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6 octobre 2022

Laurent Brun: que faut-il penser du débat sur l’apartheid


 

Laurent Brun: que faut-il penser du débat sur l’apartheid

Comme le plus souvent Laurent Brun a le mérite de traiter les questions au fond et en préparant les débats du futur congrès, en créant les bases d’un retour au fondamentaux, dans un dialogue constructif. Ainsi si l’on peut voir à la lecture de son texte qu’il y a d’un côté une invasion annexion que rien ne justifie, celle d’Israël dans les territoires “occupés” sur laquelle “la communauté internationale” ferme les yeux. Mais que le pire crime, l’immoralité totale est l’attaque et la restriction des droits de ses propres citoyens, comme l’apartheid en Afrique du sud. Il montre qu’il existe au sein d’Israël même une tension constante, y compris entre les “juifs” d’Israël eux-mêmes, entre l’égalité des droits entre arabes israéliens et juifs israéliens. On assiste à la mise en cause du droit des arabes israéliens, ce qui est lié à des politiques, à l’application d’une politique d’apartheid c’est à dire la ségrégation entre citoyens d’un même pays. Mais c’est encore un enjeu dont la guerre favorise l’avancée ainsi que la menée d’organisations d’extrême-droite qui bénéficient d’une tolérance. Et on pense à l’Ukraine, dont nous disons depuis des années qu’il y a pratique d’un apartheid violent et armé contre la population du Donbass et ceux qui refusent de renier la langue russe et l’histoire soviétique. Si l’invasion, l’annexion, peut être imputée à la Russie qui s’estime menacée par l’OTAN, le véritable apartheid est pratiqué par Zelensky et ses prédécesseurs depuis 2014. C’est pourquoi le rapport d’Amnesty international provoque un tel scandale, il révèle la nature d’un régime et son fondement antidémocratique, fasciste par essence. Il est évident que nous devons condamner la politique d’Israël en refusant les procès en antisémitisme d’une telle condamnation, Il faut savoir de quoi l’on parle. Cela aide à trouver des solutions de paix, négociées face à cette urgence que les bombardements de Gaza nous disent. Le texte de Laurent Brun nous y aide.

Cela dit je ne suis pas d’accord avec sa conclusion à savoir que l’emploi par certains de ce terme d’apartheid ne sert pas à rien, il sert à diviser ceux qui devraient se rassembler comme d’autres notations de la résolution des députés sur la communauté raciale (les juifs) qui pratiqueraient ledit apartheid en Israël. Ceux qui cautionnent un tel discours ne sont pas nécessairement antisémites. Comparaison n’est pas raison et celle avec l’apartheid est moins pire que celle infamante avec l’extermination par les nazis, totalement inacceptable. Elle émane de gens qui sur le terrain luttent en faveur du droit. Quoi que je pense des positions politiques (social démocrates et sur un plan géopolitique toujours contre les pays attaqués par l’OTAN sauf le monde arabe et Israël) de Dominique Vidal, il ne me viendrait pas à l’idée de voir en lui un antisémite et je le sais aussi attaché que moi à lutter contre cette ignominie, il se bat au contraire pour l’honneur du peuple juif à la manière d’un Curiel et pour une solution humaine, simplement Curiel avait derrière lui l’URSS, et beaucoup d’anciens communistes ont le vide derrière eux. Dans une mesure importante, il reflète les positions des Palestiniens mais également celle des juifs progressistes qui en Israël se battent comme les communistes pour empêcher que les tolérances, les lois fassent d’Israël un état d’apartheid. D’où leur emploi d’un terme qui reste inapproprié mais cherche à alerter l’opinion publique, créer un choc. Nombreux sont ceux qui appuient cette résolution et parmi eux un député communiste comme Lecoq qui partagent ce choix humaniste dénué d’antisémitisme, qui de surcroit ont une attitude de toujours anti-impérialiste par exemple en Afrique. Ils ne peuvent être qu’ulcérés de ne pas avoir été compris.

En revanche, j’ai découvert après l’avoir longtemps défendu que Lefort n’était pas aussi dénué d’antisémitisme, il fait partie à mes yeux de ces gens qui depuis longtemps ont dérivé face au PCF et qui n’ont plus rien de communiste et qui de fait défendent en sous main la disparition d’Israël tout en cultivant des sympathies socialistes. Il illustre à sa manière les difficultés du positionnement politique des Palestiniens, qui sont plus ou moins coupés au niveau de leurs dirigeants d’une issue politique avec la disparition d’une perspective socialiste véritable. Il ne reste plus qu’à exaspérer les haines et à chercher un grand satan dans une communauté quand on perdu totalement la vision du rôle de l’impérialisme US et de sa dimension de classe. C’est quand j’ai découvert la profondeur de l’antisémitisme d’un tel courant (qui a été jusqu’à attribuer au crif -que par ailleurs je dénonce- l’horreur du gang des barbares contre Illian Halimi) que j’ai dû prendre des distances politiques avec ces gens-là.

