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9 mars 2021

AZIZ FALL: Pour que fleurissent les fleurs vivaces du printemps!


 

Conférence de l’Institut tunisien des relations internationales(ITRI)
«L’Afrique et le Monde arabe  dans les projets des grandes puissances ».
Sousse: juillet 2011
Notes de Synthèse pour l’allocution de Sousse (Tunisie)
Aziz S. Fall
Politologue au GRILA

 

Pour que fleurissent les fleurs vivaces du printemps

À l’instar de la Tunisie, la fin deS régimes autocratiques séniles et l’éveil populaire coïncident avec celle de la crise de l’état comprador, la crise du capitalisme et la tentative par des tenants de l’ordre mondial de canaliser les résistances et avancées révolutionnaires de la périphérie et en Afrique du nord en particulier. Les alternances ouvrent la voie à de hypothétiques alternatives susceptibles de concrétiser les aspirations des populations, si et seulement si la volonté populaire oriente vers un changement des systèmes de production et de distribution. Hélas la transition augure aussi de détourner les épanchements populaires à d’autres fins. Une repolitisation dans une perspective panafricaine régionale et internationaliste autocentrée demeure un horizon possible pour un changement local du rapport de forces contre l’impérialisme et ses repositionnements. Ceci suppose un gigantesque changement de mentalité et une prise de position des forces politiques organiquement ancré dans les revendications populaires. Derrière les rumeurs et la prolifération des partis et les angoisses institutionnelles, la repolitisation exige la fin de l’impunité et la réorganisation progressiste des forces du changement vigilantes contre la restauration et la reproduction de l’ordre renversé.

Plusieurs évènements majeurs sont survenus avec le fameux printemps du jasmin tunisien au nord du continent africain dans un contexte mondial particulier. L’Afrique, déjà fragilisée par son insertion historique défavorable dans le système mondial, y a enduré dans les deux plus récentes décennies les affres de l’application des mesures d’austérité néolibérales, le pillage des ressources et la logique de privatisation de la guerre. Elle est plus que jamais à la croisée des chemins du fait de l’échec du modèle néolibéral, de la crise du capitalisme et de l’épuisement du mode néocolonial de croissance.

Les États postindépendances ont géré la crise de ces dernières décennies avec une souveraineté de plus en plus restreinte par la mondialisation. Ils ont vu leurs modèles compradores cités en exemples devenir séniles et affairistes. Les autocraties locales, de par leur enrichissement outrancier et du fait du règne de l’arbitraire et de l’impunité, répondent par la répression aux légitimes demandes populaires de plus en plus pressantes.

En Tunisie, la résistance contre le régime Ben Ali durant ces 20 dernières années a été menée avec courage par plusieurs figures de l’opposition contraintes à la clandestinité, à l’exil, au dénuement et à la répression. Le GRILA en a relayé les efforts. Ceux–ci, suite aux dernières tentatives du régime Ben Ali de se pérenniser, ont contribué à semer les graines d’une contestation citoyenne et des classes laborieuses. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a permis l’éveil populaire, surtout de la jeunesse, qui malgré la répression a balayé une portion de l’élite au pouvoir. L’effet domino a été immédiat dans l’espace maghrébin et arabe du Proche–Orient, en raison des fortes demandes démocratiques et du rejet des régimes impopulaires et illégitimes inféodés à l’ordre dominant. Mais aussi par la volonté de ce dernier de remodeler la carte géopolitique et économique régionale. La Tunisie a ainsi réhabilité à l’échelle continentale l’impératif révolutionnaire initié par les luttes de décolonisation et entravées par l’impérialisme. Le défi pour la Tunisie est de concrétiser les aspirations populaires, de procéder à un audit de la dette et de recouvrer les sommes détournées. Il faut reprendre tous les échelons politiques jusqu’auxOmda pour débusquer les mécanismes de subordination et conscientiser progressivement les forces vives sous peine de les voir conquérir par des forces culturalistes et intégristes. Ces dernières non seulement disposent d’importants moyens matériels et paradoxalement la caution de l’occident mais discourent avec les passions des foules et exacerbent les légitimes revendications issues de l’échec du développement. Il s’agit surtout d’éviter que les forces de la réaction de l’obscurantisme et du statu quo, en jonction avec des forces de l’extérieur, n’entravent ou n’infléchissent le processus démocratique en raison de la question de la dette, de la reprise de la croissance, des investissements étrangers, des difficultés de tenue des échéances électorales ou de l’enjeu sécuritaire.

