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21 octobre 2020

Quand l’incurie de Ghannouchi laissait Daech s’implanter à Ben Gardane




Jusqu’en 2014, les recruteurs de Daech avaient carte blanche dans la région de Ben Gardane où l’attaque terroriste a eu lieu le lundi 19 mars

En octobre 2014, l’auteur de ces lignes tournait un documentaire avec une équipe de France 3 dans la région de Ben Gardane, où a eu lieu l’attaque spectaculaire de l’Etat Islamique contre les casernes de l’armée et de la Garde Nationale (bilan: 57 morts). Ali M., un des protecteurs du port de Zarzis situé à quatre vingt kilomètres de la frontière tuniso libyenne, décrivait les facilités dont bénéficiaient dans la région les recruteurs de l’Etat Islamique. Un médecin originaire de Ben Gardane qui possédait un vaste cabinet médical à Zarzis était connu de tous pour recevoir les candidatures des apprentis djihadistes. Moyennant finance, ce bon apôtre se chargeait de faire passer les jeunes recrues en Syrie et en Irak via la Libye et la Turquie.

Si les djihadistes peuvent faire aujourd’hui du sud tunisien une cible privilégiée, c’est que le terrain est préparé depuis des années. Et avec le silence complice des équipes gouvernementales qui se sont succédées à Tunis.

Dans un carnet de route sur le Maghreb publié durant l’été 2014, la journaliste du « Monde », Florence Aubenas, avait mentionné l’existence de ce médecin recruteur.

Laxisme gouvernemental

Or la révélation, la voici: en 2012 et 2013, les autorités tunisiennes, à l’époque des gouvernements islamistes de Jebali et de Larayeth, étaient parfaitement au courant du modus vivendi qui était à l’oeuvre derrière les échappées de jeunes tunisiens vers la Syrie. Et ils n’ont rien fait pour y mettre fin.

Une fois seulement, le médecin de Ben Gardane, connu dans toute la région, avait été convoqué à Tunis, interrogé,  puis finalement libéré. Jamais il n’aura eu à rendre compte devant la justice de ses agissements. Durant l’automne 2014, un haut cadre de la police qui avait alors rang de colonel confirmait que les forces sécuritaires connaissaient parfaitement l’existence de ce sergent recruteur: « Nous ne pouvons rien faire, il y a des pressions qui viennent des islamistes qui ont encore de nombreux amis au ministère de l’Intérieur, y compris dans l’entourage du ministre, pour qu’on laisse le médecin de Ben Gardane tranquille ». Avec le gouvernement de « technocrates » de Mehdi Jomaa en fonctions en 2014 pour assurer la transition vers les élections présidentielles et législatives, le ministre de l’Intérieur Ben Jeddou, sans être islamiste, était en effet très proche du mouvement Ennahdha.

Quand on sait que 4000 à 5000 jeunes tunisiens ont franchi le pas d’aller combattre, ces dernières années, aux cotés de Daech -soit rapporté à la population française un chiffre de 30000 djihadistes pour la France-, on se rend compte à quel point ces filières ont rendu fragile une Tunisie désormais minée par des cellules terroristes dormantes. Et les filières comme celle du bon docteur de Ben Gardane auraient du être mises hors d’état de nuire. Ce qui n’a pas été fait par les gouvernements islamistes au pouvoir en Tunisie en 2012 et 2013.

Complaisances d’Ennahdha

En fait, les complaisance du mouvement Ennahdha et de son chef Rached Ghannouchi pour les petits frères de la mouvance salafiste, notamment ceux du parti Ansar El Charia, n’ont jamais cessé. Ainsi apprend-on dès l’année 2012, alors que le Premier ministre islamiste Jebali est aux commandes, que des camps d’entrainement aux sports de combat ont été installés dans le sud tunisien par des salutistes  tentés par la violence. C’est l’époque  une partie de la pègre qui sous Ben Ali tenait les trafics du marché noir rallie les groupuscules salafistes qui imposent leur loi dans les quartiers abandonnés par l’Etat providence. Il aurait fallu réagir vigoureusement, ou tout le monde ferme des yeux.

