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21 avril 2021

Algérie : Pourquoi la place de Rachad doit être protégée dans le Hirak (blog de Ihsane El Kadi)


Algérie : Pourquoi la place de Rachad doit être protégée dans le Hirak (blog de Ihsane El Kadi)Publié par Gilles Munier sur 26 Mars 2021, 12:08pm

Catégories : #Algérie, #Hirak

Algérie : Pourquoi la place de Rachad doit être protégée dans le Hirak (blog de Ihsane El Kadi)

Par Ihsan el Kadi (revue de presse : Info Radio M – 23/03/21)*

Deux faits ont marqué un tournant ce week-end au sujet du cas Rachad dans le Hirak. Le parquet de Bir Mourad Rais est venu le consolider.

L’apparition d’une première affichette ouvertement hostile à Rachad vendredi dans les rues d’Alger centre,  puis la présence remarquable, le lendemain, d’un cadre de Rachad aux sous-marin, siège mythique des communistes du MDS, pour leur journée portes ouvertes, sont loin d’être deux faits anodins. La campagne de diabolisation contre Rachad a fait des dégâts dans l’unité politique du Hirak pour le changement démocratique.

Le mouvement islamo-conservateur a enfin décidé de réagir pour tenter de donner de lui même un visage plus rassurant. Des pans du mouvement populaire commencent à être significativement influencés par la propagande qui veut assimiler le Hirak à Rachad, accessoirement au MAK. De ce point de vue la présence de Mustapha Kira aux portes ouvertes du MDS et son entretien avec la presse, et les présents, est une audacieuse opération de relation publique. Elle ne suffira pas pour renverser le mouvement de polarisation engagé depuis juin 2020 à la place de la République à Paris. Elle apporte, cependant, une nouvelle donne fertile dans l’approche de la solution politique.

Empêcher le front intégral

La police politique algérienne est mentalement rivée aux années 90.  Elle considère que toute concession sur les libertés serait un précédent fatal – Chadli et Hamrouche étaient des aventuriers à l’aune de cette lecture – et toute fédération des courants du Hirak autour d’une même feuille de route politique, un grave danger pour l’agenda de la restauration par le vote confiné.

Les deux soufflets constants depuis le 22 février 2019 pour attiser le contre feu restaurateur, sont donc le déni des libertés et la diabolisation d’un des courants présent dans le Hirak afin d’empêcher coûte que coûte une unité politique du mouvement sur l’agenda du changement, préalable aux processus électoraux. Au traumatisme du vote du 26 décembre 1991, s’est ajouté, dans la mémoire des officines, celui du contrat de Rome en janvier 1995.

Celui d’une offre politique de toute l’opposition, islamistes radicaux compris, pour mettre fin à l’insurrection Djihadiste et au contre terrorisme d’Etat. Aujourd’hui que la machine liberticide tourne à plein régime, la priorité se précise d’empêcher un consensus du Hirak sur la conduite de la transition qui engagera le changement. Pas d’ouverture donc, et pas de front politique des opposants et du Hirak.

Problème ou solution ?

Dans un tel contexte, le mandat d’arrêt international émis lundi 22 mars par le parquet du tribunal de Bir Mourad Rais, contre quatre Youtuber dissidents dont un, Larbi Zitout est membre de Rachad, apparaît grossièrement comme le recours ultime pour tenter de dynamiter la cohabitation de tous les acteurs du Hirak dans un mouvement pacifique. La cible en est de rendre impossible le front politique inclusif en prolongement du Hirak et de ses revendications de rupture.

Le procédé, grossier, ajoutant au passage dans le « complot » un franc tireur comme Hicham Abboud aux antipodes de la mouvance islamiste, trahit un empressement à tordre le coup à l’unité du Hirak, mis en difficulté ces dernières semaines.  Rachad est présenté par les services de la DSI et par leurs relais, organiques ou occasionnels, mais aussi intuitivement par une partie du Hirak, comme un facteur bloquant dans la résolution des revendications populaires et l’engagement d’une transition démocratique « pactée » avec le pouvoir militaire. Un repoussoir, au même titre que les anciens du FIS, avec lesquels existerait le risque de livrer la République aux salafistes dans des termes finalement à peine différents de ceux de l’épisode 1989-92.

