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2 décembre 2020

Fatiha Talahite: «L’Algérie a beaucoup à gagner avec la Chine»


ITRI INSTITUT TUNISIEN DES RELATIONS INTERNATIONALES

Fatiha Talahite: «L’Algérie a beaucoup à gagner avec la Chine»

fatiha_talahitFatiha Talahite, universitaire et chercheuse au CNRS, au Temps d’Algérie : «L’Algérie a beaucoup à gagner avec la Chine»

23/10/2015

De la téléphonie à la voiture, en passant par l’habillement et les ustensiles de cuisine : la présence chinoise en Algérie (et ailleurs dans le monde) n’est plus à démontrer. Cette «déferlante» échappe à l’intérêt de nos universitaires, selon les dires de Mme Fatiha Talahite. Pourtant, ce pays affiche ses ambitions de futur géant mondial. Une autre raison pour s’y intéresser et réfléchir à nos relations avec lui…
Le Temps d’Algérie : Vous avez assisté à un colloque ayant pour thème «La Chine en Algérie. Entre économie mondialisée et développement local». L’intitulé de votre communication était «La Chine, une opportunité pour l’Algérie ?» Au bout de deux jours de travaux de cette manifestation, qu’elle est la réponse à votre propre question ?
Fatiha Talahite : Je suis une des organisatrices du colloque qui s’est tenu à Constantine les 10 et 11 mai 2015 sur la Chine en Algérie. Jusqu’à présent, l’Algérie a su profiter des opportunités que lui offre la Chine, sur le plan économique, pour importer des biens bon marché destinés à la consommation populaire et des classes moyennes, auxquels elles ne pourraient accéder sinon. Mais aussi pour rattraper son retard dans la construction des logements et des infrastructures. Non seulement parce que les prix et les délais offerts par les chinois sont concurrentiels, mais aussi parce que les entreprises chinoises s’adaptent au contexte algérien.
Cependant, cela s’inscrit dans une vision de court terme, pour répondre à des urgences. Or l’Algérie pourrait, dans une perspective à plus long terme, s’arrimer à la formidable dynamique chinoise et prendre sa part. La Chine a beaucoup plus à apporter au développement industriel et des services, surtout dans le contexte de la baisse du prix du pétrole. Et aussi à nous apprendre, en matière de réformes, notamment, et de résolution des problèmes auxquels elle est confrontée, qui sont des problèmes de pays en développement.
Si ces possibilités ne sont pas bien exploitées, c’est à cause d’une législation trop restrictive et de la frilosité des dirigeants algériens. Ils restent fascinés par une Europe qui va mal et qui nous rejette.
La Chine est perçue en Algérie comme pourvoyeuse d’entreprises, notamment dans le BTP, qui viennent concurrencer les autres entreprises nationales et étrangères sur un marché à coup de milliards. Elle est aussi perçue comme un fournisseur de produits souvent jugés de mauvaise qualité. Pourquoi la coopération avec ce pays ne couvre pas des domaines où il y aurait un transfert de technologie et de savoir-faire ?
Les chinois sont plus concurrentiels que les autres entreprises étrangères. tant mieux, si ce n’est pas une concurrence déloyale. Quant aux entreprises nationales dans le BTP, elles ne sont en général pas de taille à entrer dans cette concurrence. Et puis, si on prétend mettre en place une économie de marché, il faut accepter la concurrence.
Si les produits chinois qui sont sur le marché algérien sont de mauvaise qualité, c’est d’abord parce qu’ils ne sont pas chers.
Les chinois vous diront que si vous voulez des produits de qualité, il faut y mettre le prix, et dans ce cas, ils seront toujours meilleurs marché que les produits concurrents. C’est bien pour cela qu’ils inondent les marchés des pays occidentaux.
Il y a aussi le problème des normes, mais cela incombe aux autorités algériennes d’imposer aux importateurs de sélectionner les produits et aux organismes algériens chargés de vérifier que ces produits sont aux normes. Quant au transfert de technologies et de savoir-faire, il relève d’une vision de long terme, qui n’existe pas en Algérie.
Sans présence sur le plan culturel (à cause de la langue notamment) est-ce que la Chine peut réellement concurrencer les Européens, notamment les Français, sur le plan économique en Algérie ?
La présence culturelle chinoise en Algérie pourrait et devrait être plus importante. La Chine est un grand pays, un géant de l’économie mondiale. C’est à nous de nous intéresser à sa culture ! Malgré l’importance de ses échanges avec la Chine, l’Algérie est un des rares pays africains et arabes à ne pas avoir d’institut Confucius, à cause du refus des autorités.
De même pour la langue, partout dans le monde il y a un engouement pour apprendre le chinois, mais en Algérie elle n’est pas enseignée. Ceci dit, la Chine est loin de concurrencer l’Europe, qui reste le premier partenaire de l’Algérie, tant pour les importations que pour les exportations. Cela n’est pas une bonne chose. l’Algérie a besoin de diversifier ses partenaires. Le paradoxe, c’est que de plus en plus d’entreprises européennes s’ouvrent aux capitaux chinois. Ce qui fait que lorsqu’elles viennent chez nous, elles amènent les chinois avec elles !
Avec le recul des recettes des hydrocarbures et la limitation des importations, comment voyez-vous le développement de la coopération entre la Chine et l’Algérie à moyen et court terme ?
L’Algérie est déficitaire dans ses échanges commerciaux avec la Chine. Elle ne lui vend que très peu de pétrole et de gaz, en contrepartie de tout ce qu’elle lui achète. Il faut donc qu’elle développe et diversifie ses exportations vers la Chine.
A court terme, cela paraît difficile, mais dans la perspective d’un développement industriel, cela pourrait être plus facile que d’exporter vers les pays de l’OCDE.
En tous cas, il faudrait déjà réfléchir à cette possibilité. Cela suppose de s’intéresser à l’économie chinoise, à ses besoins, à ses mutations aussi. Il faudrait qu’elle soit enseignée dans les universités. Or l’un des constats de ce colloque, c’est que très peu de chercheurs et d’universitaires algériens s’intéressent à la Chine.
La plupart des intervenants, y compris algériens, venaient de l’étranger, et pourtant, nous avons fait un réel effort pour rechercher des intervenants locaux.
Par ailleurs, pour ce qui est des investissements, jusqu’à présent, les entreprises chinoises sont surtout des prestataires de services, l’Algérie finance l’essentiel de ses projets sur le budget de l’Etat. Si l’Algérie a de nouveau des difficultés financières, elle pourrait se tourner vers les banques chinoises, ce qui lui permettrait de diversifier ses créanciers.
La Chine est engagée dans un processus visant à faire du yuan une monnaie internationale, et elle va à terme vers la convertibilité du yuan. Elle a besoin pour cela du soutien de ses partenaires commerciaux. Pour l’Algérie, ce peut être une opportunité de diversifier les risques. Tout cela, il faut l’envisager dès maintenant, cela relève d’une stratégie englobant les échanges commerciaux, les investissements, les relations financières et monétaires.
Il est urgent d’avoir cette réflexion en Algérie en y intégrant la Chine, et de sortir d’une vision étroite qui réduit le recours au chinois à l’urgence et au court terme.
Z. S.

http://www.letempsdz.com/index.php/132-actualite/169412-fatiha-talahite,-universitaire-et-chercheuse-au-cnrs,-au-temps-d-alg%C3%A9rie-%C2%ABl-alg%C3%A9rie-a-beaucoup-%C3%A0-gagner-avec-la-chine%C2%BB/

 

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,