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27 novembre 2020

Les calculs de la Russie à l’heure du cessez-le-feu en Syrie, par Alain Gresh


Source : Orient XXI, Alain Gresh, 01-03-2016

Il règne à Moscou une certaine fébrilité au lendemain de l’annonce par les présidents Vladimir Poutine et Barack Obama, le 22 février, d’un cessez-le-feu en Syrie. Entré en vigueur le samedi 27 février à minuit, relativement bien respecté pour l’instant, il a été entériné par le Conseil de sécurité de l’ONU. Contrairement au scepticisme qui prévaut en Occident, on veut croire ici, sans optimisme exagéré que, selon la formule du président russe, « c’est un vrai pas en avant dans l’arrêt du bain de sang ».

Entretien de Vladimir Poutine avec Bachar Al-Assad (de dos). en.kremlin.ru, 21 octobre 2015.

Le massif immeuble «  stalinien  », au centre de Moscou, dominé par une haute tour, abrite le ministère des affaires étrangères. Des centaines de fonctionnaires se pressent ce matin pour rejoindre leurs postes. Dans son bureau, Mikhail Bogdanov, ministre adjoint des affaires étrangères, parfait arabisant, évoque les conversations que Vladimir Poutine aura ce même jour avec ses homologues à travers le monde, en premier lieu les chefs d’État syrien, iranien, saoudien et avec le premier ministre israélien : tous ceux qui, de près ou de loin, sont intéressés au dossier syrien. Bogdanov a été ambassadeur à Tel-Aviv et au Caire et plusieurs fois en poste à Damas. Il est, depuis octobre 2014, le représentant spécial du président pour le Proche-Orient et l’Afrique.

Pour lui, les choses sont claires : «  Il n’y a pas de solution militaire à la crise syrienne.  » Mais il ajoute : «  Nous ne voulons pas faire apparaître les choses comme plus faciles qu’elles ne le sont  ; beaucoup de forces, à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie sont hostiles à ce processus et insistent pour un départ anticipé du président Assad. Mais rappelons-nous les conséquences d’une telle stratégie en Libye et en Irak.  » Bogdanov accorde la priorité à la coordination, pas seulement politique, avec les États-Unis : un centre commun de collectes de données pour le suivi du cessez-le-feu sera mis en place afin de déterminer des objectifs militaires «  acceptables  » et d’identifier des «  groupes terroristes  ».

«  Nous avons été étonnés de l’engagement personnel de Poutine,explique l’un des spécialistes russes du Proche-Orient qui requiert l’anonymat. Il a accepté des concessions, notamment le fait que les seuls mouvements désignés comme terroristes soient l’organisation de l’État islamique (OEI) et Jabhat Al-Nosra  », alors que, jusqu’à présent, Moscou demandait que soient aussi mis sous ce label d’autres groupes. «  Même nos militaires, portés par les succès de ces dernières semaines, ont été pris de court  », affirme cette même source.

Que se passera-t-il si des groupes comme Ahrar Al-Cham ou Jaish Al-Islam, qui combattent aux côtés de Jabhat Al-Nosra, acceptent le cessez-le-feu  «  Nous étudierons leur déclaration et leurs intentions  », répond Bogdanov, qui rappelle toutefois que Moscou a accepté la présence à Genève aux dernières négociations de paix de Mohammed Allouche, dirigeant de Jaish Al-Islam — le frère de Zahran Allouche, le dirigeant de ce groupe, tué dans un bombardement russe.

BILAN POSITIF POUR MOSCOU

À Moscou, on est convaincu que la décision de l’automne 2015 d’intervenir militairement a joué un rôle décisif pour ouvrir une nouvelle page et éviter la répétition du scénario libyen, qui reste un épouvantail pour les Russes. Décidée en septembre par Poutine lui-même, elle a inversé les rapports de force sur le terrain, même si elle s’est heurtée, dans un premier temps, à des résistances inattendues. Un dirigeant de premier plan du Hezbollah rencontré à Beyrouth en décembre 2015 nous l’avait confirmé : les Russes pensaient obtenir rapidement d’importants succès, ils n’y sont pas parvenus. Face à ces difficultés imprévues, à l’incapacité de l’armée syrienne à profiter de leur couverture aérienne et sans aucun état d’âme, ils ont décidé d’une escalade avec l’usage de bombardements massifs sans souci du sort des populations civiles. Dès fin décembre, la situation s’inversait et l’armée syrienne, réorganisée par eux, avançait vers Alep1.

