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19 octobre 2020

La France et le nucléaire au Moyen-Orient


La France et le nucléaire au Moyen-Orient

15 novembre 2013, 20:28

En voyant l’enthousiasme avec lequel notre ministre des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, entend barrer la route au nucléaire iranien, l’on peut se demander, avec raison, l’intérêt de la France dans un tel jeu diplomatique. Certes, « notre » position – du moins celle de la poignée de personnes censées représenter notre intérêt dans le monde – a été applaudie par les Américains les plus conservateurs, John McCain en tête. [1] Le journal américain The Christian Science Monitor écrit même, à ce sujet :

 » Mr. Fabius’s words have echoed around the globe, raising many questions about France’s relationship with Iran and its motivations in moving as far right as the most hawkish Americans « . [2]

Traduction :  » Les mots de M. Fabius ont eu des échos dans le monde entier, soulevant de nombreuses questions à propos des relations de la France avec l’Iran, et de ce qui motive de cette dernière à adopter des postures aussi marquées à droite que les Américains les plus bellicistes. « 

 

En tant que citoyen français, j’exige de savoir ce que mon pays a à gagner dans une détérioration de ses relations avec l’Iran. J’avais déjà vu d’un très mauvais oeil les pressions américaines qui ont contraint assez récemment deux fleurons de notre industrie automobile à se retirer du marché iranien. En 2012, c’est PSA qui se voyait forcé par son allié américain General Motors de cesser ses activités en terre persane. Selon le quotidien économico-financier La Tribune, le manque a gagner pour l’entreprise était de « plus de 313.000 véhicules en 2012 et, potentiellement, de plus de 400.000 unités environ en 2013. L’Iran avait absorbé 467.000 unités du groupe PSA en 2010, 457.900 en 2011 ! La marque Peugeot s’octroyait avant les sanctions grosso modo 30% du marché local.  Il s’agissait d’ « opérations très rentables », souligne une source interne de PSA. «  [3] En juillet 2013, c’est le président Obama lui-même qui ordonnait à Renault de cesser ses activités, de la même manière, selon les dires du directeur délégué Carlos Tavares. Dans un contexte de mise en arrêt  » de fait  » de bon nombre d’usines de notre pays par manque de commandes, accepter de telles conditions équivaut à se tirer une balle dans le pied.

Faut-il donc détériorer encore plus ladite relation, et continuer sur la voie que nos  » alliés  » américains avait tracée pour nous ?

 

Tenez, en parlant de nos alliés américains… Je prévois la réponse de pas mal d’entre vous, à savoir que ce sont des accords consentis avec les Etats-Unis qui ont ont contraint nos deux entreprises à couper les liens avec l’Iran, et non pas le fruit d’un arbitraire américain inexpliqué. A cela, je rétorquerais qu’il faut revoir tous les accords qui nous lient de la sorte aux Etats-Unis, surtout depuis qu’on les a surpris une énième fois à espionner les dirigeants européens sans aucun scrupule. La polémique la plus récente à ce propos est loin d’être la seule. En effet, en juillet 2013, des soupçons conséquents pesaient déjà sur l’administration américaine. Le président Hollande disait alors, non sans une certaine pointe d’humour :  » Nous savons bien qu’il y a des systèmes qui doivent contrôler, notamment pour la lutte contre le terrorisme, mais je ne pense pas que ce soit dans nos ambassades ou dans l’Union européenne que ce risque existe. «   Il promettait ensuite :  » il y aura une rencontre entre le ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur des États-Unis pour faire valoir et faire savoir que nous ne pouvons pas accepter ce type de comportements entre partenaires et alliés. «  [4] Certains reprochent à l’humoriste Dieudonné d’avoir un humour trop politisé ; nous reprochons au gouvernement de faire trop d’humour et pas assez de politique. Ce ne sont en effet pas les traits d’humour de François Hollande qui empêcheront les Etats-Unis de sévir à nouveau. Nous retiendrons l’effacement presque total de  » nos  » Affaires Etrangères à ce sujet, qui se sont satisfait de la convocation de l’ambassadeur américain. Dès lors, il est bien beau de vouloir jouer les  » grandes gueules  » contre un pays à 6 000 kilomètres, pays que nous n’avons jamais surpris à mettre sur écoute nos dirigeants, ou nos concitoyens. Pays qui ne représente, en aucun cas, une menace pour nous – contrairement à bon nombre de nos « alliés », comme nous venons de le rappeler. Vous prétendez nous défendre contre l’Iran, défendez-nous contre ceux qui espionnent les aspects les plus intimes de nos vies – et des vôtres.