Le bilan de cette option propagandiste forte a mis très longtemps à prendre forme. Aujourd’hui, ses premiers résultats s’affichent et cette option peut se prévaloir d’avoir semer un début de zizanie dans le Hirak, dans laquelle même des hommes politiques d’expérience se laissent prendre. La crispation des derniers jours pourrait bien inspirer une sortie par le haut. Et si le mouvement populaire et ses élites organisées renversaient l’équation sécuritaire par une autre politique : Rachad une partie de la solution pour le Hirak et non du problème.

Larbi Zitout, Mourad Dhina

Que les choses soient claires. Ce qui pose problème au régime algérien ce n’est pas le salafisme politique, mais sa position vis à vis du changement démocratique. Madani Mezrag ancien émir de l’AIS est un VIP à la présidence, et les anciens du FIS comme Ali Djeddi et Abdelkader Boukhamkham, qui ont soutenu le processus électoral du 12 décembre 2019, ont portes ouvertes chez les officiels.

Rachad est de ce point de vue doublement déstabilisant pour le logiciel sécuritaire qui domine la pensée politique à Alger. Il n’est pas salafiste -donc il fait moins peur aux algériens affranchis de cette illumination millénariste – et il est favorable au changement démocratique avec tous ses codes. La filiation politique de Rachad n’est pas linéaire. Il n’est pas l’épigone maquillé du FIS.

Certes une influence islamiste d’anciens du FIS, est bien présente, mais il s’agit plus de celle du courant Al Jazara, à l’itinéraire doctrinaire différent de celui de la Salafia Djihadiste qui a squatté à son apogée le parti Abassi Madani et Ali Belhadj. Il y cohabite avec la culture de la dissidence des officiels algériens, Larbi Zitout en étant la principale incarnation.

Il existe également au sein du mouvement Rachad des transfuges d’autres partis de l’opposition non islamiste. Le mouvement cristallise en fait la radicalité non pas d’une quelconque pensée salafiste, mais celle d’une partie de la diaspora partie d’Algérie durant ou à la fin des années 90 et qui impute, à juste titre, à l’armée, la perpétuation du régime autocratique responsable de son exil. Rachad a régulièrement cherché à se préserver de l’affiliation au FIS vers laquelle ses adversaires idéologiques tente de le ramener. Son dirigeant emblématique Mourad Dhina offre une prise à cette assimilation. Cet ingénieur vivant en suisse incarne à lui seul toute la complexité de son mouvement.

Il porte comme une croix une citation où il dénie à une majorité d’algériens le droit de considérer comme des « martyrs de l’Algérie » les victimes des attentats terroristes ciblés contre les intellectuels,  « ce sont leurs martyrs à eux ». Proche de Hocine Ait Ahmed de son vivant, il est pourtant l’une des figures au discours pro-démocratie, les plus ouverts aux alliances politiques.

De manière générale la culture de l’Etat de droit et des libertés publiques n’est pas un artifice chez Rachad. La génération de militants de la diaspora qui, l’a fondé au milieu des années 2000, a, pour sa plus grande partie, vécu de longues années en contexte d’Etat démocratique. Elle est sensible à la protection de l’Etat de droit, et reprend sans complexe les éléments de langage des Révolutions démocratiques de l’Europe de l’Est. Cela fait de Rachad un mouvement  hétéroclite complexe, à mis chemin entre une esquisse de parti conservateur populiste à rhétorique démocratique et un embryon de parti islamiste réformateur à la manière de Ennahda en Tunisie.

Une carence à combler

La crise de l’islamisme politique s’est répandue dans l’espace public depuis le 22 février. En octobre 1988, il occupait quasiment seul la rue dès le vendredi 07.  Le Hirak, et sa tolérance à l’égard de sa propre diversité montre le chemin parcouru par la société algérienne. Les autres courants constitués en partis politiques se portent à peine mieux certes, mais ils peuvent se considérer comme représentés de fait notamment à travers le PAD.

Les partis islamistes algériens n’existent pas formellement dans la proximité du Hirak. Ils se sont soit estompés sous une disgrâce morale à cause de leur lien avec le djihadisme des années 90 (FIS), soit participé au Bouteflikisme avant de devenir des opposants ambiguës et un passager clandestin au début du Hirak (MSP, Islah). Cette carence, c’est Rachad qui aurait dû la combler depuis deux ans.

La police politique s’est énergiquement attelée à ce que cela ne puisse pas se faire. La question de la participation de Rachad aux différentes initiatives entamées depuis deux ans pour traduire politiquement les revendications du mouvement populaire a régulièrement buté sur deux obstacles : le premier provient de la faiblesse de l’encadrement politique de Rachad en Algérie et son statut semi-clandestin qui lui est rattaché ; le second est dû à son image diabolisée et à son incapacité à la « blanchir » particulièrement en exprimant un minimum d’empathie avec les victimes du terrorisme et en reconnaissant les dérives sanglantes du djihadisme.

