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18 septembre 2021

[The Brookings Institute] – Israël, Afrique et Libye : les atouts de la politique étrangère du Maroc


Publié par Gilles Munier sur 29 Juillet 2021, 11:42am

Catégories : #Maroc

Le Roi Mohamed VI lors de l’audience de la délégation américano-israélienne de haut niveau

Par Yasmina Abouzzohour (revue de presse: Challenge.ma -28/7/21)*

La politique étrangère marocaine a suscité une attention particulière ces derniers mois dans un contexte de tensions avec l’Union européenne, des pourparlers en vue d’un rapprochement ultérieur avec Israël et des positions plus fermes vis-à-vis de son implication dans le processus de paix libyen et de sa revendication sur le Sahara, souligne brookings.edu, think tank américain ayant son siège à Washington.

Certains soutiennent que la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur ce dernier a encouragé le Royaume, tandis que d’autres décrivent les récentes réorientations de Rabat comme « agressives ». Que se passe-t-il en effet avec la politique étrangère du Royaume, s’interroge le think tank.

Alors que les relations du Maroc avec ses partenaires traditionnels en Europe et avec les monarchies du Golfe ont parfois été tendues au cours de la dernière décennie, le pays a cherché à renforcer sa position au niveau régional et international à travers trois stratégies visant à promouvoir ses intérêts diplomatiques, politiques, sécuritaires et économiques : diversifier les partenariats internationaux pour éviter de trop compter sur les partenaires traditionnels et d’accéder à leurs exigences ; attirer des investissements d’Asie et d’Europe en faisant du Royaume une plaque tournante financière et commerciale africaine ; et positionner le pays en tant que partenaire de sécurité régionale, fournisseur de stabilité et médiateur en jouant un rôle impliqué dans le processus de paix en Libye et en normalisant partiellement les liens avec Israël. Quelles sont les implications de cette approche ?

Liens turbulents

Les années 2000 ont marqué le renforcement des relations entre le Royaume et les pays du Golfe, qui ont longtemps été des partenaires traditionnels de Rabat et qui lui apportent un soutien financier et un appui au sein des forums régionaux en échange d’une coopération sécuritaire, rappelle The Brookings Institution. Cependant, entre 2017 et 2021, les liens étroits du Maroc avec le Qatar et sa position neutre lors du blocus saoudien et émirati contre ce dernier ont déclenché des tensions avec Riyad et Abou Dhabi.

Bien que le Maroc ait officiellement refusé de prendre parti, il a sans doute favorisé le Qatar, en envoyant des denrées alimentaires et en maintenant les relations commerciales malgré les pressions des autres pays, qui ont adopté une rhétorique hostile à l’égard du Maroc, annulé les voyages prévus et rappelé leurs ambassadeurs…

Le Royaume s’est également heurté à l’Europe, son plus grand partenaire commercial, investisseur et donateur, à maintes reprises au cours de la dernière décennie, y compris avec l’Espagne et l’Allemagne sur le Sahara cette année.

Malgré des liens économiques profonds et une relation particulièrement étroite avec la France, le Maroc a cherché à réduire l’influence de l’UE en tirant parti du rôle du pays dans le contrôle de la migration irrégulière vers l’Europe et l’aide aux États européens comme la France et l’Espagne pour déjouer les attaques terroristes sur leurs sols, soutient le think tank américain.

Normalisation avec Israël : deux oiseaux, une pierre

Au-delà de sa signification symbolique, l’accord historique de l’État marocain avec Israël et les États-Unis a des implications sécuritaires, financières et diplomatiques importantes. En échange d’une normalisation partielle (pas totale), les États-Unis ont reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara, promis 3 milliards de dollars d’investissements dans son secteur privé et ont convenu d’une vente d’armes d’un milliard de dollars (en attente de l’approbation du Congrès). Une normalisation partielle pourrait également assurer à Israël des avantages majeurs en matière de commerce, d’investissement et de coopération dans des secteurs clés tels que le tourisme et la technologie.

Malgré quelques mécontentements domestiques et critiques régionales, il y aura probablement un nouveau rapprochement entre le Maroc et Israël. En effet, le ministre marocain des Affaires étrangères a exprimé l’intention du Royaume de pousser la relation aussi loin que possible. Le ministre des Affaires étrangères d’Israël a récemment annoncé qu’il se rendrait à Rabat à la mi-août.

Les deux États ont signé un accord sur la cyberdéfense en juillet 2021 et sont susceptibles d’accroître la sécurité et la coopération économique sur toute la ligne. Tant que l’administration Biden ne revient pas sur la reconnaissance de son prédécesseur, Rabat n’a jusqu’à présent aucune raison de se retirer de l’accord. Cependant, il reste peu probable que le Maroc aille jusqu’à ouvrir une ambassade en Israël en raison de l’opinion nationale et régionale, note The Brookings Institution.

Investir en Afrique

Depuis 2016, le Maroc a intensifié sa présence économique et diplomatique en Afrique subsaharienne. Les entreprises marocaines ont renforcé leur coopération avec leurs homologues subsahariennes dans divers secteurs, notamment dans les télécommunications, les assurances, la banque et l’industrie. En effet, sur une période de dix ans (2008-2018), les échanges maroco-africains ont augmenté de 68% et en 2018, 85 % des investissements directs étrangers du royaume sont allés aux États subsahariens.

