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10 juillet 2020

En Algérie, des activistes du Hirak annoncent la « proclamation du 22 février »


Publié par Gilles Munier sur 20 Février 2020, 11:39am

Par Matthieu Vendrely (revue de presse : TV5MONDE – 18/2/20)*

Ils sont avocats, journalistes ou militants des droits humains. En Algérie, des activistes tentent, un an après le début du Hirak, de transformer les acquis et l’esprit de la contestation en plateforme politique. Saïd Sahli, vice-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme est l’un des initiateurs de cette « proclamation du 22 février« . Entretien.

TV5MONDE : Un an après le début des manifestations contre le 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika et la naissance du Hirak,  le 22 février 2019, vous annoncez cette semaine une « proclamation du 22 février ». De quoi s’agit-il ? 

Saïd Sahli : Nous vivons un moment unique et historique. Pour nous, la jeunesse algérienne, ce qui se passe depuis un an en Algérie est un miracle. Nous nous redécouvrons, nous redécouvrons notre pays, notre diversité, notre richesse.

Ce que nous avons fait jusque là, nous pouvons en être fiers mais cette proclamation n’est pas une simple déclaration de victoire. Il s’agit surtout de la manifestation d’un besoin de rester debout. Nous venons de renaître, de reprendre confiance en nous-mêmes. Cette proclamation va donc permettre au peuple algérien de se projeter dans l’avenir. Il s’agit d’acter ce moment qui doit rester l’un des jalons de l’histoire algérienne pour l’Algérie de demain à partir d’un consensus construit dans la rue, dans l’acceptation de l’autre et dans la diversité.

Ce consensus s’est forgé au cours de l’année passée malgré toutes les tentatives de division et de diversions entreprises par le pouvoir en place. Nous avons su rester dignes et soudés sur la voie de la reconstruction du pays.

La guerre civile, les confrontations, le sang… Nous avons vécu des expériences traumatiques pendant des années et nous avons été réduits à nous haïr nous-mêmes, à nous jeter dans la mer.

Aujourd’hui, nous avons repris confiance en nous-mêmes, et nous avons besoin d’un nouveau contrat à l’image de la déclaration du FLN le 1er novembre 1954 et la plateforme de 1956 (qui structura et organisa la révolution, NDLR).

Notre jeune génération n’a pas vécu la Guerre d’Algérie, elle n’a pas connu le système colonial et, aujourd’hui, elle a besoin d’acter et de pacter ce moment. Nous avons besoin de renouveler le contrat, le consensus.

Que trouve-t-on, concrètement, dans cette proclamation ? 

En tant qu’acteurs de la société civile, en tant qu’activistes, nous avons essayé de traduire les revendications de la rue en un projet politique.
Il y a trois revendications. La première, c’est “silmiya, silmiya” qui signifie “pacifique, pacifique”. Ce slogan a tout le temps été scandé et a permis à la contestation d’être sécurisée. Cette revendication est retranscrite dans notre proclamation sous la forme d’une exigence de transition pacifique. Il ne s’agit pas d’une confrontation violente, nous ne voulons ni le chaos, ni nous attaquer à l’Etat, mais nous voulons changer le système politique et ses symboles. Ce changement est la deuxième revendication.

La troisième revendication que nous avons intégrée dans notre proclamation c’est le slogan “Khawa khawa”, qui signifie “on est tous frères”. Cette fraternité retrouvée, précisément, nous voulons l’acter sous forme de diversité. L’Algérie est un peuple de diversité.  

On ne peut pas construire la démocratie par la force et l’interdit, or c’est ce que nous vivons aujourd’hui.

Saïd Sahli, Ligue algérienne des droits de l’homme

Aujourd’hui, nous voulons donc une transition démocratique, nous voulons sortir du système sans le chaos. L’idée est de ne pas rester dans la rue comme nous le faisons depuis une année chaque vendredi et chaque mardi. Ce n’est pas suffisant. Nous devons à présent aller vers une proposition politique qui commence par un moment d’organisation, de rencontre. C’est l’objet de la Conférence nationale unitaire que nous avons proposée à de nombreuses personnalités et organisations, qu’elles soient anciennes ou qu’elles aient émergé au cours de l’année passée. Tout ce beau monde qui s’inscrit dans le changement doit se rencontrer pour faire émerger une plateforme unitaire et un rapport de force politique.

Aujourd’hui, le système est parvenu à reconstruire sa façade civile à travers l’élection présidentielle mais le président Tebboune, reste un président mal élu qui n’a pas pu gagner la majorité du peuple. Mais, pour nous, c’est un pouvoir de fait : il peut donc amorcer la solution politique dans un cadre démocratique. On ne peut pas construire la démocratie par la force et l’interdit, or c’est ce que nous vivons aujourd’hui.

Cette structuration politique, l’acte 2 du Hirak en quelque sorte, est-ce qu’il n’aurait pas fallu la concrétiser avant le 12 décembre 2019 avec, pourquoi pas,  un candidat à la présidentielle ? 

Personnellement, je suis membre de la Ligue des Droits de l’homme et du Collectif de la société civile pour la transition démocratique créé dès le 27 février 2019. Très vite nous avons donné le cap de la solution politique. Il s’agissait de rassembler toutes les sensibilités pour constituer un front commun le plus large possible. Mais nous n’y sommes pas parvenus. Ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Le 15 juin, nous réunissions l’ensemble des organisations de la société civile, puis, le 24 août, l’ensemble des partis politiques mais sans parvenir à dégager le consensus attendu.

Pour ne rien arranger, le pouvoir en place n’a pas aidé à l’émergence de solutions. Il a tout fait pour casser les initiatives. Quelques jours après la réunion des partis, le 24 août, la répression s’abattait sur nous ! Je pense à l’un de mes amis, artisan de cette rencontre, Abdelwahab Fersaoui, le président du Rassemblement Action Jeunesse – RAJ, qui a été arrêté début octobre et qui est toujours en prison jusqu’à présent. Karim Tabbou a également participé à cette réunion et est toujours en prison. S’il n’y avait pas eu cette maturité du peuple algérien, ce climat de confrontation aurait pu emporter le pays. Le peuple a fait le choix de la retenue pour ne pas répondre à toutes les provocations.

Deux mois après son élection, le 12 décembre, le président Tebboune tient-il compte de ce qui s’est passé au cours de l’année écoulée ? 

Actuellement, le système est plus occupé à reconstruire le consensus interne qu’à être à l’écoute des revendications du Hirak. Notre mouvement a ébranlé les fondements du système algérien qui s’est trouvé divisé. Aujourd’hui, le défi de Tebboune, c’est de reprendre le contrôle. La seule volonté exprimée jusqu’à présent, c’est d’aller vers une ouverture au compte-gouttes, très contrôlée, mais nous n’en voulons pas ! Nous demandons une ouverture démocratique, que le peuple en soit l’acteur réel et souverain. Dimanche dernier, le 16 février, le président a tenu un discours sur l’ouverture démocratique et le respect des libertés, mais, au même moment, notre conférence de presse était interdite par les services de sécurité. C’est ce qui se passe chaque jour en Algérie ! Le pouvoir a lancé un appel au dialogue mais on n’a pas le droit de dialoguer entre nous-mêmes ! Aujourd’hui, tout porte à croire qu’il n’y a pas de volonté réelle d’aller vers le changement démocratique.

*Source : tv5monde

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,