Pour prendre un troisième cas, celui de Roussel comment s’est-il trouvé mêlé à cette opération de division et de diversion ? Ce n’est pas un hasard, on a tenté une opération politique contre lui… Simplement parce qu’il à choisi de s’occuper des affaires intérieures du parti, du monde du travail, de partir à la reconquête de ceux qui s’abstiennent écœurés. Pour des raisons de rapport des forces, hérité du dernier congrès, il a laissé aux liquidateurs la presse, le secteur international, la culture et donc une part essentielle de l’idéologie. C’est peu de dire que ce dirigeant courageux, désintéressé comme nous n’avons plus eu depuis 20 ans n’y comprend strictement rien au plan international, même si parfois il a des fulgurances liées à sa défense de la souveraineté de la nation et son attachement à la république. Il est tout sauf antisémite, le racisme visiblement ne fait pas partie de ses catégories de penser, comme bien des communistes, il a même un mal fou à considérer leur existence, tant la contradiction exploiteurs exploités, devenue un peu trop riche et pauvre prend le dessus sur tout. Ils sont nombreux dans le parti ceux qui pensent comme lui. C’est une richesse inouïe d’avoir tant de gens ancrés sur le social mais par moment quand ce n’est pas travaillé par le marxisme cela rend un peu borné ; comme mes nombreux camarades qui s’obstinent à m’expliquer que puisque je suis athée, puisque je n’ai jamais voulu aller en Israël, je n’appartiendrais pas au peuple juif, en oubliant que ce sont les bolcheviques qui ont désigné un peuple, une culture et pas seulement une religion et le nazisme lui est allé au bout du changement de statut en nous transformant en race de nuisibles. C’est un peuple désigné par un martyre historique et qui se perpétue sur des bases familiales que l’on ne peut trahir, il y a cette dimension-là chez les musulmans et d’autres peuples du Moyen orient avec y compris le rôle de l’exil. On ne peut pas ignorer la manière dont l’histoire crée des situations historiques et le fait que quand on stigmatise un peuple et pas seulement une politique, on perd la possibilité de rassembler sur des bases de classe. La résolution telle qu’elle a été présentée, et Piquet a eu la mérite de le dire, et en héritier de la République, de la Révolution française de mettre en garde sur la nature de l’opération qui n’apporte rien et surtout pas au peuple palestinien. Une entreprise de diversion et de division alors que l’on refusait de poser la question de l’OTAN et de l’engagement de la France dans l’aventure ukrainienne.

Bref! tout cela illustre l’évolution du PCF depuis des décennies et le miracle de sa survie, le fait qu’il existe encore des Laurent Brun, des Roussel, et que les communistes songent enfin à des débats de fond sur l’impérialisme et sur l’internationalisme, la défense de la paix.

Voici donc l’intervention de Laurent Brun qui tente de démêler cet écheveau compliqué:

Autre sujet chaud du moment : Israël pratique-t-il une politique d’Apartheid ? par Laurent Brun

La, aussi j’ai essayé de me documenter pour savoir si le terme était juste.

D’abord quelques éléments de compréhension : lorsqu’un pays en annexe un autre (pour en faire une colonie), au regard du droit international, les habitants de la colonie prennent automatiquement la nationalité du colonisateur. Cela supposerait une égalité des droits que les colonisateurs ne sont pas prêts à accepter, donc ils créent des lois d’exception pour organiser la ségrégation entre les populations métropolitaines et les colonisés. Par exemple, la France a écrit le Code de l’indigénat.

L’apartheid d’Afrique du Sud, est en quelque sorte l’aboutissement institutionnel d’une ségrégation qui était pratiquée dans la plupart des colonies anglaises (la « colour bar » ou barrière de couleur). Il ne s’agit donc ni plus ni moins que d’une loi de ségrégation coloniale, comme le code de l’indigénat français.