En Egypte, la pression populaire, symbolisée par la place Tahrir, a eu le dessus, malgré la brutale répression, sur un régime autocratique et sénile, vitrine du néolibéralisme sous ajustement structurel. Sa légitimité historique nationaliste s’est effritée et il ne perdurait que grâce à l’ouverture – infitah – sous perfusion de l’impérialisme ; l’importance stratégique et les ramifications affairistes et militaro-policières ; l’intégration de courants islamistes rétrogrades sur des domaines sociaux malgré une rhétorique sécuritaire et anti-terroriste. La volonté de se perpétuer de l’ancien régime persiste, malgré les efforts en vue de la transition populaire sur laquelle l’emprise des militaires reste dominante. La lutte contre l’impunité et une plus grande indépendance de la magistrature peuvent être garantes de cette transition démocratique que plusieurs forces rétrogrades et extrémistes veulent contrarier. L’issue du référendum constitutionnel du 19 mars et la poursuite judiciaires de tenants du régime entrouvrent des perspectives de transition révolutionnaire. Elles peuvent être compromises par la frange réactionnaire (bourgeoisie compradore et paysannerie aisée) et les enjeux culturalistes et autres tensions confessionnelles attisées.

Ces bouleversements politiques et sociaux ont partout occasionné un regain d’espoir pour les droits et libertés politiques, notamment en Algérie, au Maroc et au Sahara occidental. Pays atypique de la sous-région, la Jamahiriya Libyenne a longtemps résisté à l’ordre dominant sur les enjeux de souveraineté et procédé, malgré son autocratie répressive, à une redistribution sociale de la manne pétrolière. Mais l’ouverture et la libéralisation forcenée de la dernière décennie, au nom de l’enjeu sécuritaire anti-terroriste, et le contrôle migratoire vers l’Europe, ont freiné l’expérience populiste et provoqué une dérive affairiste dans le sérail dirigeant. Alors que Kadhafi finançait de façon louable, mais intéressée, un projet panafricain volontariste, il délaissait certaines de ses régions nationales, toujours rétives, qui ont profité du printemps révolutionnaire régional pour se rebeller. L’impérialisme a instrumentalisé ces demandes légitimes de libertés politiques et provoqué la partition du pays et une véritable guerre civile. La France qui proposait son expertise pour mater la révolution tunisienne choisissait de mener l’expédition punitive contre le régime libyen. La résolution 1973, qui a argué défendre des populations civiles, dont aucune enquête sérieuse n’a pu démontrer l’ampleur de l’exaction, s’est avérée être un subterfuge de l’OTAN pour renverser le régime de la Jamahiriya. L’ONU, qui depuis le Congo de Lumumba n’en est pas à sa première ambiguïté en Afrique, contrevient à l’article 2(7) de sa charte qui proscrit l’intervention dans les affaires internes d’un pays, sauf si la paix et la sécurité internationales sont menacées. Il y a toujours deux poids, deux mesures ; il n’y a jamais eu de zone d’exclusion aérienne pour aller à la rescousse des millions de civils morts de la dernière décennie de pillage et de guerre en RD Congo. La rapacité de l’ordre dominant s’échine à faire main basse sur le pétrole libyen, mais aussi à séquestrer plus de 96 milliards de $ de fonds souverains – Fonds d’investissement libyen et non la fortune des Kadhafi – dispersés dans plusieurs multinationales européennes et américaines et quelques projets d’investissement et d’intégration (dont ceux en Afrique autour de 6 milliards). Le soutien des grandes puissances occidentales à l’insurrection du Conseil national de transition libyen, lié aux services de renseignements étrangers ayant longtemps soutenus des régimes répressifs africains, hypothèque les légitimes demandes populaires de démocratisation de la société libyenne. Il permettrea si la tendance ce maintien un régime sous procuration et de tutelle. Les insurgés resteront redevables de leurs parrains impérialistes. Face aux convoitises des lobbies pétroliers qui lorgnent les riches réserves libyennes, la vigilance impose d’alerter l’opinion panafricaniste quant au risque d’implosion de ce pays

Je me permets de réitérer ce que le GRILA recommande:

 Il enjoint les peuples d’Afrique et de sa diaspora, de résister davantage localement et globalement, de s’unir sur la base de l’internationalisme et du panafricanisme au-delà de leurs différences présumées. Il n’y a pas lieu de singulariser la Côte d’Ivoire, à l’instar de l’Afrique du Sud ou de la Libye et ailleurs, on a vu, en contexte de crise économique, au nom d’une frilosité nationaliste, la chasse des africains d’autres contrées. L’impérialisme attisera ces formes d’exclusion dont il ne dépend que de nous qu’elles n’adviennent plus jamais. Il faut réveiller la fibre panafricaine du Maghreb et redécouvrir son africanité.