En 2017, le royaume a rejoint l’Union africaine plus de trois décennies après avoir retiré son adhésion pour protester contre l’admission du Polisario en tant qu’État membre indépendant. L’implication du Maroc dans la région stimulera non seulement son économie et diversifiera sa base d’alliances, mais fera de lui également la porte d’entrée de l’Occident et de la Chine vers l’Afrique, ouvrant ainsi la porte à des accords commerciaux et à une coopération triangulaire, souligne le think tank.

En fait, la coopération économique avec l’Afrique subsaharienne est étroitement liée à la volonté de Rabat de se rapprocher de la Chine au cours des cinq dernières années. La même année durant laquelle le Maroc a rejoint l’Union africaine, la Banque de Chine a ouvert sa première succursale au Maroc, tandis que Bank of Africa a ouvert une succursale à Shanghai. Les décideurs marocains visent à faire de Casablanca une place financière majeure sur le continent et les institutions financières chinoises cherchent à gérer leurs activités sur les marchés africains à partir de la capitale économique.

En raison de la proximité du Maroc avec l’Europe, la Chine cherche également à établir des usines dans le Royaume pour fabriquer des produits pouvant être exportés vers l’Europe. En outre, des entreprises de construction chinoises sont impliquées dans Tanger Med, un complexe portuaire industriel de 10 milliards de dollars considéré comme le plus grand port d’Afrique. Les relations du Maroc avec la Chine ont été fructueuses en grande partie parce que la Chine n’a pas cherché à intervenir dans les affaires intérieures du Royaume, contrairement à l’Europe.

Le jeu de la médiation en Libye

Dans un autre mouvement visant à renforcer la position internationale du pays, le Maroc s’est concentré sur sa place en tant que promoteur et médiateur de la stabilité régionale, notamment en Libye, explique The Brookings Institution. L’accord de Skhirat, qui a abouti à la reconnaissance internationale du Gouvernement d’entente nationale (GNA) comme seule autorité légitime de la Libye, a été signé au Maroc en 2015. Apparemment en référence à des processus internationaux comme la Conférence de Berlin, le Maroc a constamment promu le dialogue inter-libyen, qualifiant sa position sur la Libye de neutralité active visant à faciliter la communication entre toutes les parties libyennes, ajoute The Brookings Institution.

Plus récemment, le président du Haut Conseil d’État libyen, Khaled al-Mishri, et le président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh, se sont réunis au Maroc le mois dernier pour discuter de la question des postes institutionnels clés en Libye. Rabat a accueilli un total de quatre réunions entre factions rivales pour discuter des prochaines étapes du processus politique libyen l’année dernière, réunissant des représentants de la Chambre des représentants et du Conseil suprême de l’État, ainsi que des parlementaires des branches de Tripoli et Tobrouk de la Chambre divisée.

Au cours de l’été, les rencontres se sont multipliées entre les autorités libyennes et marocaines, nombre d’entre elles révélant qu’elles travaillaient sur une coopération sécuritaire renforcée, un potentiel partenariat militaire, des forums économiques bilatéraux et une coopération dans le domaine des énergies renouvelables.

Points à retenir et perspectives : une politique audacieuse ?

Il se peut que le récent soutien américain au Maroc l’ait encouragé à durcir ses positions sur les questions régionales et à affronter des partenaires clés, soutient le think tank américain. Cependant, l’approche du Royaume ne relève pas de l’inattendu. Comme il l’a fait au cours de la dernière décennie, l’État mène une politique étrangère stratégique et indépendante, visant à renforcer sa position aux niveaux international et régional grâce à de nouveaux partenariats, ainsi qu’à travers une coopération sécuritaire et diplomatique approfondie avec les partenaires traditionnels.

Il est important de noter que la base de soutien élargie et les outils de sécurité du Maroc ont modifié ses relations avec ses partenaires clés et ont orienté les autorités du pays vers un rôle plus important aux niveaux régional et international. À l’avenir, l’État continuera probablement à maintenir sa neutralité dans divers dossiers de politique étrangère, y compris dans les crises régionales.

Le pays a été encouragé par les récents succès diplomatiques, il semble qu’il sera moins enclin à céder aux pressions internationales et plus enclin à tenir tête, notamment vis-à-vis de l’Europe. Bien que l’on puisse s’attendre à ce que l’État s’efforce de maintenir des relations solides avec l’UE, cela solidifiera les lignes rouges qui ne peuvent pas être franchies.

Le Maroc continuera probablement à jouer un rôle important dans le processus de paix libyen pour défendre ses propres intérêts économiques et diplomatiques. La fréquence accrue des réunions négociées par le Maroc pour et avec les responsables libyens permettra au Royaume de cultiver des liens économiques avec la Libye, notamment en matière d’énergie et de commerce.

Plus précisément, ce rôle permettra à Rabat de contrôler plus facilement l’influence de l’Algérie rivale en Afrique du Nord. Au sein de la région élargie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’État s’efforcera de se présenter comme un facilitateur neutre pour renforcer le soutien international et régional et ouvrir la porte à une future coopération diplomatique et économique.

De même, Rabat approfondira ses liens mutuellement bénéfiques avec l’Afrique subsaharienne, devenant ainsi un partenaire plus attractif pour la Chine et l’Europe. Sur le plan de la sécurité, il intensifiera ses implications dans le Sahel où il promouvra la sécurité et tentera de juguler les activités terroristes. Du côté de la normalisation, il est peu probable que l’État se retire de l’accord avec Israël et se présentera comme un facilitateur potentiel des contacts entre Israéliens et les Palestiniens, conclut The Brookings Institution.

Yasmina Abouzzohour est Visiting Fellow – Brookings Doha Center

*Source : Challenge.ma

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