, une masse humaine donnée, voulue comme statique, qu’il s’agirait de gouverner. Or, en mettant l’accent sur un pluriel connotant la dynamique des foules et masses humaines (celles là-mêmes qui font et défont les révolutions à travers l’histoire), un problème théorique potentiel était que ces objets ne deviennent impossibles à gouverner. A ce sujet, il est intéressant de noter que Lénine constitua l’URSS laquelle signifiait « Union des Républiques Socialistes Soviétiques ». Ces nombreuses républiques étaient soudain liées par deux facteurs essentiels : le socialisme (comme fin) et les conseils populaires/soviets (comme moyens).

Or, en bon théoricien, Mouammar Gaddafi proposa un régime syncrétique unique au monde puisant dans:

– l’idéologie libertaire (« anarchie ») de la fin du 19ème siècle (visiblement afin de limiter le risque potentiel de bureaucratie et de monolithisme);

-le fonds socialiste de l’Islam (pensons à l’interdiction de l’usure, du prêt à intérêt, de l’aumône obligatoire, la participation de la femme à l’organisation politique de la cité, etc.);

-l’organisation tribale (avec son important facteur sociologique de solidarité) ;

-le communisme internationaliste.

[5] Mouammar Gaddafi et Yasser Arafat ou la vulgarité de la Vierge de Naplouse sur les ondes d’une chaîne tunisienne de bas étage. 8 décembre 2011.

http://www.albared.org/node/53

 

Les Pacifistes de Tunis

http://bit.ly/yd15JY

 

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,