On peut distinguer 3 situations différentes en Israël :

– des territoires internationalement reconnus (les frontières dites de 1967)

– des territoires annexés (c’est à dire conquis par la force) mais non reconnus internationalement (donc considérés comme occupés)

– des territoires occupés (c’est à dire reconnus comme étrangers mais contrôlés et administrés par l’armée d’occupation israélienne). En théorie, en Palestine occupée, on ne peut pas parler de ségrégation raciale puisqu’il s’agit plutôt de violence d’occupation, de crimes de guerre, de contravention aux conventions de Genève. Par exemple, la confiscation de biens privés comme les logements ou les exploitations agricoles, la construction de colonies de peuplement, la construction du mur, sont contraires au droit international. Il ne s’agit pas de ségrégation, il s’agit de crimes internationaux d’un pays contre la population d’un autre pays. Je ne m’étends pas là dessus. Israël commet ces crimes quotidiennement. Tout le monde le sait, l’Union européenne le reconnaît dans plusieurs documents officiels, mais personne ne fait rien de consistant pour y mettre fin. C’est un gros sujet.

Mais le débat sur la ségrégation a lui aussi un intérêt, même s’il faut le distinguer de l’occupation.

En effet, même si c’est odieux, la violence d’un pays contre un pays ennemi est plus facilement admise que la violence interne contre une partie de sa propre population. Israël essaye d’ailleurs de faire croire que sa répression dans les territoires palestiniens est consécutive aux attaques qu’il subit. Il essaye de faire croire qu’il s’agit d’un conflit classique, entre deux belligérants égaux, et que l’occupation est une mesure de sécurité. C’est évidemment ridicule, pour plein de raisons que je ne développerai pas ici. Mais quand on parle d’apartheid, on pose la question de la ségrégation interne, donc du traitement de la population israélienne elle-même. L’argument d’un conflit ou d’une menace est beaucoup plus difficile à faire avaler.

Et cela remet en cause la moralité du pays à un degré beaucoup plus profond : s’attaquer aux populations étrangères ce n’est pas bien, mais s’attaquer à sa propre population c’est encore pire. Israël pratique-t-il une ségrégation raciale, au sein même de sa population, entre juifs et arabes ?

Par exemple, y a-t-il une séparation physique des personnes selon des critères raciaux, dans les activités du quotidien, dans la vie professionnelle, dans l’exercice des droits civiques ? Ce sont des questions redoutables pour un pays qui se veut la seule démocratie du moyen orient.

D’abord un peu de contexte. En 1947 lors du partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe, 405 000 Arabes auraient dû côtoyer 558 000 Juifs à l’intérieur des frontières de l’État juif telles qu’elles avaient été dessinées par l’ONU. Le premier président de l’État d’Israël, Chaïm Weizmann avait déclaré que « le monde jugerait l’État juif à la façon dont il traiterait les Arabes ».

La déclaration d’indépendance proclamait l’égalité. Donc il n’y a pas, à proprement parler, de volonté originelle de ségrégation, même si le projet sioniste de création d’un état juif pouvait le sous-entendre. Mais les contradictions sont fortes et il y a des affrontements entre les partisans de l’égalité et les partisans de la manière forte. Ce qui fait basculer la situation, c’est la guerre, dont on peut imaginer qu’elle découle de la manière dont Israël a été créé (des puissances coloniales décidant du partage d’un pays tiers).

Une large partie des Palestiniens a été contrainte de fuir et ceux qui restent sont vus par les dirigeants israéliens comme des ennemis de l’intérieur. Les partis israéliens n’intègrent pas les arabes donc difficile d’avoir un avis équilibré. Seul le Parti communiste est un parti ouvertement binational donc ouvert aux arabes. La ségrégation peut prendre deux formes : de jure (légale) ou de facto (dans la pratique).

1) De jure : Lors du vote de la loi sur la citoyenneté en 1952, des nationalités sont définies et complètent la citoyenneté israélienne : juifs (80% de la population), arabes (17%), druzes (1,5%), circassiens. Pourtant, plusieurs lois ou arrêts de la cour suprême interdisent les discriminations. C’est là-dessus que se base l’Etat d’Israël pour affirmer qu’il ne discrimine pas les arabes.

2) De facto : La plupart du temps, les discriminations ne sont pas directement pratiquées par l’Etat. Ainsi par exemple, les aides aux immigrants juifs sont fournies par l’Agence juive, dont les fonds proviennent de la diaspora. De la même manière, le fond national juif qui possède 19% des terres, ne les vend ou les loue qu’à des juifs. Ce n’est pas l’Etat qui discrimine, ce sont ces organisations. L’Etat se contente de les soutenir en leur octroyant des droits, des places institutionnelles et des avantages fiscaux. Également, une loi permet aux comités d’admission des petites localités de refuser l’emménagement d’un citoyen s’il y a incompatibilité sociale ou culturelle. Ce n’est pas la loi qui empêche les arabes de s’installer dans les localités juives, ce sont les conseils d’admission qui les jugent inaptes… l’hypocrisie est totale.

