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2 octobre 2022

Guerre en Ukraine : une épée de Damoclès sur l’Afrique


Publié par Gilles Munier sur 31 Mai 2022, 11:07am

Catégories : #Afrique, #Ukraine, #Russie

Hausse des prix et dépendance chronique alimentaire de l’Afrique mettent le continent dans une situation périlleuse dont il ne pourra sortir qu’en prenant certaines initiatives en rapport avec son secteur agricole.  © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

ANALYSE. La crise russo-ukrainienne met l’Afrique face au défi de sa souveraineté alimentaire. Entre périls et espoirs, le continent devra trouver son chemin.

Par Pierre Bois d’Enghien (revue de presse : Le Point – 26/5/22)*

S’il y a une raison pour laquelle l’Afrique ne peut pas être indifférente à la crise russo-ukrainienne, c’est bien l’approvisionnement en denrées alimentaires, notamment en blé. Selon de nombreux experts, si ce conflit renforce une menace conjoncturelle liée à la hausse des prix, elle met surtout en exergue une menace chronique : la dépendance alimentaire de l’Afrique. Un paradoxe, alors que le continent totalise 60 % des terres arables mondiales.

Une réalité : des importations alimentaires colossales

Chaque année, le continent investit des dizaines de milliards de dollars dans ses importations alimentaires. Les experts tablent sur une facture de 113 milliards de dollars américains d’ici à 2025. Derrière cette addition salée se cachent des choix parfois discutables. Par exemple, la recherche agronomique a longtemps été délaissée sur le continent, ce qui affecte négativement la productivité agricole. Et, dans les secteurs où l’Afrique enregistre de bons résultats, elle doit parfois faire face à l’action des lobbys. Le cas de l’huile de palme, qui subit actuellement divers appels au boycott, est emblématique de cet état de fait.

L’agriculture bio peut, mais ne peut pas tout

L’agriculture bio peut constituer un élément de réponse, mais ne peut pas seule résoudre le non-sens qui fait que huit Africains sur dix travaillent dans le secteur agricole, mais que 70 millions d’entre eux vivraient, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), toujours en situation d’insécurité alimentaire aiguë… Certaines exploitations bio de grande envergure existent, comme en RDC, où la compagnie des Grands Élevages de Katongola (Grelka), rachetée en 2006 par George Forrest, président du groupe Forrest International, l’un des premiers employeurs privés du pays, produit de la viande de qualité à partir d’un bétail élevé en pleine nature et se nourrissant exclusivement de la végétation naturelle des plateaux de Biano et des savanes de Katongola. Grelka, qui vient de se rapprocher d’autres géants du secteur au sein d’un mastodonte baptisé GoCongo, totalise 56 000 têtes. Mais nous parlons ici d’une exception, la plupart des exploitations bio, ayant vocation à rester familiales, n’atteindront jamais cette taille.

Si ces petites unités agricoles n’en sont pas moins à encourager, il reste à trouver des solutions plus globales, capables de répondre aux besoins alimentaires de métropoles en pleine croissance démographique, comme Lagos (20 millions d’habitants) ou encore Kinshasa (17 millions d’habitants).

Industrialiser sans déforester

À première vue, le tableau peut paraître sombre, mais il n’est pas désespéré. Avec une volonté forte des pouvoirs publics et des acteurs économiques, un changement est possible. Il faut pour cela que le continent se lance dans une véritable révolution agricole. Du côté des autorités, le respect, près de vingt ans après sa signature, de l’engagement de 2003 de Maputo d’injecter 10 % du PIB des pays africains dans leur agriculture constituerait un signal fort. En outre, il faudrait améliorer le recours aux engrais. L’Afrique utilise 17 kilos de fertilisants par hectare, contre 135 kilos par hectare pour le reste du monde. Le continent devrait également considérer l’option d’une agriculture mécanisée.

Cet effort ne devra pas se faire au détriment de la préservation de l’environnement, alors même que l’Afrique est la première victime des effets du réchauffement climatique. Le continent possède un avantage : de vastes superficies consacrées à des plantations industrielles ont été abandonnées après l’échec de ces projets, souvent lié à des guerres civiles locales. Ces terres peuvent être réutilisées dans l’implémentation de cette nouvelle vision et ceci sans avoir besoin de recourir à la déforestation.

Le Graal de la transformation

Enfin, la révolution agricole en Afrique passera impérativement par la mise en place d’une agro-industrie forte et des unités de transformation. Un pays comme la Côte d’Ivoire l’a très bien compris. La nation éburnéenne est certes la première productrice de cacao du monde. Mais les études ont démontré que les pays producteurs ne touchaient au mieux que 10 % de la valeur du produit final. À Abidjan, l’exécutif est bien décidé à sortir de ce paradigme, que ce soit dans le cacao ou dans la noix de cajou, dont le pays est également le premier producteur mondial. Dernière marque de ce volontarisme d’État, un programme à 200 millions de dollars pour booster la transformation locale des matières premières, baptisé PCCET (projet des chaînes de valeur compétitives pour l’emploi et la transformation économique) et porté par le Premier ministre, Patrick Achi.

*Ingénieur agronome, Pierre Bois d’Enghien est enseignant en sciences de l’environnement et expert en agro-industrie et problématique de durabilité.

*Source : Le Point

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