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24 octobre 2020

Ghardaïa, l’Etat empêtré


Ghardaïa, l’Etat empêtré
 
par Mohamed Bouhamidi
publié le 19.10.2014 in IMPACT24.INFO
A Ghardaïa, l’atermoiement a pris les tournures de l’enlisement. La méthode, devenue familière d’en appeler aux notables pour éteindre les incendies locaux, a été particulièrement inefficace. Elle a déjà été stérile dans les autres tensions qui ont secoué toutes les grandes villes du Sud, sans que les responsables questionnent la pertinence de leur démarche. Ces conflits engageaient-ils vraiment des forces sociales langées dans les liens ancestraux des tribus et des clans – notions auxquelles je préfère le concept de rapports gentilices, parce que non pervertis par l’usage qu’en ont fait certains partis politiques – ou alors accouchaient-ils de nouvelles forces, de nouveaux groupes, de nouvelles identifications sociales ? Chaque fois que les pouvoirs publics ont pris appui sur les notables, ils ont affaibli l’Etat national et favorisé au niveau local l’émergence et le renforcement d’oligarques régionaux, chargés d’asseoir et d’élargir le pouvoir grandissant des oligarques que les « réformes » ont créé au niveau central, et qui restent en attente de s’emparer de l’ensemble de l’Etat. Le recours aux notables et aux rapports gentilices a camouflé et occulté le remplacement de la force de la loi nationale par le simple rapport des forces au sein des institutions de l’Etat.
Il est difficile de parler de méprise des représentants des oligarques sur le divorce entre les notables et les aspirations des jeunes, non seulement au Sud du pays, mais aussi dans les régions du nord. Tout le monde sait quel rôle ont joué les ONG et particulièrement la Friedrich Hebert dans la marche des chômeurs. Mais le chemin le plus court pour liquider le rêve de solidarité nationale dans les illusions d’une solidarité tribale, d’autant plus imaginaire qu’elle ne repose plus sur un soubassement économique réel, mais seulement sur l’argent disponible de l’Etat. Chaque crise offrait aux oligarques régionaux de nouvelles opportunités financières et aux représentants des oligarques nationaux les moyens idoines pour liquider l’Etat national, obstacle majeur à leur mainmise sans partage sur les richesses disponibles, et le remplacer par un pouvoir oligarchique antinomique d’ailleurs, du sens même d’Etat.
Les oligarques algériens font revivre une anthropologie de Caïds et de Bachagas que notre lutte de libération avait liquidée. Cette anthropologie du bon vouloir, de l’absolutisme et de l’arbitraire, que notre peuple appelle « Hogra », se manifeste désormais de façon ouverte dans leur conduite et celle de leurs enfants. Et, paradoxalement nos rues et nos villages bruissent des échos que cet arbitraire s’exerce d’abord sur les services de sécurité.
A Ghardaïa, ce recours aux structures traditionnelles a montré qu’elles ont perdu toute efficacité sociale, excepté pour les mozabites et que les forces en action agissent indépendamment des rapports gentilices. Les représentants politiques et administratifs des oligarques voudraient cacher, qu’une force politique nouvelle orchestre une « guerre religieuse » qui a tout à voir avec un mouvement takfiri, pratiquement sans lien notable avec les « organisations sociales ancestrales ». Alors les vieilles astuces : céder des chantiers aux notables, faire des concessions financières aux jeunes, saper au passage les bases de l’Etat national, ne peuvent contrarier un mouvement takfiri dont le calendrier relève d’autres considérations.
Ce choix des politiciens au service des réformes et des oligarques de gérer la transition par crises et séismes successifs et contrôlés a lamentablement échoué à Ghardaïa, car les enjeux qui sont en cours là-bas dépassent de loin ceux de l’import-import, et les acteurs sont bien différents. La crise s’est logiquement enlisée. En concentrant sur place le corps de sécurité le plus immergé dans la société, les responsables ont mis sous les yeux des policiers la contradiction entre leur mission de protection de l’Etat national et le développement jusqu’au sein de leur corps de cette anthropologie des Caïds et des Bachaga, en phase d’annuler les résultats de notre lutte d’émancipation nationale. Leur faire subir un concentré de cette anthropologie, sur un si long casernement sans les commodités de la caserne, a été certainement l’erreur aggravante. Ils ont réclamé leur part au soleil de l’Etat national, renvoyant au cœur de l’Etat les contradictions inhérentes à ses choix.
M.B.

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,