Résultat, Rachad est resté en marge des tentatives de construire une feuille de route politique consensuelle en Algérie. Kamel Guemmazi de l’ex FIS a été invité à la réunion consultative de la Safex le 24 aout 2019, mais personne de Rachad. De même parmi les nombreuses figures du Hirak qui ont endossé le manifeste de Nida 22, en octobre dernier, il n’y avait pas de responsable connu de Rachad, même si des signataires parmi les Hirakistes dans les wilayas, quelques uns étaient réputés proche de Rachad.

Cette exclusion de fait de Rachad du champ de l’action politique publique est devenue problématique pour la construction d’une solution reflétant les volontés politiques du mouvement populaire. Non pas parce que le mouvement de Rachad est totalement incontournable, beaucoup s’en faut, mais parce que le courant de la société auquel il se rattache n’est pas vraiment représenté par les autres cadres islamistes ou conservateurs organisés.

Entre exagération de son influence par les services de sécurité et défaillance du courant islamiste dans la proximité du Hirak, Rachad est devenu un acteur important par défaut. En dépit de sa taille militante modeste. Son intégration dans la production d’une offre politique hirakienne reste cependant délicate.

L’unité stratégique du Hirak

L’accusation voulue infamante de « lien avec le terrorisme » que le logiciel sécuritaire veut coller à Rachad vise l’unité des marches populaires et son extension dans le champ des alliances politiques. Rached est le premier à devoir mettre cette unité du Hirak en tête de sa réflexion stratégique. Il est loin de l’avoir toujours fait depuis un an. Il a tenté de prendre un leadership hors de sa portée en laissant un de ses dirigeants, Larbi Zitout,  appelé seul depuis Londres à la reprise des marches à deux reprises l’été 2020.

Il s’est attaqué violement à des hirakistes portant des points de vue opérationnels divergents du sien. Il s’est montré bienveillant avec une campagne de dénigrement contre l’activiste Samir Belarbi et a exercé une pression constante sur l’aile conservatrice de Nida22 afin de faire avorter un processus de débat ouvert à tous les courants.

Ces dérives, parfois d’essence hégémoniste, ne sont pas nécessairement une ligne politique assumée par sa direction, pas un choix délibéré. La manière de faire de la politique avec des Youtuber, souvent détachés, dans l’exil, de la réalité de la situation dans le pays,  peut conduire à des fausses pistes. Il reste que Rached n’a pas été en mesure de faire émerger une direction politique en Algérie qui sache traduire sa volonté déclarée de rester respectueux des différences et unitaire dans l’action avec tous les autres courants présents dans le Hirak.

Ce n’est sans doute pas trop tard. La visite de Mustapha Kira aux portes ouvertes du MDS, vient conforter l’idée que l’unité du Hirak est peut être redevenue la priorité chez ce courant.  Il resterait alors aux autres sensibilités politiques citoyennes se trouvant dans les marches populaires d’intégrer également cette conscience vitale du besoin d’unité. Qui profite de la diabolisation de Rachad ? Ce sera le challenge politique du Hirak les prochaines semaines.

Le doute s’est insinué et les démons des années 90 sont entrain de se réveiller. La tentative de criminaliser le mouvement Rachad veut, coûte coûte, faire ressembler le Hirak de 2021 à la grève insurrectionnelle du FIS de mai-juin 1991. Elle vise à apeurer les classes moyennes supérieures moins impliquées dans les marches depuis la reprise du 22 février, et isolé les franges populaires afin probablement de mieux les réprimer.

Et même si la force encore très vive de la mobilisation rend difficile pour le pouvoir ce scénario de la division-répression, la charge des officines contre Rachad peut couper la route à toute offre politique inclusive qui verrait, comme à l’hôtel Mazafran en 2014, l’ensemble des acteurs du Hirak et de l’opposition politique sans exclusion, montrer d’un seul geste la voie du changement des règles institutionnelles.

Protéger la place de Rachad dans le Hirak devient de ce point de vue essentiel, y compris et tout autant, pour ses adversaires politiques de demain. Lorsque viendra enfin le temps de la compétition libre et régulière des programmes politiques.

*Source : Radio M (blog de Ihsan el Kadi)

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