Au-delà de la discrimination par tiers, il y a aussi des discriminations indirectes. Par exemple certains avantages sont réservés aux israéliens ayant fait leur service militaire (or les arabes ne sont pas appelés, donc de facto ils sont exclus de ces droits). Cela va des bourses universitaires aux allocations familiales, en passant par l’accès a beaucoup d’emplois publics et autres. Enfin il y a des discriminations administratives dans les investissements à destination des villages arabes, dans la délivrance des permis de construire, etc…Et il y a des discriminations liées au racisme ambiant dans l’accès à l’emploi ou au logement.

Le résultat de tout cela c’est que la situation économique et sociale des arabes israéliens est très mauvaise et a tendance à se dégrader. Un rapport de l’Union européenne de 2011 estimait que les revenus moyens d’un ménage arabe correspondait à 61% à celui d’un ménage juif (chiffres 2008) et que l’écart se creusait puisque c’était 69% en 2003. Le rapport annuel de l’institut des statistiques classe les localités en 10 segments selon leur qualité de vie. 97% des localités arabes sont placées sur les 4 plus mauvais et elles représentent 80% des localités de ces segments…

Le contrexemple ce sont les droits politiques : les arabes ont le droit de vote et 12 d’entre eux siègent à la Knesset, le Parlement israélien, sur 120 députés (même s’il y a des tentatives régulières de disqualification de candidats, le plus souvent au motif d’intelligence avec l’ennemi ou plus récemment en cas d’appel au boycott d’Israël). Conclusion, il y a bien des discriminations basées sur l’ethnicité, elles tendent à séparer les communautés, à différencier leurs droits sociaux, leur accès au travail, etc… donc cela peut parfaitement être taxé de ségrégation raciale.

Par contre, on peut difficilement considérer que cela atteint le niveau de l’Apartheid de l’Afrique du Sud qui interdisait les mariages mixtes ou les relations sexuelles mixtes, qui pratiquait une politique stricte de séparation raciale d’habitation, qui pratiquait la ségrégation raciale sur tous les bâtiments publics, qui interdisait la présence des noirs dans les quartiers blancs, qui créait un système scolaire séparé, des institutions politiques séparées, interdisait le droit de grève aux noirs, interdisait la mixité des mouvements syndicaux ou des partis politiques, etc… Il faut aussi avoir la mémoire de l’horreur qu’était ce régime. Et comme le terme nazi, ne pas l’utiliser a tort et a travers au risque de l’affaiblir, de le banaliser.

Il me semble que dans le cas d’Israël, ce terme est impropre. Il vise à choquer l’opinion, mais on gagnerait à expliquer la situation plutôt qu’à faire appel aux passions. Elle est suffisamment injuste elle aussi pour se suffire à elle-même. Pourquoi y a-t-il une dénonciation de l’antisémitisme de cette question ? Parce que le sujet est casse-gueule. Dénoncer les crimes de l’occupation, ça mène à exiger la fin de l’occupation. C’est simple, c’est clair, et c’est inattaquable. Mais dénoncer l’immoralité d’un Etat, ça peut conduire à demander l’égalité, mais ça peut aussi conduire à demander le démembrement pur et simple de cet État. Or quand il y a à la foi occupation externe et ségrégation interne, on ne peut nier que certains ont sûrement en tête de régler les deux problèmes par une même solution : la disparition d’Israël. Il convient donc d’être extrêmement clair sur l’objectif de la démonstration, et de ne pas tout mélanger. Il faut mettre fin à l’occupation, garantir l’existence et l’indépendance de deux États souverains, le partage de Jérusalem, le droit au retour, etc… Pour cela il faut que l’Europe mette fin aux accords d’association avec Israël, mette en place des sanctions économiques, juridiques et politiques, jusqu’au règlement du conflit. Et il faut soutenir les revendications d’égalité des arabes israéliens, sans laquelle Israël ne sera jamais vraiment un état démocratique. Du coup, je ne peux pas dire que je suis choqué ou outré par le terme Apartheid concernant Israël. Mais je trouve qu’il ne sert à rien.

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