Plus généralement, dans les années qui ont suivi le départ de Ben Ali, le 14 janvier 2011 , les salatistes se manifestent en grand nombre par des actions d’intimidation : interdiction de l’alcool dans les hôtels, irruption dans les chambres d’hotel, installation du drapeau noir à la faculté de Manouba…

Mais  les tribunaux font preuve de grande clémence face à  ces dérapages, même après la manifestation violente, en septembre 2012, d’Ansar El Cheria contre l’ambassade américaine. Vingt personnes poursuivies pour leur rôle dans l’attaque furent condamnés en mai 2013  à l’issue d’un procès éclair à deux ans de prison avec sursis.Le jugement a été rendu en un temps record après seulement une demi-journée de procès, alors même que certains des chefs d’inculpation prévoyaient des peines pouvant aller jusqu’à une condamnation à mort.

Pourquoi tant d’amour ?

Le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a toujours manifesté beaucoup de mansuétude l’égard de ces « brebis égarées » salafistes qui devraient, explique-t-il aux diplomates américains et européens, rejoindre grâce à ses efforts la mouvance démocratique.  Des relations constantes ont existé entre la direction d’An-Nhada et celle d’Ansar El Charia, le principal mouvement salafiste dont les troupes, qui se sont exilées en Libye fin 2013,  ont largement rejoint Daesh.

Pour quelles raisons Ghannouchi et les siens font-ils preuve de tant de retard pour prendre enfin leurs distances ? Tout oppose pourtant la jeunesse déshéritée et radicale de la mouvance djihado-salafiste et les notables pieux d’Ennahdaha, partisans d’un libéralisme tempéré et d’une islamisation de basse intensité. Seuls des calculs politiques expliquent cette stratégie de cohabitation des Frères Musulmans, soucieux de respectabilité, avec un courant salafiste possiblement violent.

Poisons salafistes

Ainsi la direction d’Ennahdha, marquée par le coup d’Etat des militaires algériens en 1992, s’est toujours montré inquiète, depuis e départ de Ben Ali, d’un possible coup de force de l’appareil sécuritaire tunisien pour interrompre la transition démocratique. Dans une telle hypothèse, les salafistes auraient été une force d’appoint dans le cas d’une confrontation avec des forces « contre révolutionnaires ». Personne ne peut dire que cette tentation n’aie pas traversé quelques esprits mal intentionnés pendant les cinq ans de la transition tunisienne

D’autre part, Ghannouchi est confronté à sa propre base militante qui, elle, est majoritairement sensible aux sirènes salafistes comme le montre la majoorité des membres élus de son « Majis el Chroura », le conseil élu du mouvement. Habile ou croyant l’être, le Cheikh a toujours laissé les plus radicaux de son mouvement prendre fait et cause en faveur de cet islam ultra réactionnaire. Quitte à passer un compromis avec les autres forces politiques, ce qui le fait considérer comme un leader consensuel, voire « modéré ».

Mais ces petits arrangement politiciens auraient du être abandonnés, à partir du momentil est est apparu clairement que « les brebis égarées » organisaient des camps et partaient faire le Jihad. Hélas, Ghannouchi et son mouvement n’ont pas su prendre date et n’ont largué les amarres avec les djihado salafistes que très tardivement, durant l’année 2014. Ce fut là leur péché d’orgeuil qui permit au médecin de Ben Gardane de mener des jeunes tunisiens déboussollés à la mort et qui coute si cher à la Tunisie


Par Nicolas Beau

Nicolas Beau

Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l’Institut Maghreb (Paris 8) et l’auteur de plusieurs livres, dont « Papa Hollande au Mali », « Le vilain petit Qatar », « La régente de Carthage » (La Découverte, avec Catherine Graciet) et « Notre ami Ben Ali » (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,