 

Ceci étant posé, que recherche la diplomatie française dans cette attitude hasardeuse ? La façon dont elle s’était couvert de ridicule à propos de la Syrie, en suivant docilement les pas de l’administration Obama, et en se retrouvant piégée lors de la brusque volte-face de cette dernière, ne lui a-t-elle donc pas suffi ? [5] Pourquoi nos représentants s’efforcent-ils de mettre des bâtons dans les roues des réacteurs iraniens (on retiendra la forme circulaire commune, qui justifie le jeu de mot), et ce en contradiction avec nos intérêts propres ?

Ne pouvons-nous pas prétendre que les lobbys sionistes qui exercent une fonction démesurée – par rapport à leur poids représentatif  – ces lobbys qui sont capables de réunir le président sortant Sarkozy et le président entrant Hollande à leur dîner annuel [6], et bien que ces lobbys jouent un rôle conséquent dans le service énorme que notre diplomatie rend à l’Etat d’Israël ? Ne pouvons-nous pas reprocher violemment à Laurent Fabius son discours à deux facettes, à savoir pointer Bachad El Assad du doigt pour un usage d’armes chimiques incertain, en n’ayant jamais dit le moindre mot sur l’usage de bombes au phosphore à Gaza ?

 

Mais trêve de lieux communs ! Cet article compte vous apporter deux axes de raisonnement nouveaux (du moins, je le pense, pour la plupart d’entre vous) :

 

– C’est la France qui a joué le rôle le plus important dans l’accession d’Israël à la bombe atomique. En effet, dans le contexte de la guerre de Suez opposant notamment la France à l’Egypte de Nasser, Paris soutient le programme nucléaire de l’Etat hébreu de manière exceptionnelle, programme nucléaire qui s’est opéré contre l’avis – et c’est le plus étonnant – des Etats-Unis. Ce soutien s’est traduit par l’ envoi de  » plusieurs centaines de techniciens « , de la livraison d’ un  » réacteur nucléaire de 24 mégawatts  » et même du commencement des travaux dans la région de Dimona en 1958. [7] Dès son retour au pouvoir, le général De Gaulle s’était efforcé de mettre fin à cette coopération qu’il jugeait absurde. (Aujourd’hui, nous attendons avec impatience le De Gaulle qui mettra fin aux absurdités fabiusiennes) Fait à mettre en lumière : en plus de la justification liée à la guerre contre l’Egypte, on avait aussi avancé l’argument selon lequel la France allait  » laver la honte de la Collaboration en cajolant les victimes juives du nazisme « . [7] Ce sera loin d’être la dernière instrumentalisation de la Shoah à des fins politiques…

Mini-conclusion : il est indécent de la part de notre même France, de vouloir imposer aujourd’hui à l’Iran des restrictions nucléaires, quelles qu’elles soient, tout en sachant » qu’officiellement, l’État hébreu […] n’a toujours pas la bombe atomique. Il n’a pas signé le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et n’est donc pas soumis au contrôle des inspecteurs de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA). «  [7]

 

– Le deuxième axe est directement corrélé au premier, en ce sens qu’il traite du zèle français périodique dans le soutien à la politique israélienne, et le fait que ledit zèle dépasse parfois celui d’une Amérique pourtant réputée être le meilleur allié de l’Etat d’Israël. (A ce sujet, dès que vous ré-entendrez des sionistes vous présenter les guerres israéliennes comme  » David contre Goliath « , vous leur rappellerez le soutien militaire et financier américain impressionnant, des munitions à la technologie de pointe, en passant par l’espionnage satellite. Nous reviendrons sur ce sujet très prochainement)

Notre deuxième  » information « , donc. Elle concerne la position actuelle des Etats-Unis sur l’Iran. Ladite position est moins tranchée qu’il n’y paraît. Bien entendu, il n’est pas question de désavouer clairement l’allié israélien. Mais nul n’ignore que les relations entre Israël et les Etats-Unis se sont considérablement refroidies depuis l’accession du doublet Obama – Netanyahu au pouvoir. Et l’une des raisons phares d’un tel refroidissement est le chantage que joue Netanyahu, entre le gel de la colonisation en Cisjordanie (demandé par les Etats-Unis) et des sanctions contre l’Iran (voulues par Israël). La Maison Blanche s’est longtemps refusée à céder à une telle pression. Tout récemment, Netanyahu a annoncé la suspension de la construction d’une nouvelle colonie, suspension qu’il a directement liée à la situation iranienne. Voici comment il a décrit les plans pour les nouvelles colonies suspendues :