Le bilan humain de cette campagne a été désastreux, toutefois les Russes ont obtenu les résultats qu’ils espéraient. Ils se sont imposés aux États-Unis comme des interlocuteurs incontournables dans la crise, surpassant le rôle des Iraniens. Ils ont consolidé le régime syrien et lui ont permis de se retrouver en meilleure posture dans les négociations à venir. Ils ont expérimenté leurs armes les plus modernes  ; entre autres, leurs chasseurs Su-35S, leurs chars T-90 et les missiles balistiques tirés de la mer Noire. Et le coût de cette campagne reste relativement limité — environ 3 milliards de dollars prévus pour l’année 2016 sur un budget militaire de 44 milliards2. La Russie a aussi pu installer une base militaire moderne à Lattaquié, sa première base permanente dans la région depuis la fin de son alliance avec l’Égypte3. Elle a enfin imposé à Damas de prendre en main la réorganisation de l’armée régulière, dont elle pense qu’elle doit être préservée à tout prix et fournir peut-être demain la colonne vertébrale de l’État syrien unitaire. On insiste ici sur le fait que toute solution politique devra éviter les mesures prises par Washington en Irak après 2003 : dissolution de l’armée et du parti Baas. «  Et les Américains cette fois-ci sont d’accord avec nous  », ajoute Bogdanov.

LES «  MAUVAIS COUPS  » DES DIRIGEANTS DE DAMAS

À ce stade deux interprétations peuvent être faites du cessez-le-feu : de la poudre aux yeux pour tromper les Occidentaux et permettre d’autres avancées vers la reconquête de toute la Syrie par Bachar Al-Assad  ; ou l’expression de la volonté russe d’aller vers un véritable accord politique, qui suppose un compromis.

Lors d’une conférence organisée par le centre Valdai à Moscou les 26 et 27 février, qui a regroupé de nombreux spécialistes russes et étrangers du Proche-Orient, on a pu entendre différents points de vue, y compris russes. Un ancien ambassadeur a ainsi dressé un portrait flatteur du président syrien, affirmant qu’il serait facilement réélu et qu’il dirigerait le pays à l’avenir. Cela ne semble pourtant pas refléter la position officielle, beaucoup plus «  prudente  ». Un officiel nous a fait part de sa crainte de «  tricks  »(mauvais coups) du gouvernement de Damas. Un incident récent illustre un climat parfois tendu entre les deux alliés. À la suite d’une déclaration d’Assad affirmant que son objectif était la reconquête de tout le territoire, Vitaly Churkin, représentant la Russie à l’ONU a riposté, le 18 février : «  Nous avons investi très sérieusement dans cette crise, politiquement, diplomatiquement et aussi militairement. Nous voudrions donc que le président Assad prenne cela en compte.  » Et le 24 février, la porte-parole du ministère des affaires étrangères russe Maria Zakharova déclarait, suite à l’annonce par les autorités syriennes d’élections législatives le 13 avril, que Moscou insistait pour qu’il y ait un processus politique débouchant sur une nouvelle Constitution et ensuite des élections.

C’est que le triomphalisme n’est pas à l’ordre du jour à Moscou. Certes, l’armée syrienne a remporté des succès, mais au prix de destructions massives. À supposer même qu’elle reconquière tout le pays — ce qui est peu probable, les Russes refusant un enlisement —, qui paierait la reconstruction, évaluée à plusieurs centaines de milliards de dollars  ? La Russie, en pleine crise économique due à la chute des cours du pétrole, en serait bien incapable. Pourrait-elle réussir en Syrie alors que les États-Unis ont échoué en Irak  ? Dès le 1er octobre, dans sa déclaration devant le gouvernement pour expliquer son engagement en Syrie, Poutine insistait : «  Nous n’avons aucune intention de nous impliquer profondément dans le conflit. (…) Nous continuerons notre soutien pour un temps limité et tant que l’armée syrienne poursuivra ses offensives antiterroristes.  »

D’autre part, Moscou ne veut pas couper les ponts avec Washington ni avec l’Union européenne (les sanctions adoptées au lendemain de la crise ukrainienne pèsent très lourd). Elle sait aussi qu’elle s’est isolée des grands pays du Golfe, notamment de l’Arabie saoudite dont elle a condamné l’intervention au Yémen et avec laquelle elle cherche à maintenir un dialogue — notamment, mais pas seulement, pour stabiliser le prix du pétrole. Régulièrement annoncé comme imminent, le voyage du roi Salman à Moscou est sans cesse reporté, de même que la signature d’un achat d’armes russes.

MÉFIANCE À L’ÉGARD DE TÉHÉRAN

Quant aux relations avec l’Iran [… ]

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,