 Il condamne le rôle de la « communauté internationale » en Libye et en Côte d’Ivoire. Il exige, à l’instar de nos forces vives, le retrait des forces impérialistes et de leurs soutiens subalternes de nos pays.

 Il dénonce l’instrumentalisation des organismes multilatéraux et le rôle des nouvelles formes de régulation hégémonique, comme le G20 et l’OTAN. Il soutient les efforts visant à réformer démocratiquement l’ONU, le Conseil de sécurité et les institutions de Bretton-Woods.

 Il dénonce énergiquement les tentatives d’ancrer l’AFRICOM et les entreprises privées de mercenariat sur le continent africain et la mise sous tutelle de nos armées nationales par les grandes puissances, sous le fallacieux prétexte de logistique et d’encadrement. Demande le démantèlement des bases américaines et françaises sur le continent (incluant ses composantes de l’Océan Indien).

 Il enjoint les forces du processus révolutionnaire en Tunisie, en prévision de l’Assemblée constituante et des joutes électorales, de prêter une attention particulière à la question de l’annulation de la dette odieuse ; à procéder à un audit et au retour des sommes d’enrichissement illicite ; de compléter la lutte contre l’impunité par le démantèlement des structures répressives du ministère de l’intérieur et des cercles affairistes mafieux. Les mises sous tutelle par la Banque mondiale et le FMI et leurs conditionnalités doivent être scrupuleusement évitées. La séparation du politique et du religieux impose un dosage culturel et laïque qui s’il permet l’Islam politique doit aussi démocratiquement reconnaître l’état d’avancement de la conscience populaire.

 Il encourage le peuple égyptien à faire preuve de sagesse, de parachever le travail contre l’impunité et de contenir les épanchements des forces rétrogrades religieuses qui veulent dévoyer le processus révolutionnaire. L’armée nationale doit y laisser toute latitude au peuple et à ses représentants pour le faire aboutir.

 Il met en garde le système juridique tunisien de s’abstenir d’une justice expéditive et de s ‘assurer d’instruire sereinement les crimes de sang et crimes économiques et isoler les éléments répressifs de la police politique.

 Il demande le cessez-le-feu, le retrait de l’OTAN et autres mercenaires de la Libye et la formation d’un gouvernement de salut national, pour assurer une transition vers la reconstruction et la démocratisation populaire. Recommande que la confusion soit levée entre les fonds nationaux séquestrés à l’étranger et ceux de la famille et du régime Kadhafi qui devraient être soumis à un audit rigoureux. Exige la transparence et le respect de la souveraineté nationale dans la gestion et l’exploitation des ressources pétrolières du pays. Exige qu’aucune base étrangère ne s’installe dans ce pays à l’issue de ce conflit.

 Il demande aux dirigeants africains et à l’Union Africaine d’entamer, une fois pour toutes, un plan d’intégration continentale en remplacement du NEPAD et une politique proactive pour remplacer le volontarisme libyen qui y payaient nombre de cotisations impayées, en créant un fonds continental pour financer tous les projets continentaux qui étaient prévus (armée continentale, parlement, fonds d’investissement des infrastructures, monnaie continentale, etc.)

 Il encourage le réseautage par les médias sociaux et citoyens et recommande la plus grande vigilance vis-à-vis de mots d’ordre extérieurs visant à téléguider nos luttes, ou à les infléchir à d’autres desseins que les nôtres ; préconise que les informations sensibles d’organisations populaires et citoyennes y soient le moins possibles véhiculées afin d’en préserver l’efficacité et la discrétion.

 Il demande à toutes les forces de bonnes volontés du continent et du monde de soutenir, par tous les moyens nécessaires, le mouvement populaire au Maghreb ; de s’en inspirer pour une repolitisation démocratique de nos masses.

 Il prescrit de mettre en déroute les visions consuméristes et aliénantes qui affectent nos jeunesses, et encourage les schémas de solidarité favorisant la construction nationale et panafricaine axée sur un développement autocentré progressiste, non sexiste et écologiquement supportable.

La lutte continue, Vive la Tunisie ! Vive l’Afrique
Aziz Fall

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,