 “ a meaningless step – legally and in practice – and an action that creates an unnecessary confrontation with the international community at a time when we are making an effort to persuade elements in the international community to reach a better deal with Iran.  » [8]

Traduction :  » une étape insignifiante – légalement et en pratique – et une action qui crée une confrontation inutile avec la communauté internationale, au moment où nous faisons un effort pour persuader des éléments de cette même communauté d’obtenir de meilleurs accords avec l’Iran «  (sous-entendu des accords plus restrictifs). L’on s’interrogera sur ce que veut dire Netanyahu par l’insignifiance « l égale et en pratique  » des plans pour les nouvelles colonies. Veut-il insinuer qu’en pratique, il n’y a pas besoin de tels  » plans  » pour parvenir à ses fins ? Mais passons.

 

Les dernières évolutions de la relation israélo-américaine, moins évidente que d’habitude, ont certainement beaucoup fait réfléchir la diplomatie israélienne. Même si le Congrès américain est acquis à la politique de l’Etat hébreu, la Maison Blanche exprime de plus en plus de réticences à ce soutien aveugle. J’en veux pour preuve l’opposition toute récente entre les deux institutions américaines au sujet des négociations avec l’Iran. [9] Israël n’est pas habitué à une existence sans l’égide américaine. Mais si les vents sont susceptibles de tourner aux Etats-Unis, Israël se doit de trouver des alliés ad-hoc plus engagés. Et j’abhorre l’idée que mon pays en fasse partie.

 

A.H.

Bibliographie

 

[1]  » Nucléaire iranien : la France félicitée par l’Américain McCain sur Twitter « 

Le Parisien, 10/11/2013

http://www.leparisien.fr/international/nucleaire-iranien-la-position-de-la-france-a-agace-des-diplomates-10-11-2013-3303119.php

 

[2]  » L’exceptionalisme français – Pourquoi la France a sabordé les accords nucléaires avec l’Iran « 

The Christian Science Monitor, 11/11/2013

http://www.csmonitor.com/World/Europe/2013/1111/French-exceptionalism-Why-France-scuttled-Iran-nuclear-agreement

 

[3]  » Quand Obama oblige Renault à quitter l’Iran… à son grand dam «  

La Tribune, 26/07/2013 

http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/automobile/20130726trib000777697/quand-obama-oblige-renault-a-quitter-l-iran-a-son-grand-dam.html

 

[4]  » Espionnage : les Européens exigent des explications des États-Unis « 

Le Point, 01/07/2013

http://www.lepoint.fr/monde/espionnage-l-europe-exige-des-explications-des-etats-unis-01-07-2013-1687781_24.php

 

[5]  » Syrie: Hollande le « va-t-en-guerre »: « seul » et « piégé », selon la presse « 

L’Express, 02/09/2013

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/syrie-hollande-le-va-t-en-guerre-seul-et-piege-selon-la-presse_1277838.html

 

[6]  » Au dîner du Crif, Sarkozy et Hollande se serrent la main « 

Le Nouvel Observateur, 09/02/2012

http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20120209.OBS0936/videos-au-diner-du-crif-sarkozy-et-hollande-se-serrent-la-main.html

 

[7] » Comment la France a aidé Israël à avoir la bombe « 

Le Figaro, 07/05/2008 

http://www.lefigaro.fr/international/2008/05/07/01003-20080507ARTFIG00013-comment-la-france-a-aide-israel-a-avoir-la-bombe.php

 

[8]  » Israël suspend ses plans de nouvelles colonies en Cisjordanie « 

France24, 13/11/2013

http://www.france24.com/en/20131113-israel-suspends-plans-new-west-bank-settlements

 

[9]  » Congress and White House Clash on Sanctions « 

http://www.niacouncil.org/site/News2?page=NewsArticle&id=10052&security=1&news_iv_ctrl=-1

 

Photo : http://www.rtl.fr/actualites/info/international/article/nucleaire-iranien-pourquoi-fabius-est-accuse-d-avoir-fait-capoter-l-accord-7766638228

 

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About : Ginette Hess Skandrani

Écologiste, membre co-fondatrice des Verts, présidente de "La Pierre et l'Olivier" réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, Co-fondatrice de la commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye,