Aller à…
RSS Feed

31 octobre 2020

La poudrière de Calais


 
La poudrière de Calais
 
Par Maryline Baumard, envoyée spéciale du Monde à Calais, et Laurent Borredon
 
Pour la troisième nuit consécutive, la jungle de Calais, où vivent quatre mille cinq cent migrants en attente d’une traversée vers la Grande-Bretagne, a connu Mardi 10 Novembre 2015 un début de nuit émaillé de tirs de grenades lacrymogènes et de jets de pierre. Dès 22 heures 30, Mardi 10 Novembre 2015, ils étaient une vingtaine, à l’entrée du campement, du côté des afghans, à défier à coup de cailloux une grosse cinquantaine de Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS). Les forces de sécurité ont fait usage d’un canon à eau pour éteindre un feu de palettes et finalement réinstaller le calme dès minuit.
 
A l’autre entrée de la jungle, côté africain, des groupuscules ont plusieurs fois tenté de ralentir le trafic sur la rocade portuaire. Ces ralentissements devaient permettre la prise d’assaut de camions avant qu’ils ne s’engouffrent dans le tunnel sous la Manche.
 
A moins qu’il ne s’agisse de faire diversion et d’occuper là les forces de l’ordre pendant que d’autres migrants tentent le passage à d’autres points de cette ville frontière. Stratégie que connaissent tous les spécialistes du lieu. D’autant que « deux cent cinquante policiers, dont une majorité de CRS, étaient mobilisés autour du campement », explique le porte-parole du ministère de l’intérieur, Pierre-Henry Brandet, présent aux côtés du sous-préfet et du procureur. Et même si la nuit a été plus calme que les précédentes, « ce dispositif sera maintenu Mercredi 11 Novembre 2015 », ajoutait-il aux premières heures du jour.
 
Mardi 10 Novembre 2015, les forces de l’ordre ont fait usage de soixante grenades lacrymogènes. Soit cinq fois moins que la veille et aucun blessé n’est venu s’ajouter à la liste des vingt sept policiers et un migrant « très légèrement touchés » les nuits précédentes. Si deux militants alter mondialistes ont été interpellés, ils ont été remis en liberté au bout de quelques heures, car « ils ne correspondaient pas aux profils recherchés », explique-t-on place Beauvau.
 
« Je mourrai ici s’il le faut »
 
En attendant, la présence sur la lande des No Borders, des alter mondialistes, qui vivent désormais au milieu des migrants, politise le jeu.
 
Et leur rôle déclencheur dans les bagarres de ces derniers jours ne fait aucun doute pour les responsables policiers, comme Gilles Debove, délégué calaisien  du syndicat Unité Syndicat Général de la Police (USGP).
 
Pourtant, les migrants ont aussi leurs raisons de s’agacer. Comme beaucoup d’autres, dans le camp Mardi 10 Novembre 2015, Ali s’exprime avec l’énergie du désespoir. Ce syrien de Dara, professeur de mathématiques de quarante deux ans, est catégorique, « je mourrai ici s’il le faut, mais je ne rebrousserai pas chemin », lance-t-il, le crâne couvert d’une capuche, le bas du visage d’une écharpe et le discours entrecoupé d’une toux rocailleuse.
 
« J’ai parcouru dix mille kilomètres pour arriver ici, après un voyage terrible qui m’a pris deux mois. Depuis trois mois que je campe là pour tenter de terminer ce parcours et rejoindre mes parents à moins de cinquante kilomètres d’ici et faire venir ma famille qui dort sous les bombes. J’essaie et je ne parviens pas à traverser. C’est insensé ».
 
Ali ajoute qu’il n’a pas l’argent pour payer un passeur. Il sait qu’un peu plus loin vers Dunkerque d’autres traversent encore. Mais il sait aussi que le prix pour franchir ces derniers kilomètres a flambé ces dernières semaines, terrible loi du marché pour une frontière de plus en plus hermétique.
 
Au ministère de l’intérieur, on observe « sans surprise » ces heurts nocturnes. La place Beauvau les interprète comme une manifestation de l’exaspération montante face au durcissement des contrôles policiers empêchant désormais les passages vers la Grande Bretagne, via le tunnel sous la Manche. Depuis trois semaines, mille huit cent policiers sont affectés dans le Calaisis pour surveiller à peine trois fois plus de migrants.
 
Mercredi 21 Octobre 2015, Bernard Cazeneuve avait annoncé son plan pour reprendre la main sur cette jungle devenue hors de contrôle avec plus de six mille migrants venus d’Afrique ou du Moyen Orient. 
 
La stratégie mise en place par le ministre de l’intérieur est double.
 
D’un côté, il vide le lieu en proposant des hébergements volontaires à l’autre bout de la France et en emmenant de force vers les Centres de Rétention  Administrative (CRA) ceux qui sont au mauvais endroit au mauvais moment. Quelque sept cent migrants arrêtés arbitrairement ont déjà fait l’expérience de la rétention, avant de revenir au camp, libérés par un juge. En parallèle, Bernard Cazeneuve a multiplié par deux la présence des forces de l’ordre en Calaisis afin de rendre le passage plus hermétique. Bernard Cazeneuve entend faire perdre au camp son intérêt sur le long terme en rendant impossible la traversée vers la Grande Bretagne depuis Calais.
 
Montée du désespoir
 
Mais pour le moment, les arrivées continuent. Certains parlent encore d’une cinquantaine par jour, des irakiens notamment. Abdou est un de ces nouveaux. Le jeune soudanais regarde perplexe les grenades lacrymogènes exploser dans la nuit, s’inquiétant de savoir si « c’est tous les soirs comme cela. J’ai connu des heurts avec la police en Grèce », ajoute-t-il, « et je n’ai plus envie de cela ».
 
La présidente de l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) Médecins Du Monde (MDM), Françoise Sivignon, dont une équipe est présente au quotidien, regrette elle aussi qu’on en arrive là. Le médecin déplore pour sa part que « la police ne soit pas préparée à travailler dans les camps » et que « les migrants n’arrivent pas à nouer des contacts avec eux lors de leurs passages dans la jungle ». 
 
Mais elle observe surtout la montée du désespoir chez « ces gens qui ne supportent plus la misère, ni l’extrême précarité dans laquelle on les laisse ». L’état a d’ailleurs été récemment condamné à assurer un minimum de travaux pour rendre plus « humain » le bidonville.
 
Depuis son pavillon, riverain du campement, Morgan, un riverain de trente trois ans, observe. Malgré ce retour au calme, la promesse de la préfète de rendre les forces de police plus visibles près des maisons des riverains du camp n’a rien changé à sa décision de faire ses valises.
 
Mardi 10 Novembre 2015, il a envoyé ses enfants dormir ailleurs parce que « les intrusions dans mon jardin Mardi 10 Novembre 2015 et les palissades de bois arrachées pour servir à bloquer la route m’ont fait peur », regrette-t-il. Son voisin immédiat a eu à déplorer un muret en béton arraché.
 
Le jour a fini par se lever sur la lande, Mercredi 11 Novembre 2015.
 
Dans ce lieu hors de l’espace et du temps, le sommeil mord volontiers sur la journée. S’il ne régénère guère de l’épuisante traversée de l’Europe, il restaure au moins les forces dépensées pour les tentatives nocturnes de passage vers la Grande Bretagne et maintenant par la confrontation de quelques uns avec les forces de l’ordre.
 

Plus d’histoires deLibye

About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,