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17 mai 2021

En guise d’introduction provisoire à quelques souvenirs de lobbyiste militant (Algérie, Palestine, Irak, Iran)


Publié par Gilles Munier sur 24 Avril 2021, 07:14am

Par Gilles Munier (Rennes – 24/4/21)

J’ai découvert l’islam à 8 ans, dans les montagnes de Kabylie, où mes parents, instituteurs venus de France, avaient été nommés. Mais, je n’ai vraiment perçu le message prophétique du Coran qu’à Alger dans les années 1960, auprès du grand penseur musulman algérien Malek Bennabi (1).

Je garde la Kabylie au cœur, avec le souvenir du colonel Amirouche, chef FLN de la Willaya 3 historique, déboulant un soir en coup de vent à la maison et s’entretenant rapidement avec mon père (2).

Rien de ce qui se passe en Algérie ne m’est indifférent. Outre l’engagement anticolonialiste hérité de mes parents favorables à l’indépendance, j’y ai découvert la question palestinienne. En 1965, j’ai approché pour la première fois quelques-uns de ses délégués. Ces rencontres et mon soutien à leur cause, y compris en séjournant dans un camp de réfugiés géré par le FPLP (3) au sud du Liban, m’ont marqué pour la vie.

De retour en France en 1970, j’ai été recruté comme permanent d’une association créée en accord avec le général de Gaulle pour promouvoir sa politique arabe (4). A part un tabassage en règle lors d’une manifestation pro-israélienne et une bombe explosant dans la foulée, nuitamment, au siège de l’organisation, je ne retiendrai de mon rôle que la mission d’introduire en Irak un délégué de la Chambre régionale de commerce et d’industrie de Bretagne, à la recherche de nouveaux marchés agro-alimentaires. La visite a conditionné la suite des événements auxquels j’ai participé.

Suite au choc pétrolier de 1973 et à l’accord signé à Alger en mars 1975 entre le Chah d’Iran et l’Irak, la rébellion kurde, lâchée par les États-Unis et Israël, s’était effondrée (5). L’Irak, courtisé pour ses ressources et ses projets de développement, semblait promis à un avenir radieux. Mon idée était de proposer au ministre de l’Agriculture un jumelage entre la Bretagne et la Région autonome du Kurdistan irakien.

Je m’envolais donc vers la Mésopotamie avec quelques préjugées, beaucoup de questions sans réponse, impatient surtout de parcourir ce qui pouvait subsister du Bagdad des Mille et Une nuit, des jardins suspendus de Babylone et des vestiges des anciennes cités mésopotamiennes. J’espérais aller à Nadjaf sur la tombe de l’imam Ali, compagnon du Prophète Muhammad et 4ème Calife, dont la légende me fascine depuis ma jeunesse en Kabylie.

A Bagdad, j’étais loin de me douter faire la connaissance d’une Costarmoricaine, chargée d’études à la Chambre régionale d’agriculture de Bretagne, qui deviendra ma femme et mon principal soutien. J’étais également loin d’imaginer que mon activisme dit « pro-irakien », suite à mon élection comme secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes (6), me conduirait en prison en 2004 (7), accusé d’avoir violé la résolution « Pétrole contre nourriture » des Nations unies… avec, en prime, une lettre contenant une balle de 22 Long Rifle, des accusations d’antisémitisme et un message menaçant : « La prochaine n‘arrivera pas par la poste » ! Peccadilles pour qui s’attend à ce genre de mésaventure du fait de ses engagements politiques.

Mes multiples séjours en Irak – près de 150 voyages (8) – ont fait de moi un observateur privilégié des événements sanglants qui s’y sont déroulé.  J’ai vu la société imploser progressivement avec la guerre Iran-Irak, les deux guerres du Golfe et l’embargo génocidaire imposé au peuple irakien (9). L’islam – mis entre parenthèses au nom d’une modernité laïcisante – s’est réapproprié l’espace dont elle avait été longtemps exclue avec, pour conséquences une guerre de résistance, une guerre civile, et la survenue de nouveaux acteurs politiques : Al-Qaïda, l’État islamique et les milices chiites Hachd al-Chaabi.

Depuis 2003 et le renversement du régime baasiste, les portes de la Mésopotamie me sont définitivement fermées. Aussi quel n’a pas été mon étonnement, en 2014,  de recevoir une invitation à me rendre en Iran pour intervenir dans une conférence anti-impérialiste (10). J’ai accepté. Quatre autres voyages ont suivi, me faisant passer de l’autre côté du miroir et vérifier ce qu’écrivait Montaigne dans Les Essais : « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? ». En ai-je jamais douté?

Je m’imposais une obligation de réserve, ce n’est plus le cas maintenant. L’heure est venue pour moi de tirer quelques enseignements de mes tribulations. Je ne regrette rien, mais pas de quoi en tirer une gloriole. Rétrospectivement, ces équipées me font un peu penser à celles des Pieds nickelés (11), dont j’ai été un fervent lecteur !

Notes :

  1.  Malek Bennabi (1905-1973) est à l’origine du renouveau islamique en Algérie.
  2. En mai 1956, mon père est monté pendant 8 jours au maquis pour rencontrer le colonel Amirouche et témoigner de la situation en « Kabylie insurgée ». Un article dans l’hebdomadaire France Observateur suivra.
  3. Front populaire de Libération de la Palestine, dirigé à l’époque par George Habbache.
  4. Association de solidarité franco-arabe (ASFA), présidée par l’ancien ministre Louis Terrenoire. Elle était dirigée par Lucien Bitterlin, ancien chef du Mouvement pour la coopération (MPC), organisation gaulliste surnommée « barbouzes » pour avoir combattu l’OAS (Organisation Armée Secrète). J’ai adhéré à l’Asfa à Alger, après la décision du général de Gaulle d’imposer un embargo sur les armes à destination d’Israël.
  5. Accord signé à Alger, sous l’égide du président Houari Boumedième, entre le chah d’Iran, Muhammad Reza Pahlévi, et Saddam Hussein, alors vice-président irakien.
  6. Association fondée par l’orientaliste Jacques Berque. Elle comprenait des personnalités politiques, des universitaires et des journalistes dans son comité de patronage.
  7. J’ai été mis en examen en compagnie d’anciens ambassadeurs de France, d’un ancien ministre et du patron de la société Total. On m’a retiré mon passeport, interdit de voyager, et j’ai du attendre 10 ans avant d’être relaxé.
  8. Ces voyages à travers tout le pays, avec le photographe Erick Bonnier, m’ont aussi permis d’écrire le « Guide de l’Irak – 10 000 ans d’histoire en Mésopotamie» (Ed. Jean Picollec, 2000), traduit en américain à la veille de la seconde guerre du Golfe.
  9. Les campagnes contre l’embargo m’ont littéralement absorbé pendant 13 ans. Elles n’ont pu se développer que grâce à l’entregent de mon amie Xavière Jardez, décédée en juin 2015. Militante anti-impérialiste et anti-sioniste dans l’âme, elle avait été journaliste à Pékin Information, puis en Irak à la fin des années 70 au sein de la rédaction de la revue culturelle Bagdad, publiée par le ministère de l’Information.
  10. Les invitations émanaient de l’ONG iranienne New Horizon, dont les dirigeants ont été inscrits par les États-Unis, en 2019, sur  la liste noire des organisations terroristes en raison de leurs relations avec les Gardiens de la révolution islamique.
  11. Bande dessinée française à succès, plus ou moins anarchiste, publiée entre 1908 à 1988.
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